Théorie psychanalytique

 
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Le plus-de-jouir, ça presse ?

Séminaire d'été 2008 : "D'un discours qui ne serait pas du semblant" (1971)

Auteur : Alain Bellet 02/10/2008

Bibliographies Notes

Le semblant c'est ce qui fait forme, pourquoi pas la bonne forme, celle d'un exposé vivant, sans trop de citations, sans trop de détours, du bien ficelé avec une bonne dose de ses propres interrogations, soit de sa propre subjectivité, témoignant ainsi de sa propre division etc. Moyennant quoi, si le discours qui se profère au cours d'une analyse c'est le Discours Hystérique, c'est-à-dire celui qui met sa division en avant, S barré en place d'agent, alors, il n'y a pas de doute, nous sommes bien dans l'analyse.

Tout cela donne certes un abord très sympathique, sympathos, "voyez, comme vous, je souffre de la même impuissance...", mais cela suffit-il ? Est-ce à cet effet de séduction que Lacan doit un public si nombreux qui se presse pour le voir et l'entendre ? C'est précisément pour préserver son enseignement d'une telle dérive vers l'idolâtrie d'un leader telle qu'elle se produit dans tout phénomène de groupe (cf. Freud. Psychologie des foules) qu'il interpelle avec le seul sérieux en vigueur, celui de la mise en série d'un certain nombre de repères structuraux, qu'il interpelle donc son public de "plus-de-jouir pressé".

L'enjeu n'est pas mince, à partir de cette provocation, c'est la spécificité de son enseignement qui est en ici mise en avant. Celui-ci se démarque de toutes les formes de transmission qui ont cours jusqu'à ce jour, qu'elles se rangent sous l'incidence du Discours du Maître, du Discours Universitaire, ou du Discours Hystérique.

En inscrivant son propos dans le registre du Discours Analytique, il s'agit alors de rendre compte du lien social très particulier qui s'établit au cours d'une analyse entre l'analyste et son analysant. Ca n'a rien d'évident ce lien où l'analyste met en jeu, en place d'agent, "le poids de son plus-de-jouir". Cela n'a rien d'une sinécure et c'est précisément, dira Lacan, le plus souvent pour se défendre contre ce lien, oh combien inconfortable, que se constituent les associations d'analystes. On s'y retrouve pour s'y réconforter en jouissant de quelques beaux exposés rondement menés.

Mais alors, avec Lacan, si l'on n'est pas là uniquement dans un lien de séduction-fascination, qu'est-ce qui provoque cette "presse" à ses séminaires ? "S'il y a à votre présence, ici, si nombreux, qui si souvent m'embarrasse, des raisons un peu moins qu'ignobles, si ce phénomène a lieu, incompréhensible à la vérité, vu ce qu'il en est de que j'avance pour la plus part d'entre vous, c'est que, pas trop, mais justement assez, il m'arrive de vous faire honte.". Cet affect de honte, assez éloigné d'une satisfaction partagée, témoigne pour Lacan de la présence du Phallus, et du même coup de la castration qui est à son principe. Et dans ce séminaire nous verrons que la castration ne se manifeste jamais mieux que dans l'écart qui sépare et unit semblant et jouissance. (A entendre que nous n'avons jamais accès qu'à un substitut de la jouissance, un semblant de jouissance, cette dernière étant interdite)

Mais n'allons pas trop vite et tentons de déployer cette invective faite à son public, éminemment énigmatique. Au décours de sa première leçon, Lacan fait un commentaire sur le N°2-3 de Scilicet qui vient d'être publié et qui donc contient l'article "Radiophonie". Il en recommande bien sûr la lecture comme un bon préalable à ce qu'il va développer cette année puisque de cette interview sont reprises les données traitées l'année précédente au cours de son séminaire L'envers de la psychanalyse où il met en place les 4 discours.

Par rapport à ce N° de Scilicet et son article Radiophonie, il va faire 2 remarques dont on peut noter la symétrie même s'il ne la souligne pas. La première, en lien avec Radiophonie va témoigner de cette expérience faite par Lacan de se prêter à une interview à la radio et qui se caractérise donc par l'absence de tout auditeur incarné contrairement à l'habitude de ses séminaires où ceux-ci se pressent pour venir l'écouter.

La seconde concerne Scilicet et l'expérience qui s'y inaugure de ce que les articles n'y sont pas signés. "Aucun discours ne saurait être d'auteur". C'est le pari du moment. Ainsi avec Radiophonie, pas d'auditeur incarné, avec Scilicet, pas d'auteur (ou l'art de faire le vide de tout Dasein).

Mais reprenons les réflexions que lui inspirent cette expérience d'une interview. Y prend d'autant plus de relief ce qui se passe dans ses séminaires. L'interview se caractérise, dit-il, "par l'absence de ce que j'ai appelé cette 'presse' de votre présence" et "ce que cette présence signifie, je l'épinglerai du plus de jouir pressé".

Voilà donc cette expression énigmatique sur laquelle on pourrait passer comme une simple boutade si elle ne revenait de façon récurrente et sous des occurrences variées tout au long des séminaires et des textes contemporains de cette période. Ainsi, dès la leçon 2 s'excuse-t-il d'avoir épinglé son public de plus-de-jouir pressé. La première explication qu'il en donne fait donc référence au nombre, à l'importance de son public. La presse, là, dans un usage un peu désuet aujourd'hui désigne d'ailleurs la foule. On vient de voir que cette question du nombre, en elle-même, n'est pas négligeable pour Lacan. Interpeller son public de façon aussi impertinente vise donc à prémunir son enseignement d'une certaine dérive liée à l'effet de masse, de leadership, voire d'identification à l'idole humaine. De la même façon démarquera-t-il son enseignement du discours universitaire et de son excès de semblant.

Mais nous n'en sommes pas quittes pour autant. Lacan traite son public non seulement de plus-de-jouir pressé mais tout aussi bien d'objet petit a. "L'objet a c'est ce que vous êtes tous, en tant que rangés là, autant de fausses couches de ce qui a été, pour ceux qui vous ont engendrés, cause du désir. Et c'est là que vous avez à vous y retrouver, la psychanalyse vous l'apprend".

En quoi alors le public de Lacan est-il un plus de jouir ou un objet a ? Une façon d'approcher cette question est de considérer la configuration du Discours Analytique dans lequel Lacan dit inscrire son propos et plus particulièrement la première ligne de ce discours soit a- flèche-S barré. Lacan nous dit que dans son enseignement, bien qu'il s'inscrive dans le Discours Analytique, lui n'y tient pas la position de l'analyste, mais celle de l'analysant plutôt. Quant à son public, c'est lui qui tiendrait la place de l'analyste, au savoir prés : "à ceci prés qu'il vous y manque le savoir, c'est plutôt vous qui y seriez dans votre presse."

A entendre sans doute qu'en tant qu'analysant, il est interpellé par l'objet cause, petit a, que s'établit alors cette relation impossible de a à S barré, celle entre autre du fantasme, mais que contrairement aux conditions classiques de la cure, ici, dans son enseignement, ne s'instaure pas une relation de transfert basée sur un sujet supposé savoir. On a bien l'écriture a flèche S barré de la première ligne du Discours Analytique.

Les occurrences sont nombreuses qui nous permettent de considérer que Lacan met ses auditeurs en position d'objet a. La télévision comme la radio le met à l'épreuve de l'absence de son public habituel et lui inspire les mêmes réflexions. Est-ce pour autant que les objets regards et voix en sont absentés ? Bien au contraire. Dans Télévision"Entre le public des séminaires et la télé, pas de différence : un regard, à qui je ne m'adresse en aucun cas, mais au nom de quoi je parle". C'est au nom de ces petits a regards et voix, en place d'agent, qu'il parle, lui en place d'analysant, S barré. Dans la leçon 1, "... le plus de jouir pressé... c'est précisément que quelqu'un, à partir du discours analytique, se mette, à votre regard, dans la position de l'analysant, c'est ce qui constitue l'originalité de cet enseignement..." il insistera beaucoup sur cette expérience unique de son enseignement.

Isolation donc de ces objets "a", voire de l'achose à tel point que c'est l'"être là" de Lacan tout aussi bien que de son public qui s'en trouvent évacués. (dans l'Envers p.214 : "avec ceux qui m'écoutent à la radio et qui n'ont pas l'obstacle à entendre ce que je dis, qui est de m'entendre, je vais ici aller plus loin")

Finalement, "vous êtes des plus de jouir pressés", c'est d'abord, dans un premier temps, face au nombre de ses auditeurs, une façon (provocatrice) de surmonter l'effet de masse que pourrait entraîner un public trop nombreux, qui pourrait trop facilement céder à la fascination de son discours. Puis, surtout, cette formulation permet de repérer la position de chacun dans cet enseignement, en tant que sa particularité est de s'inscrire dans le Discours Analytique : le public en position d'objet et lui en position d'analysant, S barré, et parlant donc au nom de cet objet cause, acceptant de se laisser interpeller par lui. (il précisera qu'il n'est jamais indifférent aux réactions de son public)

Ceci est donc un premier niveau de lecture de cette interpellation. A ce point de notre propos, il n'est peut-être pas inutile d'apporter quelques précisions pour pouvoir poursuivre. La question qui nous occupe dans ce 2e séminaire sur les discours, c'est bien sûr celle de la jouissance. Déjà dans l'Envers"il est clair que rien n'est plus brûlant que ce qui, du discours, fait référence à la jouissance. Le discours y touche sans cesse de ce qu'il s'y origine." "Il n'y a de discours que de la jouissance, tout au moins quand on en espère le travail de la vérité." (Mais la vérité lui est cachée au discours) Pour être encore plus précis, c'est au niveau du semblant du discours que se loge cette jouissance. C'est le semblant qui fait accueil à la jouissance ou tout au moins l'invoque de son artifice.

Déjà chez Freud le discours se tient aussi prés qu'il est possible de ce qui se rapporte à la jouissance. (même s'il abandonne la question autour de la jouissance féminine). Lacan caractérise ainsi les textes de Freud : "il ne s'agit de rien d'autre que d'un déchiffrage de dit-mension signifiante pure... C'est à progresser dans un tissu d'équivoques - métaphores-métonymies - que Freud évoque une substance, mythe fluidique, qu'il intitule libido. Mais ce qui s'observe, à travers le déchiffrage de l'inconscient, c'est que les chaînes de matière signifiante ne sont pas faites de sens mais de joui-sens. (C'est d'ailleurs à jouir de ce déchiffrage que consistent autant le bien dire que le gai savoir)

Mais qu'en est-il de la jouissance dans les propos de Lacan à l'époque de ce séminaire ? La jouissance est d'abord à repérer dans la jouissance de la vie et pourquoi pas même dans celle du monde végétal. En tout état de cause ce qui différencie la jouissance de l'homme de celle de l'animal, c'est que celle de l'animal, personne n'en saura rien parce que faute de signifiant, il n'y a pas de distance entre la jouissance et le corps pour l'animal. Pour l'homme la jouissance est corrélative de l'entrée en jeu de la marque, le trait unaire qui est marque pour la mort si on veut lui donner son sens. "C'est à partir du clivage, de la séparation de la jouissance et du corps - désormais mortifié, à partir du moment où il y a jeu d'inscriptions, marque du trait unaire que la question de la jouissance se pose."

C'est par la répétition de ce trait et la pulsion de mort que Freud aborde la question de la jouissance dans l'Au-delà du Principe de plaisir. Cet "hyper hédonisme" de Freud, comme l'appelle Lacan, l'amène à considérer que l'homme, dans sa quête de jouissance, est conduit, non plus à ce Nirvana d'un niveau minimum de tension (vitale) propre au Principe de Plaisir mais à la fin de toute tension vitale, soit à l'état inorganique de la mort. Mais, précisément, pour Lacan, ce point suprême, ce point mortel de non vie n'est pas la mort mais plutôt un retour à ce monde en tant que semblant. En effet, si tout ce qui nous entoure dans la nature n'est que semblant, ne s'inscrit que dans un discours pour l'être parlant, alors ce monde inorganique s'il est inanimé n'en est pas moins toujours semblant voire bruissant des mille manifestations que nous lui attribuons (cf. l'écoute de l'univers). Notre monde est un monde de signifiants et la jouissance de la vie, la jouissance dans la nature est non seulement un fait mais effet de discours.

Qu'en est-il alors de ce plus-de-jouir si la jouissance est elle-même déjà déterminée par le discours ? En partant du Phallus et de la jouissance phallique, Lacan, dans ce séminaire, reste encore très proche du texte Freudien. Ici, le phallus renvoie très précisément à la période phallique, au complexe d'oedipe et à sa résolution à travers le complexe de castration. A partir de considérations sur le bonheur, Lacan aura cette fameuse formule : "Il n'y a de bonheur que du phallus. Il n'y a que le phallus à être heureux, pas le porteur du dit." Mais "cette jouissance phallique, d'être la seule qui donnerait le bonheur, justement à cause de cela, elle est exclue. C'est là proprement la signification du Complexe d'oedipe (lequel est autant à prendre comme discours et appareillage social ici).

Ce qui intéresse alors, en Psychanalyse, c'est de voir comment, en suppléance de l'interdit de la jouissance phallique, est apporté quelque chose d'une toute autre origine que la jouissance phallique, celle qui est située, quadrillée, de la fonction du plus-de-jouir. C'est là que se situe le rapport du discours à la jouissance. La question est d'articuler ce qu'il en est de cette exclusion phallique dans le grand jeu humain de notre tradition, qui est celui du désir. (Eros comme présentification du manque)

Alors quelle est cette "toute autre origine" pour la jouissance du plus-de-jouir ? La jouissance du plus-de-jouir est issue non pas du "bon gros jouir de la copulation", comme le dit Lacan, (à entendre aussi celle marquée par la castration) mais de la sexualité infantile qui n'est donc pas du tout soumise à la même économie. "C'est que le désir infantile prend sa force de la non maturité infantile, de l'exclusion de la jouissance dite normale. Force, alors, d'accumulation au regard de cet objet qui fait la cause du désir." Et du même coup, si nous somme dans la petite enfance, quel discours peut donc produire cette jouissance sinon celui de son premier grand Autre maternel ? Lacan nous rappelle que la sexualité infantile et l'auto érotisme ne suffisent pas à spécifier la libido comme humaine par rapport à la nature. Il y faut le discours. Il ne s'agit pas seulement de parler des interdits, mais d'une dominance de la femme en tant que mère qui dit, à qui l'on demande, qui institue du même coup la dépendance du petit homme.

"La femme donne à la jouissance d'oser le masque de la répétition. Elle est là institution de la mascarade. Elle apprend à son petit à parader. Elle porte vers le plus-de-jouir parce qu'elle plonge ses racines, elle, la femme, comme la fleur, dans la jouissance elle même." Mais à fixer l'enfant à sa mère, la connivence sociale la fait le siège élu des interdits comme on sait. On voit donc que le discours est là en tant qu'il permet l'enjeu du plus-de-jouir, à savoir que c'est très précisément ce qui est interdit au discours sexuel. Ou pour le dire encore autrement, le mythe de l'oedipe c'est le réel qui s'incarne de la jouissance sexuelle comme impossible.

Enfin, on retiendra encore que dans sa référence au langage, le support du plus-de-jouir c'est la métonymie en tant que le plus-de-jouir est un objet glissant dans la phrase, que rien ne peut arrêter. Il y s'agit bien sûr des significations qui renvoient sans cesse les unes aux autres dans tout énoncé qui à la fois lui donnent son peu de réalité en même temps que son objet échappe toujours. Lacan, là encore à propos du plus-de-jouir pressé et parlant de son séminaire : "... l'important c'est la production du plus de jouir, du votre et de celui que vous m'imputez...ça doit vous faire plaisir au niveau de ce plus-de-jouir qui vous presse. C'est à ce niveau là que se fait l'opération de la métonymie, grâce à quoi vous pouvez être menés n'importe où, conduits par le bout du nez." Donc tout ce qui vient faire joui-sens, aussi bien le mythe individuel du névrosé que les mythes écrits par Freud, voire ceux de la mythologie mais encore la religion, toutes ces "insanités mythiques", dixit Lacan, se supportent de la métonymie et prennent forme d'un plus-de-jouir. Ainsi jouit-on de sa castration ?

En tout cas le discours ne procède que du semblant à ne frayer la voie qu'à des jouissances qui parodient celle qui est effective mais qui lui est étrangère. Tel est l'Autre de la jouissance, à jamais interdit. Division sans remède de la jouissance et du semblant : la vérité c'est de jouir à faire semblant.

Après avoir ainsi rapidement rappelé les coordonnées de la jouissance et du plus de jouir, nous pouvons revenir à ce "plus-de-jouir pressé". Qu'est-ce qui presse ? Si on se presse à ses séminaires, pour jouir de le voir et de l'entendre, si cette jouissance elle-même nous presse, si c'est au nom de ce plus-de-jouir que Lacan se met lui-même en position d'analysant, il témoigne aussi à travers cette expression qu'on le presse. On le presse à quoi ? On le presse d'apporter les vérifications de ses propos, de ce qu'il apporte par la parole dans ses séminaires. "Ce que je vous montre depuis un bout de temps ne suffit pas pour que vous le voyiez, il faut que je Le démontre."

C'est donc là une autre signification qui se dégage de cette expression et c'est celle-ci qui implique le passage par l'écriture dans son enseignement. En effet, c'est seulement par l'écrit qu'en psychanalyse on peut venir interroger ce qu'il appelle la demansion de la vérité - soit l'Autre de la vérité. Et ce en tant qu'il n'est que de l'écrit que se constitue la logique. L'écrit consiste à prendre la vérité comme référent "La vérité ça s'éprouve, ça ne veut pas dire qu'elle en connaît plus sur le réel... C'est à l'étape où s'est trouvé défini comme impossible à démontrer vrai le registre d'une articulation symbolique que le réel se place... C'est bien en cela que seule l'articulation de ces discours comme impossible nous donne une chance de cerner un réel". Les quadripodes : approcher le réel par l'écriture, les fonctions.

Ça n'est certes pas pour autant qu'il faudrait négliger la dimension de la parole. Lacan est très clair la-dessus : "C'est de la parole que se fraie la voie vers l'écrit. Ce que j'écris vous ne l'entendez pas... il faut y mettre de la parole". Le graphe, les schémas L, R, ne sont compréhensibles qu'en fonction des paroles qui les commentent. Sinon, on arrive à des malentendus.

Mais il n'empêche que seul l'écrit permet de s'articuler à la question de la vérité et de cerner un réel. Ainsi, pour parler de l'achose, nécessité de l'écriture et du graphe. Il serait vain de vouloir montrer l'achose. Par contre elle se démontre. (ce qui renvoie à l'usage de l'écrit) Du coup, en même temps que la parole s'appuie sur l'écriture, cette dernière se répercute sur la première.

Par contre, encore, si le rapport sexuel entre un homme et une femme ne peut s'écrire sans faire entrer en fonction le phallus, c'est bien en tant que la jouissance sexuelle, elle, se trouve ne pas pouvoir être écrite. La jouissance sexuelle n'est pas traitable directement et c'est en cela qu'il y a parole. Le discours commence de ce qu'il y ait là béance.

Par l'écriture, enfin, c'est encore, bien sûr, la lettre qui est ici concernée. C'est la lettre, son intervention qui va interroger le discours et la structure de fiction de la vérité. Ainsi en va-t-il pour la lettre volée.

Que nous rapporte Lacan sur cette fameuse nouvelle de Poe ?

Qu'il y a un ordre, celui de la noblesse, redoublé de celui de la Cour. Un discours l'étaye comme il va de soi. Comme tout discours qui fait lien social. Cet ordre a pour fonction, entre autre, la répartition des jouissances. Du coup, même les jouissances les plus "basses" dont il n'y aurait rien à dire trouvent à se faire inscrire dans un cadre symbolique. Ainsi en est-il même d'un besoin sexuel dans toute sa crudité. Et c'est bien pourquoi on peut être sûr que la lettre ne contient rien de cet ordre. Il est tout à fait prévu pour ce genre de service que la reine puisse sonner son laquais. C'est prévu au même titre que les pensions qui seront versées aux jeunes femmes que le roi aura engrossées durant ses déplacements.

Cependant l'ordre institué de la Cour, voire de la noblesse, pour diverses raisons, ne serait-ce peut-être que pour la légitimité de la transmission du pouvoir royal par le sang, s'appuie sur un discours qui fait valoir l'existence du rapport sexuel dans l'image du couple royal. Celle-ci doit être maintenue vis à vis de tout le peuple. (pas que le peuple y croie plus que tout autre au rapport sexuel. Il peut à l'occasion en faire un sujet de bouffonnerie. Mais au titre de la répartition des jouissances et du pouvoir cette image du couple royal élevée au niveau d'une réalisation du rapport sexuel ne doit en aucun cas être entachée.)

Ce que cette lettre baladeuse porte en elle comme menace pour l'ordre établi c'est que par sa structure même de lettre elle vienne désorganiser celle du discours établi, en ce qu'elle vient interroger, mettre au pied du mur cette vérité à structure de fiction véhiculée par le discours de la Cour sur l'existence d'un rapport sexuel, autrement dit qu'elle atteigne à cette fiction étatisée du rapport sexuel.

"Se confirme ici que la vérité ne progresse que d'une structure de fiction, laquelle est proprement l'essence du langage et qu'y peut s'y produire cette sorte d'interrogation, cette sorte de presse, de serrage, qui met la vérité au pied du mur de la vérification." (on voit bien ici que le terme de presse ne renvoie plus seulement au nombre d'auditeurs mais bien à ce que la question du rapport à la jouissance vient là exercer comme pression) Et : "quel que soit le caractère fictif qui fait le matériel dont s'articule le langage¸ il y a une voie qui s'appelle vérification, celle qui s'attache à saisir où la fiction butte, ce qui l'arrête". Finalement : "par la voie écrite de la logique, la butée efficace s'inscrit à l'intérieur même du système de la fiction, comme contradiction". On a là le cheminement pour arriver à l'impossible à partir de la vérité.

C'est en ce sens que la lettre, par sa structure même, vient remettre en question celle du discours. En effet, le réel de la lettre ne s'inscrit pas dans la structure tétraédrique du discours. Le tétraèdre, le discours et son semblant ne suffisent pas pour cerner le réel. Son intuition a à se supporter de la lettre. Dès que nous mettons en question quelque chose comme la lettre, il faut que nous sortions de nos petits schémas. (la jouissance, en fait, la tétrade la situe seulement)

C'est en cela que la lettre est rupture du semblant, elle dissout ce qui fait forme. Alors que le semblant fait toujours accueil à la jouissance ou au moins l'invoque de son artifice.

Finalement, avec ce "plus de jouir pressé", Lacan nous introduit à une autre particularité de son enseignement, celle d'en passer par la vérification de ses propos et ce donc par les moyens de l'écriture, laquelle est seule apte à éprouver la vérité et sa structure de fiction telle que la véhicule le discours. C'est la lettre qui vient rompre le semblant du discours et révéler le réel qui s'y rattache.

Voilà donc, à la fois le programme de Lacan et la spécificité de son enseignement :

De l'écriture nous devrions pouvoir tirer un autre parti qu'à alimenter nos diatribes en tant qu'à nous y régler, sur cette écriture, elle devrait nous amener à des changements dans nos propos.

Même si "d'un discours qui ne serait pas du semblant" relève d'une formulation dénégative, c'est alors d'être à l'écoute de cet impossible que se propose le Discours Analytique.

Il est clair que "la pleine articulation de ces discours comme impossible est justement ce qui nous donne le risque, la chance entrevue que leur réel éclate". Lacan insiste sur cette nécessaire prise en compte de l'impossible dans les discours.

"Ce serait pas mal si l'analyse vous permettait d'apercevoir à quoi tient l'impossibilité", c'est à dire ce qui fait obstacle au cernage de ce qui seul, pourrait peut-être au dernier terme introduire une mutation, à savoir "le réel nu, pas de vérité. Seulement voilà, entre nous et le réel, il y a la vérité".

Cette dernière considération nous mène à quelques remarques et questionnements.

On est frappé à la relecture de ce séminaire d'observer jusqu'à quel point Lacan pousse l'exigence d'une démarche au plus prés de la démarche scientifique pour la psychanalyse. L'écart d'avec la science il ne le situe que dans la prise en considération de la vérité dans le processus analytique. Le discours de la science en jetant son filet de petites lettres et chiffres sur le réel, avance en y relevant les impossibles mais, de ce qu'elle s'appuie sur le Discours du Maître, elle avance sans s'interroger sur l'artefact de son discours. En psychanalyse, nous devons en passer par la vérité et ses effets pour le sujet. Cette différence n'écarte-t-elle pas la psychanalyse de la démarche scientifique ? Ne s'adapte-t-elle pas mieux à considérer que la psychanalyse interroge la science plus qu'elle se calque sur son parcours ?

Par ailleurs, l'exigence de l'écrit, Lacan la retrouve dans l'écriture de Freud, nommément dans l'écriture de ses mythes. Le moins qu'on puisse dire c'est que l'écriture de Freud reconnue généralement comme particulièrement agréable, cursive, de qualité sur le plan littéraire est reconnue également comme s'assimilant assez peu à une écriture scientifique. C'est peut-être là toute la question de ce que peut être une écriture scientifique dans les sciences humaines. Il est notable que Lacan la situe chez Freud au niveau de la production de mythes.

Autre question, Lacan évoque dans la démarche scientifique, l'évacuation de la jouissance après réduction du semblant à l'écriture et à la lettre. Nous pourrions nous demander ce qu'il en est du destin de cette jouissance dans l'analyse ?

Enfin une question d'ordre topologique. Si le discours et sa structure en tétraèdre s'inscrit donc dans un espace à trois dimensions, et que la lettre comme le dit Lacan, elle, s'inscrit aisément dans un espace à 4 dimensions (c'est bien en cela que son réel ne peut trouver à s'inscrire dans la structure du discours), comment se fait-il que le discours lui-même ait une structure de Bande de Moebius ? Il nous apparaît alors que la BM s'inscrit effectivement dans les trois dimensions et que ce n'est que la lettre, comme rondelle avec une auto traversée qui, s'inscrivant sur cette BM relève de la 4e dimension. Ceci confirme bien la représentation que nous avons du Cross Cap où la coupure en BM concrétise le phallus et la rondelle qui s'y inscrit l'objet a.

On comprendra finalement que cette façon qu'eut Lacan d'interpeller son public ne se réduisait pas à une simple boutade. Cette lecture nous a permis de dégager les nombreuses occurrences qui s'y attachent tout au long des séminaires et des écrits de cette période et nous montre une fois de plus le poids des implications que pouvaient véhiculer ces créations langagières.

Notes
Bibliographie