Théorie psychanalytique

 
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Le trait infantile, collage

Auteur : Jean Lombardi 16/05/1997

Bibliographies Notes

"Tout homme saisi par la beauté ou assailli par l'amour, et davantage un petit bonhomme, redevient, un instant Adam au Paradis."
H. Bianciotti, Ce que la nuit raconte au jour

"Ceux qui tentent d'être des artistes utilisent très souvent leur mémoire comme matière première, arrangeant encore et toujours leurs petits souvenirs (...) Les images du passé continuent à briller dans notre esprit sans qu'un seul trait en ait été changé (...) C'est par des manifestations toujours répétées que la scène originale se reforme (...) je serai de nouveau poussé, quelle que soit la saison, par le désir de mêler tout cela à mon art."
Robert Louis Stevenson, A travers l'Écosse, éd. Complexe, 1992, pp. 191-192.

"Je me permets de dire que la grande majorité des enfants sait très bien peindre et dessiner, mais à un certain âge, la majorité perd cette capacité et ceux qui deviennent des peintres gardent une certaine acquisition infantile, un certain trait infantile."
Roman Jakobson, Intervention au séminaire de Jacques Lacan sur la logique du fantasme, 1er février 1967.

Un adulte est celui qui a su dépasser son enfance pour mieux la retrouver.

En s'imprégnant du langage, l'enfant sépare les ténèbres - ce qui n'avait pas de nom - de la lumière, et crée son propre monde d'oppositions. Sans doute est-ce là le trait infantile qui persistera chez l'artiste quand d'autres voudront oublier qu'une des oppositions qui distinguent la lumière est " ce trou noir où il crut se perdre ". Michel Le Bris, dans sa biographie de Stevenson pense qu'" ici, nous approchons au coeur le plus secret de la création, au bloc de nuit originel dont procède toute oeuvre "1 L'enfant qui persistera dans l'artiste accédera aux significations conventionnelles, comme tout autre, mais pour en multiplier le sens. Michel Leiris justifie ainsi son intention dans son " Glossaire j'y serre mes gloses ", paru dans La Révolution Surréaliste :

" Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles (...) (La science du langage) ne renseigne en rien sur le sens véritable d'un mot, c'est-à-dire la signification particulière, personnelle, que chacun se doit de lui assigner, selon le bon plaisir de son esprit.

(...) En disséquant les mots que nous aimons, sans nous soucier de suivre la signification admise, nous découvrons leurs vertus les plus cachées et les ramifications secrètes qui se propagent à travers tout le langage, canalisées par les associations de sons, de formes et d'idées. Alors le langage se transforme en oracle et nous avons là (si ténu qu'il soit) un fil pour nous guider, dans le Babel de notre esprit "2

Ce qui, pour la plupart des autres enfants, va s'oublier, comme l'évoque Roman Jakobson, se réalise dans cette confrontation aux significations. Ces significations, dont l'ensemble définit la réalité, valent pour tout le monde et ne spécifient personne en particulier. Elles ne spécifient pas cette personne sans visage du monde des ténèbres qui ne peut être oubliée par l'artiste. Les autres feront métier des significations admises telle que le montre l'utilité des dictionnaires qu'ils rédigent. L'artiste s'ingéniera, s'il est peintre, à envisager cette personne sans visage dont le prototype est l'autoportrait ; le poète s'écriera par la lettre ; le sculpteur s'envaginera dans la masse de son matériau ; le musicien s'engendrera dans la matérialité du son. Le politique de l'artiste est un refus d'oublier ce qui l'a constitué. Il ne peut qu'utiliser le processus de création qui l'a saisi : distinguer ce qui advient de ce qui n'était pas. Il ne peut créer qu'à partir du rien de nommable qu'il a connu ou du trop connu pour n'être pas particulier. Les significations le tour du monde sans jamais réserver une place à celui qui s'en sert.

Mais à quel moment cette confrontation aux significations prend-elle ce sens? Quel est ce " certain âge " dont parle Jakobson ? Il n'a pas de date, mais il est inévitable. Il est inévitable qu'un enfant, pour s'inscrire dans sa langue, pose les questions qui déterminent son existence. Il n'a pas de date parce qu'il n'est pas sûr que nous puissions les entendre le premier moment venu. Cela peut être dès que la parole s'organise dans cet ordre des choses que nous préconisons. Alors surgissent les questions ! Ces premières questions sont fondamentales non seulement parce qu'elles ouvrent le champ des significations que privilégiera l'enfant mais surtout parce qu'elles s'adressent à cette part de réel - ce non-savoir des autres - où l'enfant, comme l'adulte qu'il deviendra, se doit de prendre place. Ces questions, quoique nombreuses en apparence, se réduisent à une série limitée. Elles s'agencent comme les concepts fondamentaux d'un savoir. Aucune d'elles n'est indépendante. Elles ne prennent leur sens que de la relation que chacune d'elles entretient avec les autres. Aucune réponse énoncée de l'extérieur n'est adéquate, ou plutôt l'inadéquation qui est de règle est seule satisfaisante. Car si les questions représentent le sujet auquel l'enfant, comme l'adulte, doit advenir, les réponses ne peuvent que lui être propres. Ces questions installent son existence. C'est avec elles qu'il crée son monde. Une réponse trouvée n'annule pas la question. Elle la déplace. C'est l'élargissement du savoir sur sa vérité qui est visé. Ces questions portent sur ce qui est irréductible à l'existence d'un enfant comme d'un adulte. Il sera toujours susceptible de rencontrer l'événement qui sollicitera l'une quelconque d'entre elles. Il est possible qu'une question appartenant à cette série fondamentale soit refusée. Une ou même plusieurs. Il est même possible d'envisager que la totalité soit refusée. C'est alors un épais silence. Mais dans les cas où une, ou plusieurs questions se refusent - ce qui est ordinaire - celles-ci déterminent un cheminement qui doit contourner l'ensemble des significations qu'elles appréhendent. Ce faisant, les questions refusées seront présentes par l'évitement qu'elles nécessitent, et seront plus ou moins sollicitées par les ramifications qui les aliènent aux autres. Inversement, une ou plusieurs questions peuvent polariser l'intérêt de l'enfant. Le mouvement vers les autres questions restera fluide en fonction des liaisons qui explicitent chacune d'elles.

Les questions portent leurs traits sur les données les moins assurées par les significations. Leur repérage est aisé, facilité par une pléthore de significations qui croisent à proximité d'un même point. Ces points sont les mêmes pour chacun. Et la réponse de chacun repousse celles des autres. Ce sont les récifs du réel dont chacun veut faire son île. Une place exclusive, hétérogène à ce qui l'entoure. Le rêve d'une solitude comblée que n'infiltrent plus les ténèbres. Alors surgissent les " Pourquoi ? ". Les inlassables " pourquoi ? " portés sur toutes les choses. Toutes choses dont nous pouvons croire que l'enfant en fait les pièces de son monde. Lui, face aux objets qu'il découvre, pourquoi est-il là ? Les objets sont indifférents. Ils se substituent les uns aux autres à l'infini. L'enfant écoute-t-il encore notre réponse ? Un nouveau " pourquoi ? " surgit ! A l'infini ne s'entend plus que le " pourquoi? " comme un écho qui n'en finit pas de s'épuiser. Le " pourquoi ? " est le trait commun des questions dont le sens répondu ne le représente pas, lui. C'est le " pourquoi ? " qui le représente jusqu'alors sans aucun sens. Pourquoi j'existe ? A questionner l'existence des choses en suis-je une? Pour quoi j'existe? ...le compte du hasard. Un spermatozoïde, lequel, sur une bande de milliers de la même espèce ? Et après, la division cellulaire instigatrice de milliers de combinaisons, de caractères. Est-ce une réponse? Pas plus celle-là que les autres. Aucune réponse émise de l'extérieur, de nous, ne sera la bonne. Ça n'empêche pas de parler. De se dire autant qu'on le peut !

Ça n'empêche pas non plus l'enfant de glisser vers un autre type de questionnement. Justement celui de nous permettre de nous montrer au faîte de nos actes : comment naissent les enfants ? Il suffit de commencer à répondre de notre savoir-faire pour que s'ébauche un sourire chez l'enfant qui se terminera par un franc rire. Le schématisme de la différence des sexes, de la relation sexuelle et de l'accouchement est effectivement comique. Je l'ai éprouvé, ce comique, en accompagnant des enfants à la Cité des enfants incluse dans la Cité des Sciences à La Villette. C'était donc sérieux ! Il y avait une sorte de placard qui abritait un montage vidéo et qui portait l'annonce " comment naissent les enfants ? ". Un film, tout à fait réaliste, montrait un homme, qui devait sortir de son bureau à l'horaire de midi, et qui joyeusement, au milieu de la foule qui encombrait le trottoir, reconnaissait, revenant du marché, celle qui devait être sa femme. Après un appel, un signe de la main et un bisou, ceux-ci marchaient bras-dessus bras-dessous. C'est alors que la caméra manifeste sa présence. Le grossissement du plan se focalisait sur l'endroit du vêtement qui cachait les organes génitaux. L'oeil de la caméra allait percer le mystère. Le rapprochement zoomesque était chargé de suspense. Quand, tout à coup, le voile se lève... sur un schéma livresque ! Si ce n'était la déception, quelle rigolade ! L'amour scientifique ne répond pas à la question de l'enfant : " de quel désir suis-je né ? " Les parents peuvent-ils le dire que l'enfant n'en sera pas moins insatisfait. C'est cependant la meilleure occurrence. Celle qui le laisse libre d'exister. Car ce qu'il demande aussi, c'est en quoi ce désir le voulait, lui ? Ce n'était pas lui l'objet du désir, mais les partenaires de l'acte sexuel. Lui n'en est qu'une conséquence probable, acceptée ou non. Il n'en reste pas moins issu d'un désir qui ne peut se dire " désir d'enfant ". Il n'est pas en reste de vouer son existence à se conformer à ce pseudo-objet. Il peut y gagner sa liberté de choisir.

La liberté de choisir - par le oui et le non - s'impose à tout moment de l'existence ? Ce n'est pas un rêve. Ce fut la conscience des révolutionnaires de 1789, " La liberté ou la mort " dont l'application fut la liberté de mourir en fonction du choix des estrades politiques qui successivement accédaient à l'échafaud. Cette donnée réelle de la mort entre très tôt dans le panorama de l'enfant. Récemment, des parents me faisaient part de leurs inquiétudes concernant les propos de leur petite fille de deux ans et demi qui les questionnait sur " qu'est-ce que c'est la mort ? ". Ça leur paraissait un peu tôt pour s'en préoccuper. C'est quand même la question qui est au fond de l'amour : peuvent-ils me perdre ? Peuvent-ils vivre sans moi ? Suis-je l'ancrage essentiel de leur existence? Questions qui se posent à l'enfant en réalisant son aliénation : peut-il vivre sans eux? C'est qu'il est toujours en état de demander, et pas seulement pour satisfaire un caprice. Il s'assure, avec la variété des objets qui le lassent, de la permanence d'une réponse à son appel, fut-elle un non ! Le non a pour valeur de récuser la médiation de l'objet pour affirmer la réception du message, notre présence. La présence, qui est l'appui d'une nomination, d'une reconnaissance à la place du cri, sert, dans l'absence, à symboliser ce qui, de soi, n'existe qu'avec l'autre.

La nomination comme objet extérieur - le langage n'appartient à personne - supporte aussi le questionnement : " Pourquoi papa ? pourquoi maman ? ". Ce type de question, qui se retrouve aussi dans : " pourquoi je m'appelle X ? " comme prénom ou comme nom, est susceptible d'animer, plus tard, les intérêts d'un adulte : " le linguiste est une personne qui garde une attitude infantile envers la langue " - reconnaît Jakobson - " La langue elle-même intéresse le linguiste comme elle intéresse l'enfant. Elle devient pour lui le phénomène le plus essentiel dans une complexité, et cela permet au linguiste de voir les rapports internes, les lois structurales de la langue. "3

A propos de La femme 100 têtes, j'imaginais la vision surréaliste d'un personnage parental à deux têtes. C'est très approché du premier temps, rapporté dans la Genèse, de la création d'une espèce humanoïde. Ma référence biblique n'emprunte pas au discours religieux, mais à un.récit fondateur d'une civilisation qui met d'abord en évidence - essentiellement dans son En-tête (André Chouraqui) - les opérations de création telles qu'elles s'imposent par le langage. C'est le récit de la découverte du monde par un enfant. C'est aussi le récit de sa création d'une conception du monde. Aux premiers moments de la perception de l'autre, qui n'est pas encore un semblable mais peut-être une voix, un toucher, un sourire, une couleur, qu'est-ce qui, pour cet enfant, distingue un homme d'une femme alors que lui-même en est tout juste à réaliser son image ? C'est-à-dire la successivité des relations de sa voix à une voix, de son sourire à un sourire, de son regard à un regard afin de composer l'image de l'autre qui sera sa ressemblance. Un peu plus tard, les premiers exercices d'appellation " papa " et " maman " s'adressent indifféremment au père ou à la mère. Jusqu'alors, I'image biblique du premier homme conviendrait assez bien

La Bible de Chouraqui 4 La Bible de Jerusalem 5

En-tête 1, 26 La Genèse 1, 26

Elohim dit :Dieu dit:

Nous ferons Adâm - le GlébeuxFaisons l 'homme à notre image,

- à notre réplique, selon notrecomme notre ressemblance (..)

ressemblance.

I, 27I, 27

Elohim crée le glébeux à sa réplique, Dieu créa l'homme à son image,

à la réplique d'Elohim, il le crée,à l'image de Dieu il le créa,

mâle et femelle, il les crée.homme et femme il les créa.

" Il le, il les " crée mâle et femelle, homme et femme ! Il est loisible de penser qu'il s'agit d'une figuration du concept d'humanité qui inclut homme et femme. Seulement, un peu plus loin, il apparaît que ce nouvel être vivant est bien seul et que ce n'est qu'après encore, qu'il se découvre sexué en changeant de nom

2,72,7

IHVH Elohim forme le glébeux -Alors Yahvé Dieu modela l 'homme

Adâm, poussière de la glèbe -avec la glaise du sol, il insu~a

Adama.dans ses narines une haleine de vie

Il insuJ~le en ses narines haleineet l'homme devint un être vivant.

De vie : et c 'est le glébeux, un être

vivant.

Il le, il les, même mâle et femelle, n'est qu'un, un seul, être vivant. Ce que confirme la remarque du créateur

2, 182, 18

IHVH Elohim dit : Il n 'est pas bienYahvé Dieu dit : Il n 'est pas bon

pour le glébeux d 'être seul !que l 'homme soit seul. Ilfaut que je

Je ferai pour lui une aide contre lui.Iui fasse une aide qui lui soit assortie

Donc le créateur s'est trompé et il va modifier son geste. Mais il ne sait pas encore ce qui va en résulter. Pour l'instant, il tâtonne ! Il tâtonne autour de l'idée de cette " aide ". Il propose à ce glébeux solitaire un défilé d'êtres vivants : volatiles du ciel, animaux des champs :

2, 20 2, 20

Mais au glébeux, il n'avait pas Mais, pour un homme, il ne trouva

trouvé une aide contre lui.pas l'aide qui lui fut assortie.

Le créateur ne trouve pas l'être qu'il faudrait parce que, d'une certaine façon, il persiste dans l'idée de préserver l'unicité de sa première mouture. Qu'est-ce qu'une " aide " ? C'est, selon Larousse, celui qui assiste ou supplée quelqu'un dans une fonction, un travail, une opération, et implique le plus souvent une idée de subordination complète ou momentanée. " Aide " s'applique généralement à toutes les personnes qui en secondent une autre et le mot complémentaire en détermine suffisamment alors le sens particulier : aide-médecin, aide-cuisinier, etc. Le mot complémentaire est donc ici " homme " ou " glébeux " : aide-homme ou aide-glébeux ! Il faut donc l'impasse de n'avoir pas trouvé l'objet adéquat auquel puisse correspondre une nomination supportable pour que le créateur reprenne son geste. Cette fois-ci l'homme-glébeux peut s'identifier dans le sexe auquel il s'oppose

2,232,23

Le Glébeux dit :Alors celui-ci s'écria :

Celle-ci, cette fois, c'est l 'os de mesPour le coup, c'est l'os de mes os,

os, la chair de ma chair, à celle-cila chair de ma chair !

il sera crié femme - Isha -: oui, deCelle-ci sera appelée femme car elle

l'homme - Ish - celle-ci est prisefut tirée de l'homme, celle-ci !

En découvrant une image qui lui est chère d'avoir une charpente semblable à la sienne, I'homme-glébeux - Adâm - devient un homme - Ish en face d'une femme - Isha - qui n'est plus une " aide ". C'est la découverte de la différence sexuelle ou la rencontre d'un homme et d'une femme. Sur ce, c'est la surprise !

2,242,24

Sur quoi l'homme abandonneC'est pourquoi l'homme quitte

son père et sa mère...son père et sa mère...

Nous sommes en pleine création. Il n'y a que du nouveau avec un créateur dont le trait de reconnaissance essentiel est que ses paroles ne sont pas que du vent, qu'elles se traduisent aussi en actes. D'où viennent ce père et cette mère ?

Pour apprécier la pertinence de leur apparition dans le sens de ma lecture, qui est celle de la création du monde par chaque enfant, il me faut faire part de la suite des événements.

Cette première rencontre se prolongera par une promenade dans le parc Eden. L'homme et la femme se parleront. C'est le premier dialogue. Il vaut la peine de s'y intéresser ! Ce qu'ils se disent renforce l'attrait qu'ils ont l'un pour l'autre. Ils sont nus et n'ont pas honte. Il arrive ce qui devait arriver ! Le créateur se fâche. Ses créatures en prennent trop à leurs aises. Il serait faux de dire qu'il n'y avait pas pensé, mais il ne voulait pas savoir. Isha est enceinte et change de ce fait de nom, " Hava ", car elle va être mère.

Il les expulse de son chez lui avec ces paroles étonnantes

3,223,22

IHVH Elohim dit :Puis Yahvé Dieu dit :

Voici, le glébeux est comme l'unVoilà que l'homme est devenu

De nous...comme l'un de nous...

Qui sont ceux du " nous " ? Il y en a au moins deux ! Il y a celui qui parle et celui auquel il s'adresse ; à moins qu'il ne parle à lui-même ; mais alors ce serait à haute voix pour se faire entendre car, sinon, qui pourrait lire dans ses pensées ?

Ceci pour dire que nous sommes dans la même situation qu'à l'issue de la première rencontre : l'adulte quitte son père et sa mère, même si, comme ici, il est mis à la porte avec son trousseau, pour vivre sa propre aventure. " Nous ", les parents ; " l'un ", la femme comme le fut sa mère dans sa rencontre avec un homme; " l'un ", l'homme comme le fut son père dans la rencontre avec une femme.

Comment recomposer la vision surréaliste de l'enfant pour atteindre la création de ce personnage extraordinaire auquel l'enfant, puis l'adulte, céderont leur place pour se défalquer de la responsabilité des avatars de leur désir ?

Pour l'enfant, bien avant qu'il ait la parole, le père et la mère forment un ensemble : une " paire ", considérée comme comprenant deux éléments quelconques. C'est à l'ensemble d'abord, et non aux éléments que l'enfant a à faire. Il a à faire avec ce qui met ensemble, c'est-à-dire le discours qui lie le père à la mère. C'est leur discours qui constitue le lien de l'un à l'autre. C'est leur discours qui devient l'élément unique qui définit l'ensemble. C'est leur dit à eux : un di-eu. C'est à partir de ce discours que l'enfant existe puisque ce discours est l'expression de leur désir. C'est à partir de lui que, peu à peu, les deux éléments quelconques se dis tinguent et deviennent semblables entre eux et que l'enfant y trouve sa ressemblance. Avec la nomination, " papa " se distingue de " maman " et recouvrent des images différenciées.

Qu'est-ce qu'un père, qu'est-ce qu'une mère? La nomination n'est pas inscrite sur l'image. L'un ne se nomme pas sans l'autre. L'un implique l'existence de l'autre. C'est en considérant la présence de l'un comme tiers que l'autre prend son sens. L'enfant établissant une relation duelle avec l'un est référé, par ce dernier, à l'autre comme autre pôle du désir dont il est l'effet. C'est la matrice de la notion de loi qui ordonne les échanges.

Les images différenciées par le nom induisent, de par le désir qui justifie leur mise ensemble, une autre question. Les nominations de père et de mère se juxtaposent à celles d'homme et de femme. Tous les hommes ne sont pas des pères et toutes les femmes ne sont pas des mères. La ques tion induite porte sur la différence des sexes : " pourquoi fille et garçon ? " " Pourquoi suis-je une fille ? " " Pourquoi suis-je un garçon ? " La question est de savoir si comme fille ou comme garçon, je conviens au désir qui me fait être ? La question se redouble de : " Qu'est-ce que l'autre sexe ? " puisque c'est à partir de ce que je ne suis pas que je peux m'identifier dans un sexe. Ainsi se découvre, dans les identifications aux images différenciées, une donnée inconnue qui me constitue.

Ces questions sont fondamentales parce qu'elles sont énoncées par tous les enfants dès que leurs paroles peuvent articuler des significations. En deuxième lieu, parce que les réponses ne peuvent être obtenues que par celui-là même qui accepte la question. En troisième lieu, parce qu'elles portent sur des données réelles, résistantes à un savoir a priori. Elles perdurent et seront rencontrées tout au long d'une existence, à ces moments hautement symboliques : la rencontre d'un partenaire ; une parole qui engage ; un mariage ou un vivre-ensemble ; une naissance ; un devenir père ou mère ; un anniversaire ; une mort... Bien avant qu'il ne peigne, Van Gogh supportait cette question : " Qui me délivrera du cadavre de ce mort ? " Lors de son vingt-quatrième anniversaire il se rend dans ce cimetière où une dalle est gravée à son nom : Vincent Van Gogh 30 mars 1852, son frère mort-né6. Tout est moment de choix, par oui ou non ou un silence. La série des questions est limitée mais tisse une trame permanente, extrêmement dense, d'implications dans notre relation aux autres.

De la diversité des vécus originels, sans parole, persiste l'incertain sentiment de l'enfance. Une création s'est résolue dans le champ commun de ce qui était déjà. Quel étonnement perplexe lorsque l'enfant découvre que ses parents ont été aussi des enfants ; et, plus étrange encore, qu'ils ont été des bébés ! A ce moment là, peut se comprendre l'effet comique qu'éprouve l'enfant. Alors, des parents aux parents des parents, la filière se remonte à une allure vertigineuse. L'homme de Lascaux n'est pas loin : ses parents ou les parents des parents l'ont-ils connu ? Et le premier homme, il est aussi de la famille ! Jusqu'alors, pour l'enfant, avant qu'il ne crée son monde, il n'y avait personne. Il a vécu comme un créateur habitant les ténèbres de sa solitude. Les nuits n'en sont plus que des lambeaux. Les nuits, il lui arrive de rêver au cauchemar de ce monde qui n'est pas que le sien. Le sien avec ce qu'il prend du jour, des autres. " Avant tout - écrit Chagall - je suis mort-né. Je n'ai pas voulu vivre. Imaginez une bulle blanche qui ne veut pas vivre comme si elle était bourrée de tableaux de Chagall." Il ne peut faire autrement, s'il vit, que d'intégrer son monde à celui qui l'entoure. Il fera comme les Yoroubas qui, d'Afrique (Nigéria, ex Dahomey et Togo), ont été amenés par la traite des esclaves au Nouveau Monde (Brésil et Antilles). Ils conservèrent le culte de leurs dieux (orisha) qu'ils protégèrent derrière les saints du paradis catholique, réussissant à duper leurs maîtres sur la nature des danses qu'ils étaient autorisés à faire les dimanches. Ainsi, derrière Notre-Dame de l'Immaculée Conception se profile Yemanja, mère de nombreux orishas ; derrière Sainte-Anne, Nanan Bouroukou, la plus vieille divinité des eaux...Que pouvons-nous savoir de ce monde intérieur recréé : " D'abord vous ne savez pas - marmonne Toulouse-Lautrec - et vous ne saurez jamais. Vous ne savez et vous ne saurez que ce qu on veut bien vous montrer ".

Comment franchir cette vérité? Je ne peux répondre que par une curiosité qui n'intéresse plus que moi-même.

Avec Leroi-Gourhan s'affirme la reconnaissance d'un système d'opposition, rapidement complexe, qui fonde les relations par lesquelles l'humanisation prend son sens. Là où Bataille affirme, par l'estimation artistique, le plain pied de l'homme contemporain à l'homme de Lascaux, s'opposant ainsi à une primitivité et à un imaginaire désordre des pulsions (que Leroi-Gourhan jugeait digne de la psychologie des profondeurs pour nos chercheurs modernes), Leroi-Gourhan, par la réhabilitation des signes énigmatiques, va conforter cette opinion, la dégageant de la confuse alliance de l'art et de la religion, pour mettre en exergue les combinaisons fondamentales du registre symbolique.

Si l'homme préhistorique7 peut être apparenté à l'enfant, ce n'est pas par une simplification naïve de leur conception des relations entre les choses, c'est que l'un et l'autre ont un monde à se créer et à faire avec ce qui n'existait pas avant. L'un et l'autre, afin d'exister, sont en devoir d'instaurer des relations fondamentales stables, instituant un cadre langagier qui leur permette d'inscrire leur conduite et leurs actes.

Interrogé, à mon tour, par l'insistance que met Bataille à décrire et redire (dans ses livres sur Lascaux, Les larmes d'Eros, dans ses conférences, dans son film) le point, quasiment contingent, de la découverte de la grotte par des enfants, je n'ai pu éviter un rapprochement entre cet arbre déraciné, dégageant l'ouverture d'un trou donnant accès aux galeries souterraines, et l'invention du monde par un enfant.

Un jour, un enfant plia une feuille de papier blanc de telle sorte que l'une des surfaces nouvellement aménagées par le pli ne recouvre pas totalement l'autre. Puis, il prit un feutre noir et, sur le bord de cette surface - qui se trouvait plus réduite que celle qui était en dessous - il traça un trait épais. Ce trait, tout en suivant le bord, s'inscrivit aussi, par débordement, sur la surface sous-jacente. Il dit alors : " C'est le trait qui sépare sur la terre. "

Il dessina, sur la surface du dessus, un paysage qu'il nomma en l'écrivant : " l'hivers ". C'était un arbre dénudé qui enfouissait ses racines en dessous du trait de séparation définissant les deux surfaces. Il ajouta une taupinière dont la galerie souterraine se creusait aussi en-dessousdu trait, et enfin un puits dont la margelle s'élevait sur la surface du dessus, tandis que le fût s'enfonçait sous le trait. Relevant la surface supérieure du pli (comme on tourne une page, mais par le haut), il redessina le même paysage qu'il nomma : " été ". Pour faire l'arbre, il n'eut qu'à élever le tronc au-dessus des racines qui se présentaient comme une souche, et lui composer un feuillage qu'il habita d'un nid d'oiseaux occupé par des oisillons. Il fit de même pour la taupinière dont la galerie était déjà en place, en y ajoutant l'habitant. Quant au puits, il suffiait d'élever la margelle.

Ce qui me paraissait extraordinaire dans la réalisation de cette composition (qui, par ailleurs, est assez courante chez les enfants qui ont la curiosité d'apprivoiser l'espace qui s'impose à eux), c'est que l'enfant, avec une économie de moyens étonnante - ce " trait qui sépare sur la terre " -, pouvait modifier sa représentation de l'espace.

Partant d'une feuille à deux surfaces (recto et verso), il la plie, ce qui ne modifie pas radicalement les surfaces, si ce n'est qu'il les démultiplie. Mais avec ce " trait qui sépare sur la terre ", il va engendrer une marge commune aux deux surfaces prises en compte. Il fait de celle du dessus (le verso renversé par l'effet du pli) un continu avec celle du dessous (le recto devenu en partie caché). Le passage de " I'hivers " à " l'été " s'effectue par un tracé continu, passant par cette marge (souterraine) commune aux deux saisons. D'une certaine façon, le temps n'est pas rompu comme l'indiquerait le geste de " tourner la page ". Le trait (qui est aussi coupure, puisqu'il souligne le bord d'une surface) ne sépare pas seulement un dessus et un dessous de la terre, mais aussi ce qui, en surface, est d'un côté ou de l'autre de ce trait.

Cette composition a son équivalence matérielle dans une autre construction qui maintient les mêmes données et la même disposition des objets représentés. Cette autre construction donne, d'une manière peut-être plus évidente, quelle autre saisie de l'espace fut inventée par l'enfant.

Deux feuilles de papier sont à moitié coupées dans leur partie médiane. Sur chacune des feuilles, cette demi-coupure détermine un volet supérieur et un volet inférieur. Les deux feuilles étant strictement superposées, il suffit de " scotcher " la base du volet supérieur de la feuille du dessus au sommet du volet inférieur de la feuille du dessous. " Le trait qui sépare sur la terre " est tracé sur cette suture. Il redouble le bord coupé des volets. Les mêmes dessins, réalisés par l'enfant, peuvent être reportés. Dans cette construction, le passage de " I'hivers " à l'" été " se fait par un tracé continu, en spirale, qui s'effectue d'une manière plus évidente, sur la même surface. Le passage de l'inanimé (" I'hivers ", paysage apparemment sans vie) à l'animé (l'" été " et ses manifestations du vivant sexué, les oiseaux au nid) se fait par ce trait de création " qui sépare sur la terre ". Lis vers (" l'hivers ") ce qui a été (" été ") enfoui par le pli de l'oubli ! Le " miracle de la trouvaille " de la grotte de Lascaux, tel qu'y insiste Bataille, n'est-il pas une application de cette création de l'espace par un enfant à partir d'un élément simple : un trait ?

Un jour était découverte, dans les bois près d'un bourg de Dordogne, cette caverne des Mille et Une Nuits.

" Des enfants la trouvèrent en entrant dans la fissure laissée par un arbre déraciné (...) le trou avait environ quatre vingt centimètres de diamètre, autant de profondeur. Mais au fond s'ouvrait un trou plus petit par lequel on pouvait jeter une pierre qui tombait longuement. Ravidat élargit l'orifice et entra le premier la tête en bas. Il tomba sur un cône d'effondrement. Il alluma et appela les autres qui le rejoignirent. Ils explorèrent alors la caverne où ils ne tardèrent pas à découvrir des traits, puis des figures animales (...) Ils achevèrent l'exploration jusqu'au puits."8

Le miracle de la trouvaille n'est-il pas inscrit dans l'invention langagière du monde de l'enfant ? Ce " trait qui sépare sur la terre " qui, dans la perception figurative du dessin représente la surface du sol, délimitant l'espace aérien de l'espace souterrain, s'imagine transparent pour voir les racines de l'arbre, lequel, déraciné, creuse un trou ouvrant l'accès à un autre monde. Le même pourtant ! Celui de l'humanité juvénile, d'il y a quinze mille ans comme, toutes proportions gardées, et rapportées au seul temps d'une existence que nous puissions concevoir, ce monde du rire infantile perdu, d'avant les cinquante ans délimitant la jeunesse de Bataille.

La fissure, le trou, la galerie, le puits peuvent se voir sur le dessin de l'enfant. Mais encore, cette dimension du jeu où ces enfants, comme l'enfant du dessin, suivent les idées impromptues qui leur viennent à l'esprit. Pour ceux de la caverne, un projet n'ayant pas eu de suite, une bagarre, ils se rabattent sur l'exploration du trou. Pour l'enfant du dessin, une fois dite cette formulation du trait, la création d'un nouvelespace.

C'est cette extraordinaire invention, la conception de ce " trait qui sépare sur la terre " qui actualise vingt mille ans d'humanité. Un trait qui sépare et rapproche aujourd'hui des origines de la civilisation. Le trait est l'objet même de l'origine, le point de départ de toute création. Notre mythe civilisateur ne fut pas conçu autrement, à l'égal pour chacun de nous, enfant, pour qui il fallut séparer l'ombre de la lumière, distinguer le haut et le bas, discriminer le sec de l'humide. Et, pour chacune de ces données, associer, à partir de ce qui en fait un trait distinctif, ce qui s'en rapproche pour rassembler et distinguer à nouveau.

Pour la lumière : le ciel, le soleil, le jour, le matin, le soir ; pour l'ombre : la nuit, la lune, les étoiles ; pour le sec : la terre, l'herbe, l'arbre, le fruit ; pour l'humide : l'eau, la pluie, la rivière, la mer. Et plus prosaïquement aujourd'hui, pour l'enfant au berceau, le plafond avant le ciel, l'ampoule électrique avant le soleil ; pour l'ombre, l'obscurité avec une éventuelle veilleuse ; et pour le sec opposé à l'humide lorsqu'il " se mouille " et qu'on le change, lorsqu'on le baigne et le sèche.

Ainsi pourrait être la formulation universelle de tout enfant découvrant le monde à chaque génération :

" Il voit la lumière

Il sépare la lumière de la ténèbre

Il crie à la lumière " Jour "

à la ténèbre, il crie " Nuit "

Et c'est le soir et c'est le matin :

Jour unique.

(...)

Un plafond est au sein des eaux

Un séparateur entre les eaux et les eaux

Il fait le plafond

Il sépare les eaux sous le plafond

Des eaux sur le plafond

il crie au plafond : " Ciel "

(...)

Les eaux se rassemblent sous les cieux

vers un endroit unique

Le sec apparaît

Il crie au sec : " Terre "

Au rassemblement Des eaux, il crie : " Mer "

(...)

Des lustres au plafond des cieux

pour séparer le jour de la nuit

Le grand lustre pour le gouvernement du jour

Le petit lustre pour le gouvernement de la nuit

et les étoiles "9

A partir de cette première opération créatrice qui est la séparation, les combinaisons deviennent rapidement complexes pour créer le monde langagier. De cette complexité, les premières combinaisons d'éléments simples, se dégagent l'homme et la femme comme êtres sexués, après avoir été père et mère et, encore avant, parents indifférenciés

C'est au moment crucial de cette distinction ultime que se découvre, dans l'histoire juvénile des hommes, l'apparition d'un système graphique nécessaire pour signifier l'identification du trait qui les sépare et les rassemble. C'est à ce déchiffrement que s'est employé Leroi-Gourhan.

Dans le temps de la publication de Lascaux ou La naissance de I'art, Leroi-Gourhan recensait les signes énigmatiques et repérait la constante de leur place dans la topographie des grottes. Le point de départ était la configuration de la grotte et non l'oeuvre. Et c'est en s'appuyant sur le passage de la lumière à l'obscurité qu'il commençait à les répertorier. " La lumière et l'ombre constituent le monde graphique " selon Paul Klee. (Journal Grasset 1988) Cette appréhension des signes en fonction de la topographie de la grotte, ce par quoi elle est limitée ou modifiée (son relief en creux ou en bosse), me rappelle l'attitude de l'enfant qui, avant qu'il n'apprenne à dessiner et à écrire, va d'abord isoler la surface sur laquelle il posera ses traits et ce, en prenant un appui visuel sur les bords, appui qui lui permettra d'ajuster son geste.

Je me souviens du moment ou, un enfant qui m'est très proche. ayant à peine plus de deux ans, vint à moi pour me montrer sa découverte : " J'ai écrit-me disait-il - une différence ! " En regardant la feuille de papier qu'il me tendait, je voyais en son centre une sorte de signe tracé d'un court trait qui se séparait en deux autres petites branches. Un peu comme une minuscule fourche à deux dents. Dans le silence de ma pensée, je revoyais ce détail de la voûte de la Sixtine où Michel-Ange a peint " Dieu séparant la lumière des ténèbres ". Si le schéma de cette peinture, la position ou le geste de Dieu, pouvait s'écrire, il serait comme ce trait de l'enfant.

Et je me souviens aussi de cette petite fille que je connaissais qui, venant à ma rencontre sur le trottoir d'un boulevard, se baissa subitement pour ramasser une sorte de papier métallisé, écrasé, tassé, par la marche des piétons, me le tendit avec un clair sourire et me dit : " Tiens, c'est pour toi, trouve la question ! "

Chacun d'entre nous connaît cette question !

Notes

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Bibliographie