Le refoulement comme condition de la langue
Auteur : Cyril Veken 26/04/1992
Si pour un sujet on peut dire qu'effectivement la langue est le lieu d'un refoulement : tout n'y est pas possible, et ces limites au dicible correspondent pour une bonne part à quelque chose de l'ordre de l'interdit de l'inceste, du pacte social dans lequel, comme parlêtre nous évoluons, que dire de la langue elle-même en tant que lieu privilégié du symbolique, lieu où s'actualise le langage ?
Le tout petit enfant apprend à produire toutes sortes de bruits. On peut remarquer que les bruits qui servent à produire les énoncés des langues sont tous des manifestations du corps. Il n'y a pas d'organes de la parole. En effet, ce qu'on appelle ainsi, ce sont plutôt des organes ayant d'autres fonctions primaires et il n'existe aucun organe dont on puisse dire qu'il soit à proprement parler un organe de la parole. Des poumons aux lèvres, du larynx aux dents, le diaphragme, la langue, le palais, tous ces organes ont une fonction biologique primaire. Ces organes permettent d'émettre des bruits, des sons, et on peut constater que les sons du langage que retient chaque langue (les phonèmes) représentent un choix, donc l'élimination des autres sons ou bruits. Le petit enfant apprend donc à sélectionner certains sons comme "de langue" par rapport à d'autres qui n'en sont pas.
De ce point de vue, on remarque que lorsqu'on entend une langue étrangère, on est confronté à des sons "étranges" dont le statut linguistique même n'a rien d'évident, puisque nous sommes souvent bien en peine de les répéter. Cette situation est la même que si l'on nous demandait de copier un texte écrit dans une écriture que nous ne connaîtrions pas : qu'est-ce qui est spécifique de tel signe graphique et qu'est-ce qui est soit accidentel (une tache sur le support, une mouche, la plume qui a glissé) ou propre au scripteur (sa façon personnelle de dessiner les signes)?
Toute langue suppose donc des entités identifiables, partagées par les locuteurs (ou les scripteurs) de cette langue. C'est-à-dire l'élimination d'autres sons ou d'autres graphies. C'est une première élimination.
Ainsi la phrase allemande Ich liebe Dich, présente un son étrange pour un francophone, celui qu'on appelle le ich-laut. La plupart du temps, il dira donc cette phrase avec en place de ce son, celui qu'en français il utiliserait dans des mots comme fiche, biche, ou riche. Que s'est-il passé? Il est en effet curieux de constater qu'il ne s'agit nullement d'un son impossible à produire pour un gosier français, qui n'a aucune peine à le produire, et qui le produit même très spontanément, par exemple en faisant un peu traîner un Oui..., produisant un son malaisé à transcrire (si l'on n'a pas accès à une notation phonétique). On pourrait essayer "Ouiche", mais on voit bien que celà suppose une connaissance justement qu'il ne s'agit pas du son de biche.
La différence entre ce son en allemand et en français est précisément qu'alors qu'en allemand il s'agit d'un phonème de la langue, en français ce son ne fait pas partie des phonèmes de la langue, mais de bruits qui peuvent prendre une valeur d'expressivité, langagière si l'on veut, mais pas de langue.
Face à ce son le francophone aura donc l'impression qu'il s'agit d'un tel bruit. Mais s'il y reconnaît un phonème, alors il y projettera celui qui, dans sa langue, lui en paraît la version correcte, prononçable quand on produit des énoncés de langue.
C'est ainsi qu'à écouter parler certaines langues, on ne manque pas d'avoir le sentiment qu'il s'agit de sons "déplacés" pour un énoncé linguistique, des sons qui exposent des bruits du corps, livrés à l'imaginaire de qui les reçoit. Langues gutturales, langues suaves, langues rauques, impressions d'éructations, de bruits bizarres, de mélodies étranges.
Chaque langue a ainsi, en ne nous intéressant pour l'instant qu'au plan phonétique, procédé à une élimination de certains sons, pourtant tout à fait articulables, et identifiables, mais en tant que sons ou bruits, et pas comme phonèmes, c'est-à-dire comme unités de langue.
On peut constater qu'il en va des sons comme des couleurs ou des formes : on sait fort bien les distinguer si ils sont côte à côte, mais pas forcément s'en servir utilement dans un autre contexte. Il s'agit de facultés de perception. Une des choses remarquables dans l'ordre du langage est la capacité qu'ont les locuteurs d'identifier des différences extrêmement subtiles lorsqu'elles ont une certaine pertinence dans leur langue, alors qu'ils ne sauraient pas les identifier utilement en dehors de la langue. C'est la cas par exemple des phonèmes prosodiques (l'intonation) : des gens tout à fait dénués d'oreille musicale réagissent avec une grande subtilité à ces phénomènes dès lors qu'ils sont pris dans le langage. Par exemple les mille et une façons de dire oui ou non en les modulant différemment. En revanche, des gens doués d'une très fine oreille musicale peuvent rester sourds à ce genre de nuance dans une langue qui n'est pas la leur. Autrement dit, le langage impose une structure qu'il faut bien appeler signifiante : qu'est-ce qui est perçu, la "réalité" physique du phénomène, ou bien une différence qui a un statut signifiant dans la langue?
Prenons l'exemple des onomatopées : on distingue aisément celles qui sont structurées dans la langue comme des suites de phonèmes (et donc différentes de langue à langue) comme en français cocorico, plouf, bang, bof, etc. et celles qui ne le sont pas, qu'il s'agisse d'un bruit émis par le locuteur (souffle, râclement de gorge, cri...) ou de l'imitation d'un bruit naturel. Il y a là une ligne de partage essentielle pour ce qui est de la symbolisation.
Quoiqu'il en soit, il s'agissait de mettre en évidence le fait que toute langue choisit/élimine certains sons pour retenir ceux qui acquièrent valeur distinctive. Il y a donc là coupure entre ce qui va constituer les éléments signifiants du symbolique et le reste du monde. C'est-à-dire qu'il y a refoulement : certains objets sonores sont exclus de la langue et ce qui va pouvoir être dit sera soit du signifiant "subjectif" (la valeur de tel objet perdu pour la langue mais gardé dans sa réalité corporelle (réelle ou imaginaire)) soit devra passer par l'articulation symbolique du signifiant que constitue la langue.
Après ce rapide examen des sons que la langue rejette pour privilégier ceux qui vont former les phonèmes et leur structuration symbolique (les phonèmes ne signifient rien, mais peuvent conserver valeur de signifiant subjectif pour un sujet donné, compte tenu de son histoire particulière ou de sa structure de sujet), considérons ce qu'il en est de la façon dont chaque langue permet de combiner ses phonèmes.
Là encore, chaque langue a les écarts qui lui sont propres par rapport aux possibilités de combinaison. On pense à la découverte fondamentale de la linguistique structurale, à savoir que si tous les énoncés d'une langue sont bien des suites de phonèmes, toute suite de phonèmes n'est pas un énoncé de la langue. Autrement dit, il y a là encore un écart par rapport à l'équiprobabilité : certaines séquences sont rejetées au profit d'autres. Cette limitation du dicible n'est pas elle non plus sans conséquences. Elle représente en effet une limitation considérable, une coupure.
On remarquera par exemple que l'italien et le français ont toutes les deux des phonèmes /k/ et /t/. Or si la langue française permet de les combiner, par exemple dans octave, nocturne, pacte, etc., l'italien ignore cette combinaison : on y dira ottavio, notturno, etc. Certaines langues connaissent des combinaisons de consonnes qui semblent barbares à d'autres, par exemple la fameuse "phrase" tchèque : strc prst skrs krk ("pousse ton doigt à travers ton cou") sans aucune voyelle. Il ne s'agit pas de locuteurs qui auraient des gosiers particuliers, mais de possibilités de combinaison.
L'accent que l'on garde toute sa vie lorsqu'on parle une autre langue, qui resurgit parfois dans certaines conditions (de même que d'autres types de structure de la langue) est un autre indice de ce qui va donc plus loin que de simples "habitudes articulatoires". Il s'agit en effet de l'intériorisation de cette démarche essentielle qui sépare les objets du monde sonore pour donner à certains le statut symbolique, et qui porte donc l'empreinte de cette copure, comme renouvelée lorsque l'on change de langue. Il n'est en fin de compte pas si étonnant que changer de langue, c'est changer de structure dans plus d'un sens, puisque c'est modifier ce que l'une et l'autre langue a refoulé. Mais on retombe toujours, quoiqu'on ait pu en rêver, sur du refoulement.
Cette question ds combinaisons de phonèmes est d'autant plus intéressante qu'on voit bien que le "sens" n'y intervient pas. Il s'agit de structure du symbolique. On remarque par exemple que les possibilités de combinaisons de phonèmes varient selon leur position relative par rapport aux autres : certaines séquences impossibles à l'intérieur d'un mot se rencontrent en revanche à la jointure de deux mots. Pour rester dans les combinaisons de consonnes, on s'aperçoit par exemple qu'en français certaines séquences n'existent pas à l'intérieur de mots (sauf peut-être des mots empruntés que les locuteurs ont d'ailleurs souvent du mal à prononcer) alors qu'elles se rencontrent aisément au contact de mots. par exemple la suite stk semble improbable à l'intérieur d'un mot, alors qu'elle n'a rien de surprenant dans par exemple /lavestkila/ (la veste qu'il a). Autrement dit ces restrictions sur les combinaisons de phonèmes permettent de distinguer certaines frontières entre mots. Le fait que les combinaisons d'éléments soient restreintes, donc une nouvelle coupure, est une des conditions du symbolique.
Nous nous sommes ici limités à un survol de faits d'ordre phonique dans la langue. Mais on peut tout aussi bien étendre ces considérations aux domaines de la morphologie, de la syntaxe et du lexique : en effet, à chacun de ces niveaux, on peut mettre en évidence le fait que toutes les combinaisons d'éléments ne sont pas également possibles, que toute langue a donc un résidu. Nous ne le ferons pas ici, nous contentant d'indiquer que ces contraintes peuvent être de deux ordres : l'un qui est consubstantiel à la langue, qui en est la condition nécessaire, et l'autre qui consiste à prendre pour modèle de la langue ce qui n'en est qu'une des modalités à savoir la langue écrite avec ses problèmes bien particuliers, tout particulièrement en France. La question de ce qui est grammatical est donc plus compliquée qu'il ne le paraît à première vue car s'il n'y a pas de métalangage (le linguiste Zellig Harris dit "la langue est un système qui se développe à partir des conditions de la vie réelle en combinant des séquences sonores. Et il pourrait difficilement en être autrement, puisqu'il n'existe pas de métalangage dans lequel décrire cette structure, pas plus qu'il n'existe d'agent externe qui l'aurait créée". (Zellig Harris, Language and Information, Columbia University Press, 1988).
Si donc la langue est pour le sujet le lieu d'un refoulement dont les manifestations dans le lapsus, le mot d'esprit ou le rêve peuvent donner idée, le fait intéressant est que la langue elle-même se caractérise comme opération de choix et de rejet, laissant en dehors d'elle des choses comparables à ce qui pour un sujet est refoulé. Le refoulement pourrait alors apparaître comme non plus seulement un accident du sujet, mais constitutif même de la langue qui pour être symbolique a dû renoncer à beaucoup. La langue ne connaît que certaines unités, et c'est au moyen de ces unités qu'elle permet de dire quelque chose, y compris d'elle-même. Il faut donc que la langue ait opéré cette césure, laissant de l'innomé, de l'indicible, du pas dans la langue, pour que justement il puisse y avoir langue, c'est-à-dire une structure signifiante permettant de parler du monde, y compris d'elle-même. Ce qui change de langue à langue ce sont les objets retenus, leurs possibilités de combinaison, le fait que l'on ait ds noms pour telles ou telles choses, mais toutes ont en commun cette élimination de certaines choses, condition nécessaire pour qu'il y ait du symbolique.
Si l'on considère les néologismes par exemple, on s'aperçoit que l'une de leurs caractéristiques essentielles est qu'ils ne bousculent ni le système phonologique de la langue, ni les combinaisons : ils étendent le stock des mots ou expressions existants, mais selon des modèles qui existent bel et bien déjà dans la langue. De ce point de vue, en quoi y a-t-il franchissement du refoulé de la langue? C'est en effet la grammaticalité des néologismes qui semble plus remarquable que l'inverse : des choses qui pourraient faire partie de la langue, qui ne qu'en élargir le champ selon les contraintes de la langue elle-même, les contraintes du symbolique. Un néologisme ne devient révélateur d'une manifestation par exemple psychotique que lorsqu'il est question de franchir la césure qu'impose la langue par la recherche d'une langue en prise directe avec le réel dont, condition de son existence comme système symbolique, elle est irrémédiablement séparée.
La coupure qu'impose le langage, l'existence d'un reste (le petit a) n'est donc pas un accident contingent, un châtiment ou une limitation fortuite, mais une condition nécessaire pour qu'il y ait langage. C'est ce que, génération après génération, nous vivons, l'expérience qu'il n'y a pas de métalangage ou de langue primitive dont nous serions privés, mais de la langue, produite par des parlêtres et productrice de parlêtres car sans cette coupure il ne saurait y avoir de langage et rien ne pourrait être dit de rien. Il semble donc qu'il y ait lieu de distinguer ce qui fait refoulement pour un sujet et ce qui fait refoulement dans la langue, tout en constatant ce que les deux ont en commun : la condition même du langage.
