Légende du siècle
Auteur : Bernard Vandermersch 17/12/1992
1.Comment nos contemporains perçoivent-ils leur siècle et la création artistique ?
Pour un contemporain psychanalyste, le 20éme siècle aura été celui de la psychanalyse. Évènement de la fin du siècle précédent : l'hystérie trouve une oreille au sein même du collège des maîtres. Freud, naïf, étonné d'entendre Charcot dire à son assistant Brouardel que "la chose génitale" était toujours en jeu dans certains phénomènes névrotiques, se demande : "Puisqu'il le sait pourquoi ne le dit-il jamais ?". La psychanalyse dira ce que la médecine ne peut pas dire. Cette psychanalyse pestiférée n'aurait guère survécu à son auteur, n'ayant de cesse, depuis, qu'à se dévouer au service du bien des particuliers comme des familles.
Sans tenir pour négligeable l'apport de nombreux praticiens et théoriciens de ce siècle, c'est à Lacan seul que l'on doit une véritable lecture psychanalytique, assumant ses conséquences, de l'oeuvre de Freud. L'oeuvre de Freud témoigne selon cette lecture que l'inconscient dont il parle est structuré comme un langage.
Ainsi analystes et poètes travaillent sur quelque chose de semblable : l'inconscient, la langue. Est-ce le même travail ? Nous reprendrons la question plus loin.
Des poètes, donc, se proposent de " réfléchir " sur les "yeux du siècle", sur la "perception", le "regard" qu'ils "projettent" sur le monde d'aujourd'hui, voire la façon dont nos contemporains "se voient" eux-mêmes.
A prendre au sérieux ces métaphores optiques insistantes, un psychanalyste peut avoir quelque hésitation à se joindre à ce collège de visionnaires. La psychanalyse n'est pas une Weltanschauung : Freud le dit. Ni la vision, ni le regard n'y sont sollicités. Bien plus : la psychanalyse inaugure une clinique qui pour la première fois les met à l'écart. C'est le pas franchi par Freud à l'égard de la médecine. On sait le prix que paie cette dernière à la technique pour maintenir le privilège de l'oeil : l'imagerie y est plus performante, plus envahissante - même si moins "invasive " comme on dit - mais l'art de la parole médicale, dans l'entretien comme dans les démarches diagnostiques ou pronostiques et jusque dans la prescription thérapeutique y est en totale régression.
Ce pas de Freud nous rappelle celui que franchit tout sujet qui apprend à lire. Ne plus voir les lettres comme des formes ou des dessins, ne plus les regarder, les apprécier mais les lire, c'est-à-dire les oublier, les lâcher, les laisser se combiner quitte à leur permettre d'offrir au refoulé une voie de retour dans le lapsus.
La psychanalyse ne brigue pas de place parmi les Belles-Lettres. La lettre, elle la reconnaît comme cette coupure dans la langue qui permet au sujet d'y faire son trou. C'est la lettre qui donne à l'analyste le levier dont il se sert dans son art d'interpréter. En déplaçant la coupure il fait vaciller la représentation laissant pointer l'incongruité, l'inadéquation de l'objet mis à la place de la cause du désir avec la véritable cause : la faille du langage qu'il est censé combler.
A l'inverse ce serait plutôt une harmonie secrète entre la langue et l'objet que ferait valoir le poète même si parfois, c'est pour célébrer l'illumination primordiale devant l'objet qui l'abolit comme dans le poème de M. Desbiolles : Un feu.
Un feu
un feu pourtant
sans
fumée sans combustion sorte d'incandescence pour
rien ou plutôt née de rien frotté au rien qui donne
l'
éblouissement
De la mort dont on revient
De la mort brève
l'éblouissement.
(Poèmes saisonniers)
Dans son poème elle isole "l'", le trait le plus simple, essence de la lettre, imprononçable à cette place (ce n'est pas "elle"!) que seule l'écriture peut marquer ; la fin disant la petite mort dont on revient, qui revient, par cette répétition réglée, cet automatisme que Freud a baptisé : pulsion de mort. Le retour à l'inanimé n'emprunte pas n'importe quel chemin : le savoir inconscient de la mère dicte à l'enfant le vocabulaire et la grammaire obligés de ses pulsions (cf la perversion : liturgie implacable).
Pour le névrosé les signifiants de ses pulsions lui sont inconscients, à la cure de les lui restituer et, au-delà des diverses significations ainsi produites, de l'amener, lui, s'il le veut, à reconnaître son assujetissement non à un scribe éternel mais à un pur jeu de lettres. On le voit, la psychanalyse n'exalte guère la subjectivité. Pratiquant la lettre, le psychanalyste peut bien prendre de la graine du poète mais c'est pour une oeuvre bien différente.
2. La seconde question : Comment nos contemporains se voient-ils eux-mêmes dans ce siècle qui s'achève ? apparaît dès lors comme réponse à la première.
Ce siècle est celui où l'interrogation sur soi-même emprunte essentiellement des voies imaginaires et se satisfait également d'une réponse purement imaginaire : Vous avez le profil De l'emploi... ou pas.
Au siècle dernier Victor Hugo écrivait la légende des siècles. Legenda : à lire, pas à voir. Bien sûr l'oeil était là... dans la tombe et regardait... mais c'était un oeil transcendant, éternel, pas l'oeil du psychosociologue appointé.
Depuis le déclin de cet oeil transcendant, mon contemporain aspire à être vu. Il est friand de sondages, de photos, d'images de lui-même. D'où lui vient cette passion ? Assuré autrefois de ce regard jaloux mais bienveillant d'un dieu paternel, le voici aujourd'hui en quête insatiable de regards multiples, " complémentaires " : les yeux du siècle.
A un regard hors monde commandé par un dispositif symbolique s'est substitué une multitude de regards présentifiés dans Le monde. Les maîtres de la politique eux-mêmes ne cessent de sonder le grand corps national non seulement pour connaître ses bonnes dispositions et comment lui faire avaler le commandement mais tout bêtement pour savoir quoi lui commander. Qu'ils ne comprennent pas le mépris que leur vaut cette attitude oublieuse de la morale des maîtres est remarquable et témoigne aussi que pour eux le commandement de Dieu s'est réfugié dans le savoir du peuple malheureusement peu explicite.
Plus radicalement c'est peut-être à cause de la moindre lisibilité de la coupure, de la différence, entre les signifiants maîtres et les autres signifiants qu'aucun nouveau concept ne parvient à faire illusion et se trouve ravalé par un certain défaut de la structure à la masse des autres. Ce ne serait donc pas d'une carence en idées nouvelles ou pertinentes que les maîtres pâtiraient mais de s'en remettre sans vergogne au savoir des experts comme si la position de maître avait perdu toute fondation, toute légitimité.
Cela fait bien longtemps que l'on dénonce avec plus ou moins de pertinence ces phénomènes que Lacan a subsumés sous l'expression "déclin des noms du père". Rappelons (il le faut peut-être dans ce temps où le magistrat lui-même croit retrouver le père dans l'examen du sperme !) que le père est un effet de langage qui peut d'ailleurs échouer. C'est une fonction symbolique qui se produit par une métaphore. Dans cette métaphore un signifiant vient se substituer au désir de la mère, l'Autre primordial, et ainsi le pacifier, limiter sa terrible toute-puissance.
La mise en place d'idéal universel de la démocratie, qui dans le contexte actuel est probablement le moins mauvais des régimes, révèle un voeu de se passer de cette fonction paternelle fondatrice. A la place du signifiant du père, du père mort donc, qui récompense notre abandon de la jouissance incestueuse s'est substitué un contrat social positif fondé sur lui-même, supposé pallier l'abandon de cette référence. Il s'ensuit une réification de la loi symbolique, un passage de cette loi fondée sur les lois de la parole à une législation écrite offrant d'autant plus de failles qu'elle se complexifie de façon exponentielle.
Une des causes tient sans doute à l'universalisation des échanges économiques qui ne suivent plus de ce fait des lois symboliques propres à chaque culture mais des lois réelles, désubjectivées, celles du marché, les seules communes. Chacun peut, à l'occasion d'une émigration hors du pays où sa légitimité est reconnue faire l'épreuve de ce à quoi il est réduit : tache dans le décor, au pire : déchet, au mieux : marchandise. Le sacrifice de la jouissance du regard incestueux qu'il avait cédé pour se faire bien voir du père n'est plus valable et peut même lui faire retour de façon persécutive dans l'oeil des autochtones. Il est vrai que dans cette opération l'émigré se trouve aussi soulagé de ses devoirs à l'égard du père et qu'au prix de l'acceptation d'une position féminisante il peut apprécier ce statut "extra" où il n'a à se plier qu'aux règles du code civil.
Cette positivation de la loi conduit le sujet moderne non seulement à se vendre comme esclave - cela a toujours existé mais c'était considéré comme un grand malheur - mais, en plus, à le dire sans honte puisque c'est le nouvel impératif : il faut savoir se vendre. Ce sujet adopte ainsi sur le plan des moeurs un conformisme radical (que masque mal la nécessité d'être original) et tend à perdre le lien fondamental de l'éthique et du désir, sa conduite n'étant plus réglée que par des réglements.
En l'absence d'un fondement transcendant des valeurs, un secours peut être cherché dans un discours scientifique idéalisé. Celui-ci serait proféré dans une langue de type mathématique, ou logique, (telle que l'imaginent les non-praticiens), sans équivoque, permettant enfin de communiquer sans malentendu.
Cette langue serait libérée de l'obscur objet qui infecte nos langues naturelles et les rend imparfaites, équivoques, c'est-à-dire porteuses de jouissance sexuelle, dans la mesure même où cette jouissance serait ressentie par ce sujet non reconnu comme persécutive.
Cela aboutirait à " laver " la langue de toute contingence soit à une paranoïa généralisée.
On peut le vérifier à trois exemples :
- la prolifération des textes législatifs qui n'en finissent pas de combler les " vides juridiques " liés bien sûr à des situations imprévues que des techniques nouvelles ont rendues possibles (déplacement du réel) mais bien plus fondamentalement à la dégradation du pacte symbolique qui suppléait au défaut universel et structural d'une garantie de la parole. On voit ainsi par exemple qu'un texte prévoit la quantité minimale de café que doit contenir la tasse d'un espresso Le législateur ayant apparemment désespéré de la convivialité des comptoirs.
- la montée des nationalismes qui se resserrer des citoyens incertains de leur légitimité sur l'affirmation d'une identité eth(n)ique. La logique nous démontre qu'un ensemble ne peut s'affirmer que d'une exclusion d'où l'exaltation de l'ancêtre supposé commun. Cet ancêtre quoique célébré, et en raison même de son caractère sacré, échappe à l'ensemble des sujets : il est fondamentalement un étranger et tout étranger de ce fait se trouve à la fois pris dans la fascination qu'il exerce comme idéal et le rejet qu'il impose.
- la poussée des intégrismes n'est dès lors pas tant un renouveau du sens religieux qu'une exacerbation de la figure du père imaginaire d'autant plus virulente que l'efficacité du père symbolique, du fait de l'universalisation des échanges, est particulièrement menacée dans son pouvoir de pacification, de promesse d'un accès modéré à la jouissance, partout mais surtout au sein des peuples qui ne participent que des yeux au festin du siècle.
3. Ce que j'attends de la création artistique
D'où viendrait cette question ? A la différence du politicien moderne, l'artiste ne me demandera pas ce que j'attends de lui. Quand bien même le lui dirais-je il n'attendrait pas mon avis pour se mettre à l'ouvrage.
Bien sûr qu'aucun artiste n'accepterait d'être ainsi commandé ! C'est pourtant l'occasion d'interroger ce que j'attends effectivement de la création artistique pour moi-même et d'en dire quelque chose en vous priant d'excuser mon incompétence en cette matière. Comme sujet je suis irrémédiablement conservateur. Ce qui m'a émerveillé une fois et que j'ai définitivement perdu, j'aspire à le retrouver avec "le poinçon de cette fois-là" et en espérant que ce ne sera pas de sitôt. La fête de l'illumination est en même temps celle du deuil de l'objet : je suis toujours déçu d'une nouvelle interprétation de la chanson qui m'a ému.
Et pourtant j'aspire aussi à du neuf, du jamais vu, du jamais entendu. A quelque chose qui réaliserait au mieux la différence pure, celle qui m'assurerait à coup sûr de la coupure, qui aviverait son tranchant... pour y installer tout aussitôt une nouvelle habitude !
La création artistique doit faire interprétation : surprise, déplacement sans verrouillage. Si ça réussit elle fera école avec de la perte et du ressassement. Si elle échoue elle garde une chance de frayer souterrainement son chemin. Je constate qu'il y a deux formes de "travail artistique" que, pour mon compte, je ne peux entériner comme création :
- l'"interprétation sauvage" : la désignation-monstration de l'objet dans sa crudité : appel au dégoût ou à l'horreur brute. Ici l'auteur, plus malin qu'un autre, se dégagerait totalement de son désir en renvoyant l'impact de l'angoisse sur le spectateur.
- à l'inverse, l'oeuvre dans laquelle la responsabilité du créateur disparaîtrait cette fois au niveau de l'élaboration soit par l'abandon de toute technique soit au contraire par l'obéissance à des contraintes purement techniques soit encore par l'utilisation exclusive à ce stade de la machine ou de l'ordinateur.
Tout art fait place au hasard dans le geste, la parole etc. Mais il s'agit là d'un faux hasard en fait surdéterminé : c'est la mise en oeuvre du savoir du corps. Ce qui m'apparaît comme négation de la création serait une oeuvre délivrée par un appareillage sans recours au corps du créateur.
La création artistique qui vaut est sûrement celle qui parvient à dépasser la grammaire individuelle des pulsions "sublimées " du créateur pour s'offrir aux contemporains comme support d'une énigme à déchiffrer, pourvu qu'ils y prêtent attention, quelque chose qui les concerne, eux et leur époque, pour l'écho qu'ils perçoivent, dans la structure de l'oeuvre, des déplacements en train de s'opérer dans la subjectivité. Non pas donc de simples produits de l'actualité - toute activité "moderne" reflète ces modifications structurales de la subjectivité - mais fabrication décalée, interprétante.
La création artistique, moins encore que la psychanalyse, n'aurait à être l'oeil du siècle, mais l'implication de l'artiste devrait y être si décidée, sa sensibilité si attentive, que par son oeuvre il s'affirmerait lecteur du siècle.
