Théorie psychanalytique

 
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Le psychanalyste d'élection

Auteur : Conrad Stein 20/04/1993

Bibliographies Notes

L'intitulé des propos que je devais soumettre à votre discussion ce soir couvre un champ bien vaste, aussi vous parlerai-je plus précisément de ce que j'appelle le psychanalyste d'élection. Avant d'en venir à ce que j'entends par là, un petit détour peut trouver sa place. Il s'agit d'une référence à l'histoire du mouvement inauguré par Jacques Lacan, plus précisément à l'acte de fondation de l'Ecole française de psychanalyse qui est devenue par la suite l'Ecole freudienne de Paris, acte de fondation rédigé par Jacques Lacan le 21 juin 1964 où nous pouvons lire ceci, je cite avec des coupures : " Seront proposés à l'étude les effets qu'on impute à mon enseignement sur le cours de mes analyses quand c'est le cas qu'au titre d'élèves mes analysés y assistent. " Laissons de côté la question de savoir si l'étude ici proposée par Lacan a effectivement eu lieu par la suite. Je dois dire que je ne suis pas très bien placé pour en juger. Ce que je veux prendre en compte, c'est la nature très particulière du séminaire de Lacan car c'est bien à son séminaire qu'il fait référence lorsqu'il parle des incidences de son enseignement sur ses analysés qui y assistent. Nature très particulière du séminaire de Lacan qui, quoiqu'il le qualifiât d'enseignement - les plus anciens d'entre vous se souviendront que jadis, non loin d'ici, à l'amphithéâtre Henri Rousselle, Lacan a donné une conférence intitulée " De ce que j'enseigne " -, ne visait point à dispenser un savoir. Il se peut que j'avance cela un peu à la légère : un collègue à qui j'ai eu l'occasion d'en parler récemment, m'a fait observer que ce n'était pas exact. En fait, je crois que cela est à la fois exact et inexact, mais je ne veux pas m'étendre sur cette très difficile question. Quoiqu'il en soit, il est advenu que l'enseignement de Lacan a été reçu par nombre de ses auditeurs comme une transmission d'un savoir, d'un savoir constitué, et il semble aussi que Lacan ne s'y soit pas vraiment opposé. Mettons donc qu'il n'a peut-être pas soutenu sa visée d'une manière parfaitement conséquente, et ajoutons que le résultat de son entreprise ne pouvait pas être exactement ce qu'il espérait.

Très tôt, les séminaires ont circulé sous la forme d'écrits, et leur publication officielle a remis à l'ordre du jour la question de l'usage qu'il convient d'en faire. Faute de pouvoir et aussi faute de vouloir s'opposer à la circulation des séminaires sous forme écrite, Lacan se fut peut-être montré plus conséquent en interdisant à ses analysés de relire ce qu'ils avaient entendu, voire de leur interdire de prendre des notes. Vous verrez plus loin que ce que je vous dis ici en guise de préambule n'est pas étranger à mon propos.

Arrêtons-nous un instant, si vous le voulez bien, à l'identification de Lacan à Socrate telle qu'elle ressort avec une particulière évidence du séminaire sur Le transfert . " Quand nous entendons parler ici quelqu'un d'autre, dit Alcibiade, fût-ce un excellent orateur, ces autres discours laissent totalement indifférents, si je puis dire, tout le monde. Tandis que, lorsqu'on t'entend, toi Socrate, ou qu'on entend tes propos rapportés par un autre, celui qui les rapporte fût-il un fort pauvre sire, fût-il une femme, fût-il un homme, fût-il un jouvenceau, nous en éprouverons un trouble profond. Nous sommes possédés. " Et Lacan, après avoir cité ce passage de l'éloge de Socrate, d'ajouter : " Voila situé le point d'expérience qui fait qu'un psychanalyste considère qu'en Socrate est ce trésor, cet objet indéfinissable et précieux qui va fixer sa détermination après avoir déchaîné son désir. "

Trois semaines plus tard, dans un séminaire de mars 1961, il est de nouveau question d'Alcibiade. Cette fois-ci, vous vous en souviendrez, l'épisode concerne à la fois Lacan et Alcibiade, Freud et un anonyme auditeur de Lacan. Ce passage qui, en raison de sa structure très particulière, pourrait donner lieu à un commentaire fort détaillé, ne retiendra pas aujourd'hui notre attention au titre de la teneur du texte de Freud dont il y est question.

" Je vous ai fait cette année ce long discours, dit Lacan, ce commentaire sur le Banquet dont je ne suis pas mécontent, je dois le dire. Il se trouve que quelqu'un de mon entourage m'a fait la surprise, entendez bien cette surprise au sens qu'a ce terme dans l'analyse, comme quelque chose qui a plus ou moins rapport avec l'inconscient, de me pointer dans une note au bas d'une page la citation par Freud d'une partie du discours d'Alcibiade à Socrate. " Voici la note de bas de page en question, elle se trouve dans les dernières pages des " Observations sur un cas de névrose obsessionnelle " : " "Souvent j'éprouve le désir de ne plus le voir parmi les vivants et cependant, si cela arrivait jamais, je le sais, j'en serais encore bien plus malheureux, tellement, si entièrement désarmé je suis vis-à-vis de lui" dit Alcibiade de Socrate dans le Banquet. " Cette note, je n'y insisterai pas, est appelée par des considérations relatives à " la haine, par l'amour retenue dans la répression de l'inconscient " telle que Freud a pu l'observer chez l'Homme aux rats. On notera que si Alcibiade trouve sa place dans le séminaire sur le transfert, il n'est point question chez Freud, à son propos, de transfert. Retenons donc, si vous le voulez bien, seulement ceci : Lacan a cherché ses références dans le Banquet De Platon, Lacan bien sûr avait lu Freud, il ne se souvenait pas que Freud avait fait une référence à ce même Banquet, il a fallu que quelqu'un, un de ses auditeurs du séminaire, le lui rappelle. Or le commentaire de Lacan est le suivant : " Je considère qu'il n'est pas indifférent qu'au niveau de l'Homme aux rats, c'est-à-dire d'un moment essentiel dans sa découverte de l'ambivalence amoureuse, ce soit au Banquet De Platon que Freud se soit référé. Ce n'est pas un mauvais signe, ce n'est certainement pas le signe que nous ayons tort d'aller y chercher nous-mêmes nos références. " Lacan, après coup, présente donc Freud comme le plus sûr garant du bien fondé de sa démarche, moyennant quoi, notons-le bien, il relègue son oubli au rang d'anecdote. Autrement dit, son oubli il l'oublie. Rien ne nous interdit pourtant, et c'est là que je voulais en venir, rien ne nous interdit de reconnaître ici une de ces manifestations de cryptomnésie dont Freud se plaisait à faire état en des circonstances de cette sorte. En d'autre termes, et c'est cela que je veux souligner expressément, voila qui témoigne - et le cas est loin d'être unique - d'un retour de Freud chez Lacan, retour de Freud qui me paraît faire partie intégrante du bien connu retour à Freud de Lacan. Retour de Freud donc qui, bien entendu, est à mettre au compte d'un certain processus d'identification dans l'examen duquel je n'ai malheureusement pas le temps de m'engager.

Pour l'instant, je tiens plutôt à souligner ce que voici et qui me permettra d'en venir plus précisément au thème que je vous ai annoncé. Outre les retours de Freud, j'ai bien souvent l'occasion - et toujours, cela va de soi, dans un lointain après-coup -, de déceler chez moi-même des retours de Lacan, retours qui d'ailleurs tiennent pour beaucoup au fait d'avoir assisté à ses séminaires et peut-être un peu moins au fait d'en avoir lu les transcriptions. Et il n'est pas difficile de déceler des retours de cette même sorte chez beaucoup d'autres, fussent-ils de ceux qui n'en veulent rien savoir. Nous sommes ici en présence d'un des aspects du processus sur quoi se fonde la transmission de la psychanalyse. Or la question du psychanalyste d'élection dont j'ai à vous parler est relative au cas où, en dépit des séances, la transmission de la psychanalyse n'a pas lieu. A moins qu'il ne s'y transmette peut-être quelque chose de tout à fait contraire à l'esprit même de la psychanalyse telle que Freud l'a inaugurée. De cette transmission-là, j'ai souvent le sentiment que la psychanalyse se meurt mais, en me montrant plus optimiste, je pourrais aussi dire qu'il s'agit là d'une transmission telle que, depuis le début, depuis les origines même du mouvement psychanalytique, la psychanalyse ne cesse de mourir et, malgré tout, de ressusciter.

En bref, le psychanalyste d'élection, je le définis comme étant celui avec lequel on ne saurait avoir de séances et qui de ce fait devient le support d'une irréductible névrose de transfert, moyennant quoi les séances poursuivies avec le psychanalyste dont on fréquente effectivement le divan sont frappées d'une sorte de non-lieu. Le cas le plus ancien est connu de tous, il est connu pour la place qu'il occupe dans l'histoire de la psychanalyse et aussi parce qu'il a fait couler bien plus d'encre qu'il n'en fallait. Ce cas, vous l'aurez deviné, est celui de Victor Tausk.

Il ne saurait être question de faire la révision de ce bien curieux procès où, en l'absence des deux prévenus morts depuis longtemps, on voit dans la salle d'audience s'affronter deux substituts du procureur général représentant le ministère public - le ministère public de l'histoire de la psychanalyse, bien entendu -, le substitut Paul Roazen en son réquisitoire quelque peu outrancier s'efforçant de démasquer Freud coupable d'un meurtre perpétré sous forme de suicide, alors que, se tenant par quelque méprise pour le défenseur de Freud, le substitut Kurt Eissler en un réquisitoire plus subtilement pervers s'emploie à montrer l'autre prévenu, c'est-à-dire Victor Tausk, sous le jour d'un individu du point de vue psychanalytique fort peu recommandable. Au demeurant, ce n'est pas le suicide de Tausk qui doit ici retenir principalement notre attention mais bien le fait que Tausk s'est rendu régulièrement à ses séances chez Hélène Deutsch sans qu'apparemment un processus psychanalytique se soit jamais engagé. Selon le mémorandum rédigé par Hélène Deutsch à l'intention de Kurt Eissler - car son livre, pour odieux qu'il soit, n'en contient pas moins une riche et utile documentation - Freud ayant refusé de prendre Tausk en analyse, " fit tout ce qui était en son pouvoir pour que l'analyse de Tausk fut assurée par les meilleurs analystes de Vienne. Mais Tausk rejeta toutes les propositions et persista à ne vouloir recevoir d'aide que de celui qu'il avait lui-même choisi, c'est-à-dire Freud. Il accepta finalement Hélène Deutsch parce qu'elle était alors elle-même en analyse avec Freud. Il avait prévu à fort juste titre qu'Hélène Deutsch rapporterait au sein de sa propre analyse ce que son patient avait à lui dire. En vérité, porter à la connaissance de Freud les griefs qu'il nourrissait contre lui constituait pour Tausk la motivation principale de sa demande d'analyse. En conséquence, il advint que Tausk ne consacra ses séances qu'à ses accusations contre Freud. " Or Kurt Eissler et Hélène Deutsch s'accordent à estimer que la démarche de Tausk, je cite, " était étrangère à toute demande d'analyse, son unique souci étant de faire connaître à Freud les griefs qu'il nourrissait à son égard " et tiennent qu'il quitta Hélène Deutsch sans regret une fois qu'il pouvait estimer que cet objectif était atteint. Voilà qui témoigne en matière de psychanalyse, de la part de ces deux auteurs, d'une vue vraiment des plus courtes. Vue d'autant plus courte qu'Eissler lui-même - mais bien entendu afin seulement de démontrer que nulle déception occasionnée par Freud ne pouvait être tenue pour la cause du suicide de Tausk -, vue d'autant plus courte qu'Eissler lui-même s'étend longuement sur les sentiments proches de la vénération que Tausk n'a jamais cessé de nourrir à l'égard de Freud et note par ailleurs que la lettre d'adieu qu'il lui adressa peu de temps avant sa mort est un véritable panégyrique. Courte vue, ai-je dit : Hélène Deutsch et Kurt Eissler prennent tout au pied de la lettre, dans l'ignorance de tout ce qui pouvait avoir trait au désir de Tausk. On peut même supposer que la notion même d'un désir de l'inconscient leur est étrangère. Or, les passages que je viens de citer permettent pourtant de penser que Tausk avait fait de Freud, avec qui il n'était pas question qu'il ait des séances, le support d'une véritable névrose de transfert, qu'il ait, autrement dit, fait de Freud son psychanalyste d'élection.

Quant à la position de l'analyste de substitution, de l'analyste avec laquelle il eut des séances, quant à la position d'Hélène Deutsch dans cette affaire, qu'il me suffise de citer une phrase de Tausk rapportée par Eissler, extraite d'une lettre à Lou Andréas Salomé, écrite en mars 1919, citation qui ne demande pas de commentaires. Voila donc ce qu'écrit Tausk en 1919 : " Depuis le Congrès de 1913, je n'ai plus guère parlé à aucun être humain. " Et Eissler d'ajouter : " Lorsqu'il écrivit cette phrase, Tausk était encore en analyse avec Hélène Deutsch. " Seulement ce n'est pas comme cela qu'il faut le dire, il faudrait y mettre un point d'exclamation. Je vous passe la suite du commentaire d'Eissler. Hélène Deutsch était donc à peine un être humain au regard de Tausk dont le psychanalyste d'élection, support de sa névrose de transfert, était Sigmund Freud.

Notons maintenant que pour être élu il n'est pas nécessaire qu'un psychanalyste se soit récusé comme cela a été le cas de Freud, concernant Tausk. Dernièrement, par exemple, après m'avoir entendu parler de ce qui est ici en question, un collègue me fit valoir qu'à son sens Lacan avait été pour Althusser le psychanalyste d'élection. Pourquoi, lui demandai-je, Lacan était-il celui avec qui Althusser ne saurait avoir eu des séances ? Parce qu'il était susceptible de ne pas céder à son chantage, fut la réponse très pertinente que je reçus. Bien entendu, nous sommes ici dans le domaine des suppositions. Et d'une manière assez générale, concernant ce qui s'est passé pour Lacan dans le cadre de l'Ecole freudienne, je ne suis pas très bien placé pour en témoigner.

Venons-en plutôt à des faits dont j'ai eu une connaissance directe. Il me faut toutefois préciser que ce problème du psychanalyste d'élection, je ne l'ai connu ni étant du côté du fauteuil, ni étant du côté du divan mais, disons, dans la vie associative au sens large du terme. Laissons de côté le cas de ceux qui, étant en analyse ailleurs, prenaient un malin plaisir à proclamer ou à laisser entendre que c'est moi, Conrad Stein, qui étais leur véritable analyste. Deux facteurs entraient en ligne de compte : d'une part, la place sur mon divan était prise par un de leurs proches, d'où il résultait que j'étais celui avec qui, en aucun cas, ils ne pourraient avoir des séances; d'autre part, du fait de mon séminaire, j'exerçais sur eux une certaine fascination. Rien, toutefois, ne me permet de penser qu'ils avaient fait de moi le support d'une véritable névrose de transfert. Il s'agissait en somme de manifestations quelque peu spectaculaires, à porter au compte de la résistance, et dont on peut espérer que leurs psychanalystes respectifs étaient en mesure de leur permettre de venir à bout.

En revanche, voici le cas d'un collègue qui, quant à lui, n'a jamais positivement prétendu avoir fréquenté mon divan mais dont les nombreuses publications me mettant en scène, publications de caractère plus ou moins autobiographique et autoanalytique, ont été de nature à persuader tout un chacun qui en avait connaissance que c'était bien moi qui étais ou qui avais été son psychanalyste. Cela n'était d'ailleurs pas sans me causer un certain embarras, étant donné que la discrétion professionnelle m'interdisait d'opposer un démenti à tous ceux, ils étaient nombreux, qui faisaient allusion à ce qui constituait à leurs yeux un état de fait parfaitement établi. Or le seul état de fait parfaitement établi est le suivant : maître et ami hautement idéalisé, j'étais le psychanalyste d'élection jouant dans l'existence de ce collègue un rôle tout à fait central en tant que support d'une intense et indéracinable névrose de transfert. Fait des plus notables et de nature à conforter le monde entier dans la certitude qu'il était ou avait été mon patient, le collègue et ami en question ne faisait jamais référence au divan de celui dont il avait été jadis le patient en analyse didactique, frappant donc ainsi d'un non-lieu absolu les séances de cette analyse didactique qu'il avait effectivement poursuivie. Il me faut souligner maintenant qu'en une publication intitulée " La vénération ", il a fait preuve d'une certaine clairvoyance en ce qui concerne les relations imaginaires qu'il entretenait avec moi. Toutefois - et il en est ainsi dans tous les cas dont j'ai eu connaissance -, une clairvoyance de cette sorte n'est de nature ni à destituer le psychanalyste d'élection, ni à entraîner la résolution de la névrose de transfert. Elle est seulement de nature à susciter un intense dépit car c'est au moment où elle survient que le sujet en vient pour la première fois à subodorer que celui qu'il a élu ne saurait accomplir son désir. Au terme d'une mutation de cette sorte, l'idéalisation persiste toute entière et en vient à se révéler sous la forme d'assez déplaisantes manifestations d'hostilité. D'ailleurs vous connaissez tous cela; les manifestations de cette sorte sont loin d'être étrangères à ce qui perturbe le fonctionnement de nos institutions.

J'ai retrouvé un texte dû à la plume d'un auteur qui met en scène un personnage moins exubérant, et comme ce texte est tout à fait excellent et pourrait - à première vue - se passer de commentaire, en voici, pour commencer, quelques extraits.

" B. avait pour collègue et ami un praticien éminent dont le prénom était Pierre. Un jour, ce dernier reçut en consultation une personne désireuse d'entreprendre une analyse et l'adressa à B. en disant : "Allez voir M. B.". Fréquemment, pendant les séances, la patiente exprimait le regret de n'avoir pu suivre "ce traitement" avec le collègue de B. "C'est un homme âgé, respectable, doué d'une forte personnalité, disait-elle, voilà la véritable figure paternelle sur laquelle j'aimerais m'appuyer. Vous, vous n'êtes pas médecin, vous êtes incolore, transparent !" B. demeurait interdit en entendant ces déclarations pourtant fort classiques, il n'osait les relever [...] Dans la situation analytique la patiente imaginait le collègue de B. comme un père idéal qui, cependant, l'aurait abandonnée aux mains de sa mère-esclave. Elle reprochait aussi à B. d'être transparent, de n'être rien hors sa relation de dépendance à son collègue [...] "Vous n'êtes pas médecin, vous n'avez pas son pouvoir, je vais vers vous comme vers ma mère, selon l'ordre de votre collègue, mais ce n'est pas cela que je cherche. La place que vous occupez est donc en fait vide, transparente", voilà ce que pensait inconsciemment la patiente en s'adressant à B. De son côté, ce dernier en s'écriant, [par devers lui-même] : "je suis la femme de Pierre" exprimait la reconnaissance de cette dépendance non plus seulement fantasmée par la patiente, mais effective, c'est-à-dire inscrite dans son désir à lui [...] B. se supposait l'objet d'un amour exclusif de la part de ce collègue éminent, supposition qui lui rappela celle que les patients à notre endroit. Dans ses rêveries, B. se demandait souvent avec qui il avait fait son analyse : "Mon analyse, ne l'ai-je pas faite avec Pierre, dans le dos de mon analyste ? Pour reprendre les termes de ma patiente, ce dernier ne fut-il pas 'transparent' pour moi comme je le fus pour ma patiente ?" Après avoir découvert la psychanalyse par la lecture solitaire de l'oeuvre de Freud et l'analyse de ses rêves, B. l'avait rencontrée, incarnée dans cet ami et collègue, Pierre, qui fut pour lui, en quelque sorte, Freud redivivus. N'était-ce pas Pierre qui l'avait adressé à un analyste, tout aussi éminent que lui, comme seul avec lequel il pourrait entreprendre l'analyse désirée ? "

Pour explicite qu'il soit, ce texte n'en appelle pas moins une remarque. Contrairement à ce que pensait l'auteur, certains indices, en effet, montrent à l'évidence que B. n'a tiré nul bénéfice de sa clairvoyante analyse et que, jusqu'à ce jour, son lien de dépendance à l'égard de Pierre, Freud redivivus, reste entière, dépendance, comme il le dit, effective et inscrite dans son désir à lui. Une seule chose a changé : B. a cessé de croire qu'il était l'objet d'un amour exclusif de la part de son éminent collègue, et son dépit trouve son issue dans une hostilité ouverte à l'égard de celui qui demeure ainsi son psychanalyste d'élection.

On parle beaucoup de transfert latéral; c'est un peu un mot valise. Le transfert latéral, on dit que cela s'analyse. Or, cela s'analyse beaucoup moins souvent qu'on ne veut le croire. Et, en l'occurrence, s'agissant du transfert, de la névrose de transfert constituée sur la personne du psychanalyste d'élection , cela ne s'analyse guère, peut-être jamais. Le psychanalyste qui a sur son divan quelqu'un qui est dans cette position a d'autant moins de chances de lui permettre d'en venir à bout qu'habituellement - et fût-il des plus expérimentés -, il n'est pas en mesure de s'en apercevoir. Il se peut que les raisons en soient multiples. Quant au psychanalyste de B., dont le cas me paraît exemplaire, le moins que je puisse dire est que son collègue Pierre ne lui était pas indifférent. Aussi, me semble-t-il que le fait d'être porté à en élire un autre n'est pas étranger aux positions passionnelles occultes - c'est-à-dire non analysées et non analysables - de celui dont on fréquente le divan. (Pour éviter toute confusion de registres, il me faut préciser que le psychanalyste de B. n'a pas été le patient de Pierre, mais son alter ego.)

Je viens de vous le dire, d'occuper la place vide, le plus souvent, on ne s'en aperçoit pas. Peut-être m'objecterez-vous qu'après tout Hélène Deutsch s'en est bien aperçue. Son cas est particulier puisque, concernant Tausk, elle entretenait des échanges constants avec Freud.

En la matière qui nous occupe l'engagement est apparemment unilatéral, et c'est d'ailleurs celui qui s'engage qui en viendra à en payer le prix. Toutefois, celui qui est choisi comme psychanalyste d'élection, sans pouvoir être tenu pour fautif, est loin de n'y être pour rien. Pourquoi ? Parce que quelque trait de sa personnalité - toujours, à quelque titre que ce soit, suffisamment hors du commun pour susciter l'idéalisation - appelle la demande. Une demande qui s'écarte notablement de la demande d'analyse puisque, par définition, il ne saurait être question de séances avec celui qui fait l'objet de cette demande. Ce serait en quelque sorte une demande de non analyse avec l'analyste dont on fréquente effectivement le divan.

Voilà que j'ai consacré l'essentiel de mon temps de parole à l'investissement d'un psychanalyste d'élection, au sens le plus restrictif que j'ai donné à ce terme, soit à l'aspect le plus frappant de la question. Ces cas sont-ils fréquents ? Sont-ils très nombreux ? Sont-ils un peu moins nombreux ? Je n'en sais rien, je ne sais comment on pourrait s'y prendre pour les recenser. Mais il existe une autre éventualité où le terme de psychanalyste d'élection, je le prends dans un sens un peu plus extensif, et cette éventualité-là est tout à fait courante. On parle souvent, vous ai-je dit, de transfert latéral mais, dans le cas que nous envisagerons maintenant, il s'agit d'un transfert latéral sur le même, ce qui veut dire, par exemple, que si le psychanalyste est considéré par le patient comme étant réellement un maître, la persistance d'un investissement de cette figure de maître fait obstacle à la reconnaissance du transfert. En bref, tout se passe comme si le patient était porté à se dire : " Puisque mon psychanalyste est un maître en psychanalyse, ce n'est pas moi qui suis porté à me le représenter comme tel "; ou encore : " Puisqu'il est réellement un maître, ce n'est pas moi qui en fais un maître "; voire : " Ce n'est pas de mon fait qu'il est un maître ". Transfert latéral sur le même, dans la mesure où il se produit une division entre la figure du maître qui devient le psychanalyste d'élection et la figure de celui qui est susceptible d'être reconnu comme objet du transfert. Ce dont il est ici question a trait, en définitive, à ce que j'ai appelé le secteur réservé du transfert, et qui est inéluctable.

Dans l'entourage qui était le mien, on avait coutume de soutenir que l'analyse dite didactique était un peu particulière, difficile à conduire, et qu'elle ne marchait pas aussi bien que l'analyse dite thérapeutique, ce qui était à l'opposé de l'avis de Lacan aux yeux de qui, si mon souvenir est exact, l'analyse didactique était l'analyse par excellence et qui semble avoir été entendu de travers. Je ne pense pas que Lacan ait voulu dire que l'analyse de celui qui venait pour se faire former dans le métier était l'analyse par excellence. Ce qu'à mon sens il entendait par là, et je ne crois pas me tromper, c'est qu'une analyse, si elle a vraiment lieu - car, comme chacun sait, avoir des séances est une chose et faire une analyse en est une autre -, est toujours didactique, non pas au sens où elle permettrait à l'analysé d'entrer dans une institution et de s'engager dans le métier de psychanalyste, mais au sens où celui qui a vraiment fait une analyse est potentiellement psychanalyste. C'est tout au moins ainsi que je m'accorde avec Lacan pour admettre que l'analyse par excellence, c'est l'analyse didactique.

Lorsque je me suis attaqué au problème de l'analyse didactique, je me suis aperçu en premier lieu qu'un patient ne peut pas supposer que son psychanalyste ne partageât pas avec lui certaines valeurs relatives au standard professionnel du psychanalyste. Mais il m'est aussi apparu que nul patient ne saurait concevoir que son psychanalyste ne partageât pas avec lui une autre valeur éminemment sociale et morale qui est celle de la santé. Voici l'un des cas qui m'ont mis la puce à l'oreille. Cela se passait en juin 1968, les événements de mai 68 n'y sont pas étrangers. J'avais à cette époque-là un patient, un grand agoraphobe qui habitait en banlieue et venait à ses séances en voiture, accompagné, un homme fort doué qui me racontait des histoires merveilleuses sur son enfance, sur ses parents, sur un rêve de son père qui était menuisier en Italie, et qui, somme toute, aurait pu paraître faire de la belle analyse. Toutefois, sa position à mon égard était qu'il avait affaire à un docteur, à un spécialiste assurément compétent; il m'avait d'ailleurs été adressé par un spécialiste tout aussi compétent dans son domaine, qui avait fait son examen neurologique. Dans ces conditions, il me prenait à témoin de tout ce qu'il avait à me raconter, et qui pouvait être à l'origine de sa phobie, sans être en mesure de percevoir quoi que ce soit relevant de l'ordre du transfert. Si bien qu'un jour de juin 1968, je crois que c'était un mercredi, il m'a dit que le vendredi suivant il ne viendrait pas à sa séance parce que cela épuiserait tout le reste de sa réserve d'essence. L'essence était rationnée à l'époque. Je lui répondis que je l'attendrais; il savait que de toute façon les séances manquées étaient dues et l'avait peut-être oublié puisque, jusque là, il n'avait jamais manqué une seule séance. La semaine suivante l'essence était redevenue disponible. A la fin du mois de juin, il m'a payé sans compter la séance manquée. Nous avions encore quelque temps devant nous avant les vacances d'été. La veille de l'interruption, je négligeai de lui réclamer le paiement de la séance manquée le mois précédent, ce qui s'avéra être une faute grave. Pendant les vacances, en effet, je reçus une lettre m'annonçant que, n'étant pas guéri, il ne poursuivrait pas la cure parce que, écrivait-il, " la psychanalyse ne peut rien pour moi ". Il ne lui est certainement jamais venu à l'esprit qu'il ne me tenait pas pour aussi éminemment compétent qu'il le prétendait et qu'il avait fait en sorte de prouver que c'était, non la psychanalyse, mais moi, son psychanalyste, qui ne pouvais rien pour lui, étant entendu que ce qu'il attendait de moi sous le couvert de son symptôme était tout autre chose que la guérison de ce dernier. Faute de lui avoir réclamé mon dû en temps utile, je n'eus pas l'occasion de le lui faire observer.

C'est ainsi que le fait d'être convaincu que le psychanalyste ne saurait manquer de partager l'idéal thérapeutique est source d'un secteur réservé du transfert qui, d'ailleurs, dans le cas présent, affecte le transfert tout entier. Je n'ai fait que vous présenter un cas particulièrement exemplaire de ce qui est chose des plus courantes.

Je m'aperçois que je me suis quelque peu écarté de la question du psychanalyste d'élection puisque le patient dont il vient d'être question ne pouvait pas douter que son psychanalyste partageât avec lui, non pas l'idéal freudien, mais l'idéal thérapeutique. Revenons donc au cas où, du fait que le psychanalyste est considéré comme étant réellement un maître en psychanalyse, il se produit un partage entre la figure du maître qui devient le psychanalyste d'élection et la figure de celui qui est assis derrière soi, qu'on ne voit pas et avec lequel, en dépit des apparences, on ne fait pas l'analyse. Cette éventualité est extrêmement fréquente, toutefois, à la différence des cas où il s'agit de l'élection d'un psychanalyste autre, s'agissant ici d'un transfert latéral sur le même, il suffit, pour y remédier, que le praticien sache faire preuve de vigilance, ce qui suppose évidemment que, dans la situation analytique, il ne se prenne pas lui-même pour un maître.

Mon improvisation a été un petit peu désordonnée mais je ne veux pas vous demander de m'en excuser parce que, tout compte fait, il se peut qu'elle ait été moins difficile à entendre qu'une conférence bien ficelée.

Notes
Bibliographie