Le tango, un exemple de métissage culturel
Auteur : Virginia Hasenbalg 26/04/1992
Hablar de tango pendenciero no basta; yo diría que
el tango y que las milongas, expresan directamente algo que los poetas, muchas
veces, han querido decir con palabras : la convicción de que pelear puede
ser una fiesta...
Jorge Luis Borges, Historia del tango)
Deux hommes discutent non sans véhémence dans le métro. L'un est d'origine étrangère. L'autre, qui a l'air d'être confronté aux limites de sa patience, lui dit : " Mais dites-moi donc, chez vous, la parole n'a aucune valeur ? " Son interlocuteur baissa la tête.
Quand Cecilia Hopen amena cette petite histoire véridique au cartel " Amérique latine " j'ai failli, pour ma part, crier Eurêka! Depuis longtemps je me posais la question des " valeurs " dans la colonisation, notamment celles du monothéisme et de l'écriture apportés par les colonisateurs et qui venaient d'une façon inaliénable argumenter dans le sens d'un progrès, d'un apport dû à la conquête. Des travaux de Gruzinski et de Métraux m'ont permis après de comprendre que cette idée même de progrès fait partie d'une forme d'aliénation liée étroitement à la conquête, puisque la découverte et la conquête de l'Amérique marquent bel et bien le début de l'occidentalisation de la planète. Pas besoin d'insister sur comment les progrès scientifiques de nos jours vont à l'encontre des fonctionnements physiologiques élémentaires. Et par physiologique, j'entends le nouage naturel entre le réel et le symbolique. Il suffit de regarder de près l'administration inca ou mexica (aztèque) pour savoir que ces deux défauts-là, l'écriture et le monothéisme, n'ont pas empêché l'existence d'une organisation sociale efficace et d'une éthique remarquable.
Revenons donc à la valeur de la parole.
Une des choses qui frappe beaucoup quand on immigre en France est la violence verbale, les chaudes discussions des gens en colère. Les gens s'emportent... par les mots. L'agressivité est poussée à bout... dans la parole. Comme si les mots étaient à la fois épée et bouclier dans le face à face avec le semblable.
Or, les choses ne se passent pas toujours comme ça. En Argentine, par exemple, le crescendo de l'agressivité se résoud bien trop vite... dans un passage à l'acte physique, dans un corps à corps, où il n'y a plus rien à entendre, où le dire n'a plus de place, et d'où les femmes sont exclues. (Les femmes ne peuvent que rester spectatrices du déploiement ainsi promu de la bravoure des hommes. Cette exclusion même constitue dès lors un dehors d'où faire entendre, résonner un Réel qui leur restitue leur force en renforçant du même coup une position hystérique qu'on peut qualifier d'immuable dans la mesure où elle perpétue la plainte d'une victime qui se confond avec l'ancêtre latino-américain.) Il est évident que le rapport de force ainsi instauré est de l'ordre d'une tension agressive spéculaire qui ne peut pas être symbolisée. On pourrait dire qu'il s'agit de la répétition, de l'insistance encore de nos jours du rapport de forces inaugural à l'origine des nations latino-américaines. Mais, comment l'expliquer en Argentine quand on sait que le pays était peuplé par des indiens plus ou moins nomades, contrairement aux deux empires mexica et inca ? Il faut dire qu'au Mexique et au Pérou il existait une aristocratie indienne reconnue en tant que telle par les Espagnols et qui a joué un rôle très important dans le métissage - il y a eu des femmes nobles à marier. Là où il y a eu empire, les Espagnols se sont réduits à usurper le pouvoir; même si pour cela ils devaient massacrer des populations entières, l'acte violent symbolique par excellence a été de tuer le chef - considéré bien sûr par les siens d'origine divine. Par contre, en Argentine, il n'y a pas eu d'empire, mais une pluralité de tribus guerrières et ennemies entre elles. Pas de richesses non plus. Pas d'or, pas d'argent. La période des conquistadores s'achève en fait avec la recherche infructueuse de El Dorado - dépités, à demi-mourants, spectraux, ils constatent que là-bas, pas de richesse facile. La convoitise les rendait aveugles devant l'autre richesse, celle de la terre qui sera néanmoins partagée entre une poignée de familles créoles (les colons espagnols) quelques générations plus tard. Ils sont encore des nos jours les actuels propriétaires.
Il me semblait nécessaire de faire ce détour pour parler du tango. Nous sommes au milieu du XIXe siècle. Le gouvernement de la jeune nation décide de mettre en place une politique d'immigration. Celle-ci s'avérera massive, inouïe. La population d'Argentine passera de 1 800 000 en 1870 à 7 900 000 en 1914 (la population actuelle de l'Argentine est d'une trentaine de millions d'habitants). En 1914, la moitié de la population de Buenos Aires est issue de cette immigration. La plupart sont des Italiens (50%), et des Espagnols (30%), mais il y a aussi des Français (10%), des Anglais (2%) quelques noyaux d'Europe centrale, et des Juifs. Seulement, en arrivant, tous ces immigrants trouvent que les terres, même celles récemment récupérées à l'Indien en Patagonie sont déjà distribuées (contrairement à ce qui s'est passé aux Etats-Unis). Par ailleurs, l'enjeu économique international oblige le jeune état à céder aux grandes entreprises de l'Europe capitaliste (Angleterre, France et Allemagne) leur implantation économique et sociale .
Buenos Aires devient brusquement terre d'accueil de cette masse immigratoire et ceci, à la même époque où les chroniqueurs du tango situent son origine. Mégapole improvisée, on peut imaginer la polyphonie des langues parlées, d'accents divers, de coutumes et traditions populaires importées, traduites, oubliées ou regrettées. Il est impossible de ne pas faire le rapport entre cet état des faits et la nostalgie qui roucoule derrière les accords du tango - où tout est dit et raconté sur la vie affective et quotidienne sauf la nostalgie du pays, comme si un interdit venait frapper, d'évoquer ce qui faisait la différence avec un semblable tout neuf, dont rien n'assurait qu'il parlât la même langue. Comment ne pas imaginer cette étreinte toute neuve dans l'histoire de la danse comme l'étreinte entre immigrants de diverses origines ? Comme l'érotisation de la tension spéculaire là où la valeur de la parole défaille puisque composite de plusieurs langues ?
Ce caractère essentiellement métissé du tango est facile à démontrer.
Ses paroles partie du retour du refoulé de tout porteño , tellement l'affectif est exprimé d'une manière simple, familière. Les paroles de tango traînent et circulent dans la vie de la ville. Le lunfardo est la langue de Buenos Aires, une merveilleuse mémoire pour celui qui est prêt à l'interroger ; on y trouve, par exemple :
- sa syntaxe hispanique datée du XVe siècle (par exemple, l'emploi du vos à la place de tu pour la 2e personne du singulier, qui caractérise la langue parlée à Buenos Aires, provient de l'usage péjoratif que faisait la Cour à l'égard de ses serviteurs, puisque le vos avec le verbe conjugué à la 2e personne du pluriel était réservé à l'adresse au roi),
- des tournures de phrases et une façon de poser la voix à l'italienne,
- des mots d'origine quetchoua chargés de signification comme yapa, cancha, pampa ,
1. " Parler du tango bagarreur ne suffit pas ; je dirais que le tango et que les milongas expriment directement ce que les poètes ont souvent voulu dire avec des mots : la conviction que combattre peut être une fête. "
2. Grunzinski Serge, L'histoire du nouveau monde, Fayard, 1991.
Métraux Alfred, Les Incas, Le Seuil, 1961.
3. C'est cette capacité de se tenir à la mesure (Petit Robertterme d'escrime : distance convenable pour porter ou parer un coup) qui fait peut-être de l'étiquette un des traits caractéristiques de la France à l'étranger.
4. Il ne faut pas pour autant nier l'élément indien dans le métissage à l'origine de l'Argentin. La campagne contre l'Indien, la dernière et définitive, est appelée la campagne al desierto, c'est-à-dir, la campagne au désert ! Une expression populaire comme " te salio el indio " (il t'en sort l'indien) désigne justement le moment où le sujet laisse apparaître son côté sauvage et authentique. En parlant avec un ami chilien, nous découvrons que l'équivalent de cette dernière expression au Chili est " irse de madre ", s'en aller de mère, pensons simplement au fait que le sang indien des Latino-Américains ne peut venir que du côté de la mère - les mâles ne pouvaient en aucun cas ensemencer des femmes espagnoles !
5. Dans les vingt dernières années du XIXe siècle, moins de 2000 personnes s'approprieront 40 millions d'hectares.
6. On m'a offert un petit ouvrage sur la commune où je suis née, dans la banlieue de Buenos Aires. Les auteurs décrivent donc l'histoire et la géographie du lieu, pour passser ensuite à parler de la " gente " (les gens) de ladite commune. Eh bien, il s'agit donc des Britanniques avec distinction entre les Écossais, les Anglais, les Gallois et les Irlandais, des Italiens, des Français, des Allemands et des Basques. Il faut souligner néanmoins que si chaque communauté avait son école, son lieu de culte, et son lieu d'activité sportive, elles ne formaient pas pour autant des ghettos ou colonies mais se logeaient en se mélangeant entre elles.
7. Habitant de Buenos-Aires
8. Argot.
9. La formule de politesse en espagnol utilise la forme Usted, conjuguée à la troisième personne.
10. Lorsqu'un marché est conclu, la yapa est ce qu'on donne en plus, un petit peu plus par amitié, ou en reconnaissance de la fidélité.
La cancha était pour les Incas un espace ouvert, ce mot désigne de nos jours le terrain de sport, notamment celui de football. Il a été admis par le Real Academia Espanola.
Le mot pampa veut dire en quetchoua la plaine, et aussi, le lieu public de rassemblement.
- l'incorparation surprenante des mots des langues européennes avec une phonétisation hispanique, etc.
Le rythme musical de tango se base sur celui de la habanera, rythme cubain d'origine africaine exporté en Espagne, et revenu au Rio de La Plata.
Le premier instrument du tango est la guitare à six cordes (espagnole) et les accents de la musique traditionnelle rurale argentine qui l'ont adoptée en premier ne manquent pas. A celle-ci s'ajouteront d'autres instruments d'origine européenne : le piano, le violon, la flûte et le bandonéon.
Je crois pouvoir dire qu'il nous coûte de penser le métissé comme ayant une identité propre. Il s'agit pourtant d'un fait qui est, contrairement à ce qui se passe en Europe, antérieur à la constitution des nations en Amérique. La revendication des origines indiennes par les Mexicains, et celle des origines européennes par les Argentins, pour ne donner que des exemples patents, démontrent cette résistance au principe du métissage. Cela ne l'empêche pas d'exister ! Et dans différents domaines : ethnique, bien sûr, mais aussi linguistique et culturel. Le tango est un des exemples en Amérique latine du métissage comme invention d'une troisième voie - un produit culturel nouveau qui dépasse ses composants.
11. Nous sommes sensibles en tant qu'analystes à tout ce qui fait passer de deux à trois. Le préjugé sur le métissage pourrait se dire " ni l'un ni l'autre ", à quoi on peut maintenant ajouter différent des deux.
