Le signifiant phallique implique-t-il la notion de limite ou d'ordre ?
Auteur : Jean-Paul Hiltenbrand 04/04/2005
Nous partirons de ce constat que le concept d'État limite reste hétérogène à notre expérience et n'est d'aucun secours dans les difficultés de lecture que suscitent certains cas (1).
Remarquons d'abord que la principale motivation à laquelle il répond est de combler ce que certains auteurs considèrent comme un vide entre psychose et névrose. Cependant, dans leurs tentatives de conceptualisation, les références se feront, le plus souvent, au comportementalisme et à une lecture de Freud privilégiant les avatars du narcissisme et les fonctions d'adaptation du moi à la réalité. Il apparaît rapidement, à leur lecture, que les travaux sur les états limites souffrent d'une prévalence donnée à la fonction de l'imaginaire sans vraiment tenir compte de l'ordre symbolique qui l'a déterminé. Quant au statut de la parole et du discours, de la fonction du grand Autre, ils sont évidemment absents de ces élaborations.
Rappelons alors la différence radicale qu'il y a entre la prise en considération d'un fait clinique dans sa platitude concrête et ce même fait pris dans un discours qui l'ordonne, voire qui l'indexe d'une intention, fut-elle fausse ou destinée à tromper, et cette différence c'est la place de l'Autre que lui donne la parole pour autant que le destinataire la prenne en compte. C'est bien le point important qui tranche de l'orientation de l'analyste et qui donne au fait clinique sa signifiance. Il ne s'agit donc pas de réalité mais de vérité comme le fait remarquer Lacan.
On ne peut cependant nier que sous ce terme d'états limites s'isolent certaines caractéristiques cliniques. Chez de tels patients, un certain type de rencontre avec le réel, à différentes étapes de leur vie, ne s'est traduit ni par un déni ni par un refoulement voire une forclusion, mais a trouvé, plus simplement, une traduction dans l'imaginaire. On peut parler, à cette occasion, d'une interprétation imaginaire du réel. Cette traduction va occuper tout le champ de la relation sociale, de la relation à l'autre, etc… et va rendre cette relation particulièrement délicate en raison d'une sensitivité très vive, liée à ce réel. Mais ce qu'il y a lieu de noter surtout c'est que cette traduction d'un réel en imaginaire est celle qu'on retrouve la plus part du temps dans les délire-pseudos de ces patients. On sait que, même dans la névrose, quand cette traduction immédiate dans l'imaginaire domine, le sujet est capable d'un véritable délire.
Il existerait donc un point, une situation, un signifiant qui n'ont pas été symbolisés, sans que l'on puisse parler de psychose à ce propos. C'est un point faible dans la structure. Dans les cas habituels, cette surdétermination de l'imaginaire par le réel reste limitée dans ses effets.
Mais cette prévalence de l'imaginaire que même le langage, dans sa référence symbolique, ne parvient pas à limiter, ne suffit pas à caractériser ces états limites. Quels points d'arrêt dans la structure nous permettraient alors de spécifier ces cas ?
La mise en place du fantasme, l'automatisme de répétition organisé autour du signifiant phallique, lui-même situé au lieu du manque dans l'Autre, semblent autant d'éléments bien présents chez ces sujets et traduire donc une notion d'ordre minimum dans la structure. Tous ces éléments sont suffisamment manifestes d'une structure névrotique et attestent de leur mise en place par la fonction du Nom du Père.
Si, d'une part, il y a Nom du Père et donc structure névrotique, il nous faut considérer ce qu'on entend par "déclin du Nom du Père". C'est au niveau de l'efficacité de ce référent Nom du Père que se trouve l'enjeu, tant au niveau de ses conséquences dans la structure que dans le social où il trouve son appui.
Il nous faut alors insister sur le fait que la fonction symbolique et signifiante du Nom du Père ne trouve son assise que dans la loi de la parole. (et non dans le langage qui, lui, on l'a vu, ne suffit pas, à lui seul, à limiter une prolifération imaginaire)
L'abâtardissement de la fonction de la parole, dans notre aire sociale, montre bien que l'autorité attachée à la fonction n'est jamais que celle que lui accorde et lui reconnaît le social. Si Lacan parle de déclin des Noms du Père, c'est bien pour souligner que c'est son fondement symbolique par la parole qui lui fait défaut. Parole qui se trouve barrée par le mur du discours de l'objectivation scientifique qui domine le social.
On vérifie ainsi que la parole est d'un autre enjeu que celui du langage puisque c'est elle qui transmet le Nom du Père dans sa fonction que lui accorde la tradition et ceci jusque dans son caractère abitraire.
Le déclin du Nom du Père est d'abord, à son origine, un déclin de la parole dans le social ou dans la relation entre les hommes. Quelle en est la conséquence sur ces patients qui l'incarnent de façon exemplaire ?
Ceux-ci présenteront ce qu'on pourrait appeler une stucture non achevée, où existent plaintes et fantasmes, automatisme de répétition et demandes, mais le désir est provisoirement absent ou en suspend, la fonction phallique et la jouissance présentent peu d'intérêt, peu d'attrait pour le sujet.
Ceci nous montre bien que l'incidence du Nom du Père dans la structure ne se réalise pas de façon magique, qu'il est nécessaire que le sujet y mette du sien, et ceci, l'analyse peut le lui apprendre précisément parceque l'analyse est d'abord restitution de la parole dans sa fonction.
Notes
(1) Extrait des Actes des journées de Namur sur les États limites et publiés dans le Bulletin Freudien, Revue de l'Association Freudienne de Belgique, n° 97/29 et intitulé "États Limites ou états sans limites?"
