Théorie psychanalytique

 
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Les Merieutants

Auteur : Claire Pouget-Dompmartin 27/09/2002

Bibliographies Notes

"Celui sera véritablement poète que je cherche en notre langue, qui me fera indigner, apaiser, réjouir, douloir, aimer, haïr, admirer, étonner, bref, qui tiendra la bride de mes affections, me tournant ça et là à son plaisir. Voilà la vraie pierre de touche où il faut que tu éprouves tous poèmes, et en toutes langues. Je m'attends bien qu'il s'en trouvera beaucoup de ceux qui ne trouvent rien bon, sinon ce qu'ils entendent et pensent pouvoir imiter, auxquels notre poète ne sera pas agréable ; qui diront qu'il n'y a aucun plaisir, et moins de profit, à lire de tels écrits, que ce ne sont que fictions poétiques, (...) A tels, pour ceux qui n'entendent la poésie que de nom, je ne suis pas délibéré de répondre."
J. Du Bellay, Défense et illustration de la langue française, II, 9.

Malaise au ministère de l'enseignement ?

Sans doute, du fait que les discours qui prennent l'enseignement pour objet sont pris dans la ronde de celui, libéral, qui circule dans notre social. C'est ainsi que dans les établissements scolaires, il n'y aurait pas de limites, mais un horizon : celui du marché, et maintenant du Marché Unique. Tout, et pour tous. Au nom de l'égalité, et comme au supermarché, à chacun serait ainsi garanti, de droit, un savoir au moins minimum, en tout cas quantifiable et quantifié, l'universel du " pour tous " étant conçu comme englobant chaque un, dans son individualité. Dès lors, l'impossible propre à l'enseignement est renvoyé à un inadmissible échec personnel, à quelque incompétence du maître, ou à la mauvaise volonté de l'élève - déficits qu'il faudra bien sûr s'employer à combler. Logique consumériste, en somme.

L'école est désormais un "lieu de vie", entendons un lieu où s'exerce au quotidien la démocratie : enseignants et "apprenants" - mutants néo-libéraux ? - sont en fait des semblables. L'intersubjectivité est allégrement entrée dans l'Institution scolaire, qui devient donc un lieu communautaire, lieu de "communication" où des personnes autonomes et libres échangent des vues pour mieux vivre ensemble. La concertation permanente a pour objectif premier la positivité des relations émotionnelles et sentimentales entre les membres du groupe ; elle vise à maintenir une sympathie mutuelle initiée par quelque "journée d'intégration", et elle est entretenue par des "activités" périscolaires diverses qui soudent dans des projets communs l'ensemble de la collectivité. Logique consolatoire, en somme.

Cependant, - et les acteurs du système le savent bien -, il y a intérêt à ne pas démériter : cette "bonne ambiance" dont on fait une ligne de vie, initiée sur ces principes de réciprocité, est très fragile, toujours menacée, soumise qu'elle est à des aléas difficilement prévisibles avec rigueur puisque ce sont ceux des émotions, des humeurs, du ressenti voire du ressentiment de chacun... Dans de telles eaux il faut savoir louvoyer. Un exemple précis peut illustrer les contorsions auxquelles les agents de l'Organisation sont contraints : au lycée a été mis en place un système de modules, destiné à permettre la partition des élèves en groupes, sur certaines heures de cours, pour, en théorie, ajuster les rythmes des apprentissages en fonction de leur niveau supposé. D'après les textes, ces groupes doivent être conçus comme évolutifs au cours de l'année... Mais la démocratie donne par ailleurs aux élèves le droit de protester, et pourquoi pas de s'opposer, à des changements dans leur emploi du temps, en fonction de critères personnels - souvent au demeurant parfaitement recevables. Et l'enseignant est là attendu au tournant...

On a pu entendre récemment sur les ondes, à la suite des propos satisfaits d'un grand Ministre à l'occasion de l'ouverture du premier salon de l'Education, un journaliste se livrer au commentaire suivant : "C'est le salon de l'agriculture, sans les bestiaux". Il est certain en effet que se pose déjà dans l'éducation la question du contrôle-qualité. Mais foin de l'ancienne méritocratie qui mettait trop en évidence les inégalités entre les potaches ! Désormais le regard va se porter sur les enseignants. Au mérite, donc : le prof sera sans doute jugé "bon" à la grâce de ses élèves - les questionnaires de satisfaction sont déjà sur les bureaux des étudiants dans le Supérieur. La qualité tiendra sans doute à celle de l'image qu'il pourra fournir dans les lieux où il sévit - image sans doute élaborée à partir de la demande des consommateurs eux-mêmes, c'est-à-dire dans le secondaire par les familles. Sous le regard des mères-zyeutant, le professeur déficitaire sera sommé de faire encore un petit effort pour bien se conformer aux idéaux de comportement en vigueur. Et, pour améliorer ses performances, quelques stages d'ajustement lui seront proposés pour améliorer ses capacités à faire le beau pour présenter son produit. En termes de moyens, les efforts en direction des personnels sont à la mesure des enjeux : colossaux, sans doute : le mammouth doit préparer les conditions de déploiement sur la scène sociale d'une frénésie de consommation nécessaire à la bonne santé de l'économie. La logique consolatoire fait donc le lit d'une logique de console. ( On tient là la preuve que le cerveau des mammouths est bien doté de mémoire : on s'est souvenu de Socrate : ce sont les laids qui corrompent le mieux la jeunesse. )

C'est cette logique de console qui régit également les contenus . Il faudrait que ceux-ci, transmis sur un mode ludique, "interactif", soient directement réutilisables. Et pourquoi pas ? Prenons l'exemple d'un des " avoirs fondamentaux" : on pourrait supposer que l'apprentissage des règles lexico-syntaxiques assez élémentaires qui régissent le code écrit rentrent dans ces critères. Or, il est cliniquement patent que les difficultés de lecture et d'écriture connaissent une pleine expansion : il s'agit non plus de cas isolés, mais d'une véritable épidémie, qui devient un sujet de société suffisamment important pour que de nombreuses émissions télévisées lui soient consacrées. On y apprend de la bouche des experts qu'il s'agit de "dyslexie" : la notion ratisse large, et permet à des formes contemporaines d'illettrisme d'être confortablement rangées parmi les maladies... Or, que disent les "malades" ? Mais rien du tout ! Ceux qui sont "atteints" ne s'en plaignent aucunement ; seuls les enseignants, confrontés à leur impuissance, en sont fatigués. Certes, des logiciels de correction de plus en plus performants viennent pallier le déficit - à ceci près qu'il faudra encore améliorer ceux qui gèrent les corrections grammaticales, et ceci pour que leurs utilisateurs les comprennent, - en diminuant le nombre de mots d'explication par exemple. On peut toujours se consacrer à la rage de guérir ; mais, et l'expérience le prouve, plus on s'acharne, pire c'est... Peut-être ce dysfonctionnement, ou plutôt ce fonctionnement désorganisé, n'est-il pas rangé à sa place à côté de la dysenterie, dans la bibliothèque des symptômes. Ce n'est pas que la règle ne soit pas connue ; avant même qu'on sache qu'elle est issue d'une tradition vieille de plusieurs siècles, avant même qu'on connaisse l'existence des textes qui en France l'ont ancrée dans les faits ( par l'Edit de Villers-Cotterêts en 1539, et par la Défense et illustration de la langue Française en 1549 ), la loi générale qui permet de s'adresser à un autre de sorte que cet autre puisse saisir ce qui est écrit est dans son ensemble sue de tous ceux qui passent sur les chaises, ergonomiques, d'une école. Il faut donc conclure : parmi ceux qui pourtant savent la loi, certains considèrent qu'elle n'est pas pour eux, qu'ils n'auraient pas à s'y soumettre. Est-ce surprenant ? Il n'y a en fait pas à s'en étonner outre mesure, puisque leur monde, c'est-à-dire le discours dans lequel ils baignent, n'impose nullement comme condition d'accès à l'objet la soumission à une loi universelle, extérieure, hétéronome : Autre. Corollaire : si compacts, si faciles d'accès soient-ils, ces "savoirs fondamentaux" ne peuvent aucunement être attrayants, puisque leur prise constitue un coup de force qui déloge le sujet d'un bien-être auto-suffisant, et surtout automatique. Or il n'y a pas mieux que ce fonctionnement automatique pour faire marcher le commerce.

Malaise donc, dans le Ministère, à l'horizon 2000.

Mais enfin, du malaise dans l'enseignement, pourrait-on en faire l'économie ?

Peut-être n'est-ce pas souhaitable, car il n'est pas de transmission d'une culture sans des moments plutôt sciants : il suffit de se rappeler l'aveu de la charmante Zazie, graine de prof, concernant sa vocation... Davantage : le "malaise" est sans doute inévitable, pour des raisons non plus affectives mais structurales, dès lors que se pose la question d'un enseignement tel qu'il aurait des effets, c'est-à-dire des conséquences dans l'existence. Or, si les conditions actuelles ménagent l'espace d'un "juste assez pour être nommé à", la réponse habituelle du sujet au désir de savoir est, comme nous dit Lacan : "Très peu pour moi." Et quiconque s'engage dans une telle opération s'engage du même coup à ébranler cette relation au Savoir. Il y a là un point non pas tant de défense que de résistance du sujet, qui se marque par l'angoisse.

En ces temps de promotion d'une relation directe à un objet positivé, enseigner reviendrait d'abord à ménager des conditions telle qu'un savoir externe, objectivable certes sous la forme de connaissances, puisse néanmoins être reconnu, repéré comme un objet pas comme les autres qui se donnent à voir, ou plutôt à gober : un objet "pas-comme", un objet hétéro. L'enjeu est énorme et terriblement subversif, puisqu'il peut entraîner un changement et du statut de l'objet, et du rapport à cet objet : il y aurait passage d'un rapport à l'objet ordonné par le défaut, le déficit, à un rapport ordonné par un manque essentiel. Comme cet objet est en fait une construction langagière, cela reviendrait à faire en sorte qu'il ne tombe pas dans les oreilles comme un pur énoncé. Privé de l'assurance certes illusoire que pouvait il y a quelque temps encore lui donner un social garant de l'Autorité, l'enseignant ne peut plus désormais pour tenter l'expérience que s'appuyer sur sa propre énonciation... tout en remettant à l'élève le savoir, savoir sur le point vif où celle-ci se situe. Comme l'atmosphère est à la grande foire, ce n'est pas sans souci. Mais de cela l'élève même le moins méritant, en tant qu'il est un sujet, est tout à fait capable, si toutefois le maître a le courage d'en faire l'hypothèse.

Notes
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