Théorie psychanalytique

 
  • Imprimer
  • Envoyer

Le noeud est-il progressiste ?

Auteur : Marc Darmon 31/03/1994

Bibliographies Notes

Le noeud borroméen dont l'élaboration et le questionnement occupèrent une place centrale dans les dernières années de l'oeuvre de Lacan, est la solution topologique au problème suivant : comment les dimensions distinctes et indépendantes deux à deux du Symbolique, de l'Imaginaire et du Réel, tiennent-elles pourtant ensemble ? En effet, Lacan a tout au long de son enseignement distingué le Symbolique, l'ordre du signifiant en prenant appui sur la linguistique saussurienne, de l'Imaginaire où se produit le sens. A l'une et à l'autre dimensions le Réel échappe, il s'en distingue de façon radicale.

Pourtant, ce composé hétérogène constitue le " parlêtre ". C'est alors que le noeud borroméen permet de réaliser ce que notre pensée limitée par l'imaginaire résiste à concevoir. En effet, le noeud borroméen lie à trois les ronds qui n'ont deux à deux aucun lien.

En quoi ce noeud borroméen constituait-il une avancée ? Pouvons-nous aujourd'hui en attendre un progrès dans le champ de l'analyse et ailleurs ?

Le travail de Lacan sur les noeuds ne fut pas reçu par les analystes avec un enthousiasme unanime, le style de plus en plus descriptif du discours décevait des élèves habitués à la richesse d'une parole jouant sur tous les registres de la langue et entretenant le transfert par le moyen d'une révélation toujours à venir, d'un dévoilement qui sans cesse se dérobait.

Bien des analystes et parmi eux certains qui accompagnèrent Lacan dans ses questionnements mathématiques ont aujourd'hui abandonné cette voie de la topologie des noeuds. C'est pourquoi avant de tenter de répondre à nos questions sur les progrès que nous pouvons ou non attendre du noeud, nous allons examiner certains jugements que des analystes ou des universitaires ont pu formuler à son encontre.

Ainsi l'un des plus attentifs aux questions des relations entre la psychanalyse et la science pense même que le privilège accordé aux mathèmes et à la topologie dans la dernière période de l'enseignement de Lacan constitue " un recul devant l'effroi de la première découverte lacanienne "1 c'est-à-dire l'accent mis sur la parole et le langage. Pourtant, est-il possible de séparer chez Lacan et dès les premiers travaux ce qui reléverait d'une part de la parole et du langage et d'autre part les élaborations formelles ? Ces dernières en effet constituaient d'une façon constante les points de repère, les points d'appui, les rails guidant le discours. La psychanalyse ne démontre-t-elle pas justement le caractère rigoureusement déterminé d'une parole illusoirement libre ?

Dans son Œuvre claire2, Jean-Claude Milner pour sa part décrit le noeud borroméen comme en principe destructeur, auto dévorateur, sapant les piliers principaux des dispositifs antérieurs de la théorie lacanienne. En effet, Milner découpe l'oeuvre de Lacan en " un premier " et en " un second classicisme " suivis d'une période de " déconstruction " du fait du noeud. Le premier et le second classicisme auraient eu en commun un univers intégralement mathématisable et se distingueraient par la promotion de la lettre dans le second classicisme. Or le noeud, du moins tel que Lacan en parlait, et cela était vrai à cette époque, se montrait rebelle à la mathématisation intégrale et à la lettre, c'est même selon Milner ce qui en faisait le prix. Donc le noeud était à la fois dans l'univers et non mathématisable, non littéralisable bien que supportant lui-même les lettres R, S, I. Ainsi le noeud dénonçait le premier et le second classicisme, et il dévaluait l'importance, la toute puissance de la lettre qu'il se chargeait pourtant de supporter.

Milner en déduit que le noeud était destructeur et auto destructeur. " Le noeud était donc mortel ", conclut-il.

La thèse de Milner est séduisante et forte. La méthode même employée : " le matérialisme discursif " repose sur une formalisation, une mathématisation des énoncés qui sont ainsi utilisés comme des formules littérales, entrant dans des transformations pour mettre en évidence certains invariants. Mais cette méthode et le découpage des textes ou des discours de Lacan qu'elle produit, ne construit-elle pas artificiellement la thèse en question ? Il faudrait bien entendu pour le prouver se livrer à un examen critique serré de la façon dont Milner formalise les énoncés de Lacan et accentue le contraste entre certaines oppositions pour en faire des instruments de découpage.

Mais je prendrai seulement ici un exemple : il est vrai que Lacan critiquait le more geometrico chez Spinoza, Pascal ou Descartes. Milner en conclut à une opposition entre le déductif, c'est-à-dire la notion de chaîne de raisons et le littéral que Lacan mettait en valeur dans un super bourbakisme. Bien plus, ce littéral ne viendrait plus soutenir une démonstration comme c'est le cas dans les mathématiques formalisées, mais serait chez Lacan réduit à un petit assemblage de quelques lettres à prendre en bloc.

Ainsi examinons ce passage du séminaire Encore3 à propos du noeud. " N'est-ce pas là le meilleur support que nous puissions donner de ce par quoi procède le langage mathématique. Le propre du langage mathématique, une fois qu'il est suffisamment repéré quant à ses exigences de pure démonstration, est que tout ce qui s'en avance, non pas tant dans le commentaire parlé que dans le maniement même des lettres, suppose qu'il suffit qu'une ne tienne pas pour que toutes les autres non seulement ne constituent rien de valable pour leur agencement, mais se dispersent. "

Milner découpe dans ce texte trois propositions4. Premièrement, le mathème, c'est " le mathématique détaché de la déductivité laquelle est réputée tout à la fois acquise et sans portée ". Telle est en effet pour lui la signification de la partie du texte concernant la démonstration.

Deuxièmement, le mathématique, disjoint de la déductivité, consiste en un littéral pur : le maniement des lettres, et non le commentaire parlé, qui ramène aux chaînes de raisons.

Troisièmement, de ce mathématique-là, c'est le borroméanisme qui est le support.

A partir de ce découpage, Milner articule sa démonstration, (en effet le matérialisme discursif est une mathématique des discours qui ne rejette pas la démonstration) : le littéral s'oppose à la déductivité dans le second classicisme, mais celui-ci contient en germe le noeud qui rebelle à la lettre, va le détruire, en somme il s'agit de montrer qu'il y a dans les articulations une contradiction interne pour que l'édifice s'écroule.

Pourtant, nous pouvons nous demander si cette subtile démonstration n'est pas uniquement la conséquence de ce découpage à la serpe où Milner durçit les oppositions, creuse des failles là où il n'y a souvent qu'une simple différence ? D'autant plus que le parti pris explicite d'extériorité, d'analyse du discours pour lui-même interdit de s'interroger sur la valeur de ce discours par rapport à son objet.

Ne serait-il pas possible de découvrir dans un discours incontestablement scientifique comme celui de la physique par exemple, de telles contradictions si on l'abordait de la même manière ?

Reprenons donc l'exemple du texte cité extrait de Encore et interrogeons-nous tout d'abord sur la question de la démonstration et de la déductivité.

Lacan il est vrai critiquait le more geometrico chez Spinoza, Pascal ou Descartes. mais c'est dans la mesure où dans ce more geometrico les axiomes de la géométrie euclidienne sont reçus comme des vérités premières, contrairement d'ailleurs aux anciens grecs qui n'y voyaient que des hypothèses.

Lacan parlait à propos de la droite du trait de scie pour faire allusion à l'imaginaire de la coupure voire de la castration qui soutient cette géométrie.

A cette géométrie qui est aussi celle de l'esthétique transcendantale, il opposait la topologie, d'abord celle du tore et du cross-cap, ensuite celle des noeuds. Par exemple, il proposa de définir le point par le coincement de trois consistances, plutôt que par deux droites qui se coupent. Quant à la démonstration, la critique que Milner fait ressortir chez Lacan d'une déduction fondée sur une chaîne de raisons est tout à fait juste dans la mesure où cette chaîne de raisons ferait appel au sens. Nous retrouvons là l'opposition freudienne entre identité des pensées et identité des perceptions pour distinguer mécanismes secondaires et primaires. A une déduction fondée sur le sens et donc sur une consistance imaginaire, Lacan opposait celle fondée sur le calcul algébrique, c'est-à-dire sur le travail de la lettre. Dans le texte cité de Encore, il faisait valoir la matérialité de cette chaîne de lettres et d'assemblages de lettres comme propre au langage mathématique, non pas comme s'opposant au but démonstratif ou aux commentaires parlés qui l'accompagnent, mais comme ce qui en fait les commande.

Or cette chaîne de lettres n'est pas à entendre au niveau métaphorique mais comme véritablement supportée par une chaîne borroméenne dans la mesure où il suffit qu'une seule ne tienne pas pour que toutes les autres se dispersent. C'est-à-dire que pour Lacan ce qui caractérise vraiment le langage mathématique, c'est non seulement le littéral, mais des lettres liées entre elles et le lien a la propriété borroméenne.

Juste avant le passage cité, Lacan, évoquait les phrases interrompues chez Schreber : " Nun will ich mich... maintenant je vais me... ; Sie sollen nämlich... vous devez quant à vous... " pour illustrer ce que devient la chaîne signifiante lorsque l'un des chaînons manque. Il s'agit bien sûr d'une allusion à la forclusion du Nom-du-Père, soit de cet Un qui de manquer disloque la chaîne. La chaîne borroméenne décrite à ce moment là, est une chaîne en collier, faite de ronds pliés dont les deux extrémités sont liées par un rond simple, dans ce cas il y a une trace de l'Un dans la chaîne, ou par un rond plié et dans ce cas la trace est effacée. Cette chaîne borroméenne peut selon Lacan, comporter un nombre infini de ronds.

Si Lacan, accordons-le à Milner, critique la démonstration comme chaîne de raisons, c'est parce qu'elle repose sur l'identité des pensées, c'est-à-dire sur le sens, et la consistance qu'elle établit est imaginaire. Mais Milner va plus loin et affirme que pour Lacan la consistance relevant de l'imaginaire, tout lien est imaginaire, y compris la seule consistance littérale bourbakiste. Pour Lacan il ne peut y avoir de consistance littérale, d'où l'aspect minimaliste, atomique, de ses mathèmes.

La difficulté semble venir se cristalliser sur le terme de " consistance ". En logique mathématique une théorie est consistante si les théorèmes construits à partir des axiomes par enchaînement littéral, ne sont pas contradictoires. Par contre, la consistance du noeud chez Lacan renvoie à la consistance de chaque rond, c'est, pourrait-on dire le corps de chacun des ronds et dans ce sens chacun des ronds, non seulement le rond de l'Imaginaire, mais aussi celui du Symbolique et du Réel, a une consistance imaginaire. Par contre l'enchaînement lui-même, le fait du nouage n'est pas de l'ordre de l'imaginaire mais du réel. Ce nouage concerne en effet une certaine organisation de l'espace en dehors des consistances elles-mêmes, le noeud lui-même comme Réel ex-siste aux consistances.

Et dans le passage de Encore cité, c'est d'un nouage réel entre les lettres dont il est question non d'un lien imaginaire.

Milner insiste sur le fait que pour Lacan le noeud n'était pas mathématisable, c'est ainsi qu'il cite souvent cette phrase : " aux noeuds ne s'applique jusqu'à ce jour aucune formalisation mathématique ". Plus qu'un constat, il s'agissait selon Milner, de ce qui faisait pour Lacan tout le prix du noeud, un objet dans l'univers qui échapperait à la mathématisation donc à la lettre, un impossible que l'on pourrait tenir dans la main.

Il paraît soutenable comme le fait Milner de dire que ce nouvel impossible, celui du réel du noeud vienne coïncider avec un thème récurrent chez Lacan, celui de l'incomplétude, de l'absence de l'Autre de l'Autre, de l'exclusion interne etc... Mais pourtant il ne semble pas que Lacan situait dans l'insuffisance de l'abord mathématique l'impossible du noeud. Nous pouvons même dire qu'il était à la recherche de cet impossible dans les noeuds eux-mêmes et qu'il espérait le " démontrer ". C'est le sens du problème qu'il se posait le 9 décembre 1975 dans son séminaire sur le Sinthome. Après avoir réaffirmé que l'abord mathématique du noeud était " insuffisant ", il " démontre " l'existence du noeud borroméen constitué de trois noeuds de trèfle. Et ici Lacan insiste sur le terme de démonstration quand il se pose la question de la réalisation d'un tel noeud à quatre noeuds de trèfle. Il avoue ne pas être arrivé à démontrer son existence, et pire, qu'il n'a pas trouvé " la raison démonstrative de ce qu'il n'existe pas [...] que je ne puisse pas le montrer ne prouve rien. Il faut que je démontre qu'il ne peut ex-sister. En quoi, de cet impossible, un Réel sera assuré. " En fait, il pense que ce noeud existe et que ce ne sera pas là " que nous buterons à un Réel ". A juste titre d'ailleurs puisque ce noeud sera découvert par Soury et Thomé et " montré " à la leçon suivante du séminaire.

Lacan n'ignorait pas au moins les principes de la théorie mathématique des noeuds qu'il évoqua plusieurs fois dans ses séminaires. Il savait probablement aussi que la théorie des groupes par exemple ne réussissait pas à définir pour les noeuds des invariants complets, c'est-à-dire une formule algébrique différente pour chaque noeud distinct. L'histoire de la recherche de tels invariants est riche et complexe, et jusqu'à ces dernières années il n'existait pas d'invariant complet, c'est-à-dire qu'il était possible de donner des contre-exemples, deux noeuds non équivalents pouvant avoir le même invariant polynomial. Et ces noeuds étaient relativement simples. Aujourd'hui avec les invariants de Vassiliev, les mathématiciens pensent détenir de tels invariants complets mais cela reste une conjecture, il n'y a ni démonstration, ni contre exemple à cette hypothèse5.

Il reste donc possible à l'encontre de Milner d'interpréter la phrase de Lacan sur l'insuffisance de l'abord mathématique des noeuds comme un constat et un regret, le sentiment, juste tout compte fait, qu'on ne s'y prenait pas de la bonne façon et non pas comme la croyance qu'un tel abord soit impossible a priori. C'est ce que Lacan confirmait d'ailleurs dans ses tout derniers séminaires en réponse à une question : " Ce qui me tracasse dans les noeuds est une question mathématique, et c'est mathématiquement que j'entends la traiter ". (La topologie et le temps, 20 février 1979.)

Si nous reprenons aujourd'hui cette voie du noeud borroméen en nous posant la question du progrès, ce n'est pas en raison comme le disait Charles Melman6 d'un " masochisme de la fidélité " mais parce que ce noeud témoignait de l'insatisfaction de Lacan à l'égard de la psychanalyse. En d'autres termes, la psychanalyse doit-elle se borner à renforcer les autres discours ou pouvons-nous attendre qu'elle les transforme ?

Avec le noeud borroméen, Lacan changeait radicalement de style, il s'agissait de lancer un autre discours susceptible de réaliser cette transformation, même si l'entreprise peut paraître démesurée.

C'est ce que nous pouvons affirmer en nous appuyant sur la lecture du séminaire RSI. En effet, au début de son séminaire grâce à son noeud borroméen Lacan se démarque dans un premier temps radicalement de Freud.

Au noeud simple à trois composants R, S, I il oppose le noeud freudien qui est un noeud à quatre ronds, un quatrième celui de la réalité psychique étant chargé de lier borroméennement les trois autres composants à la dérive.

Bien entendu, Lacan dit bien que Freud, s'il en avait " un soupçon ", ne distinguait pas comme tels les trois catégories du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire et qu'il réalise peut-être une opération abusive en lui plaçant sous les pieds le noeud comme " une peau de banane ". Mais le noeud freudien se révèle alors essentiellement différent du noeud simple, en raison de ce quatrième rond de la réalité psychique. Lacan fait ici référence à la réalité psychique telle que Freud en parle dans les deux dernières pages de la Traumdeutung. Il s'agit pour Freud de définir une réalité distincte de ce qu'il appelle " la réalité matérielle " et qui serait celle du désir inconscient tel que l'analyse des rêves le révèle. Lacan identifie cette réalité psychique purement et simplement à la réalité religieuse, une fonction de rêve, c'est par un autre aspect aussi bien l'Œdipe ou le Nom-du-Père. En effet, si Freud a besoin de situer le désir inconscient dans une " surréalité " identique à l'espace " au delà " où la religion place Dieu et les anges, c'est faute de reconnaître dans la littéralité des rêves qu'il a sous la main, la " réalité matérielle " dont il parle.

Il y a bien en ce point un jugement de Lacan sur ce qui a constitué une limite chez Freud, c'est-à-dire la butée sur l'Œdipe et sur la castration. Du fait de cette butée, et bien qu'il en avait mis au jour les mécanismes inconscients, Freud " non seulement (...) perpétue la religion, mais il la consacre comme névrose idéale (...) en la rattachant à la névrose obsessionnelle. " Ailleurs dans ce même séminaire R, S, I, Lacan ajoute : " il y a chez Freud, prosternation devant la jouissance phallique comme telle ". C'est-à-dire que Lacan avec le noeud tente à la fois un dépassement de cette butée religieuse qu'il pointe chez Freud, et la prise en compte d'une jouissance Autre. C'est bien un progrès qui semble ici visé, progrès qui ne concerne pas bien entendu uniquement Freud, mais nous tous au-delà de lui, s'il est vrai que nous sommes encore religieux, c'est-à-dire voués avant tout à la jouissance de l'Autre et au sacrifice.

Avec le noeud, Lacan ne nous invite-t-il pas à cesser d'adorer la castration comme source du bonheur ?

Dans le noeud à trois ronds R, S, I tel que Lacan le présente au début du séminaire il n'y a pas " le " Nom-du-Père, mais " les " Noms-du-Père qui ne sont autres que les trois lettres R, S, I. Quant au complexe d'Œdipe, il serait " implicite " dans ce noeud, précisément dans les deux points où le Réel surmonte le Symbolique. Et Lacan, un temps, suggère que l'opération analytique consisterait justement à faire surmonter le Symbolique par le Réel en ces deux croisements. (voir figure)

Sans qu'il le dise explicitement, nous pouvons alors imaginer que dans le noeud à quatre, celui de la réalité psychique, du fait de sa disposition particulière, ce quatrième rond qui fait faux-trou avec le Réel, en quelque sorte surmonte le Symbolique à sa place. Réaliser alors le croisement en deux points du Réel sur le Symbolique aurait pour effet immédiat de libérer ce quatrième rond, dans le même temps où le noeud à trois se formerait.

Le quatrième rond, celui du Nom-du-Père ne serait donc pas indispensable et l'on pourrait même s'en libérer.

Pourtant Lacan, dans la leçon cinq de R, S, I répond que " ce n'est pas parce que cette suppléance n'est pas indispensable qu'elle n'a pas lieu. " Il insiste même plus loin : " (...) ne vous imaginez pas que - ce serait bien pas dans mon ton habituel - que je sois en train de prophétiser que du Nom-du-Père dans l'analyse et aussi bien du Nom-du-Père ailleurs nous puissions d'aucune façon nous passer (...) on ne voit pas pourquoi un noeud réduit à son plus strict, constituerait un progrès du seul fait que ce soit un minimum (...). "

Voilà une mise au point qui met un point d'arrêt à une lecture du noeud qui verrait " un progrès " dans le passage du quatre au trois. D'autant plus que dans la suite du séminaire, dans le noeud à trois une difficulté apparaît, celle de ne pas pouvoir distinguer les trois consistances, si bien qu'il existerait dans le noeud à trois une pente vers l'homogénéisation des ronds. En effet, il est impossible de nommer le rond Symbolique, celui de l'Imaginaire ou celui du Réel en s'appuyant uniquement sur la structure même du noeud. Le noeud à quatre semble donc s'imposer puisqu'il permet cette distinction et cette nomination. Néanmoins dans le séminaire suivant sur le sinthome, Lacan revient sur cette formule : " se passer du Nom-du-Père ". A l'occasion d'une réponse à une question dans laquelle la Bible est évoquée, Lacan identifie le psychanalyste au sinthome. Puis il dit : " (...) l'hypothèse de l'inconscient, Freud le souligne, c'est quelque chose qui ne peut tenir qu'à supposer le Nom-du-Père. Supposer le Nom-du-Père, certes, c'est Dieu. C'est de ça que la psychanalyse, de réussir, prouve que le Nom-du-Père, on peut aussi bien s'en passer. On peut aussi bien s'en passer à condition de s'en servir. "

Malgré l'allure paradoxale de la réponse, il est possible grâce à elle de mieux se repérer. Ce que le noeud nous montre ce sont certaines nécessités de structure, de nature topologique. La supposition du Nom-du-Père, donc de Dieu, est la principale nécessité de structure qui conditionne non seulement l'hypothèse de l'inconscient propre au discours psychanalytique, mais qui conditionne tout discours et donc le lien social en général. Ce terme de " lien " avec le noeud borroméen n'est plus une métaphore. Ce qui nous est confirmé par l'impossibilité du psychotique à s'identifier au groupe, au noeud social, du fait de la forclusion de l'Un qui communique borroméennement sa consistance à tous les autres.

Bien que le Nom-du-Père ou Dieu soit apparu dans l'Histoire, ce que Freud tentait d'expliquer à travers ses romans historiques, Moïse ou Totem et Tabou, c'est un fait de structure, lié aux lois du langage et à la topologie borroméenne. La considération de ces lois et de cette topologie permet à Lacan de parler " des " Nom-du-Père, d'être critique par rapport à ce que Freud conserve à son insu de la religion et du Dieu de la religion dans le même temps où il prétend l'expliquer et s'en défaire. Et au delà de Freud, nous tous puisque nous parlons, nous transportons avec nos paroles cette croyance en Dieu, malgré nos éventuelles protestations d'athéisme.

Ce que Lacan propose dans la phrase : " se passer du Nom-du-Père à condition de s'en servir ", c'est une tâche pour la psychanalyse et pour le discours psychanalytique dans son rapport aux autres discours. Il s'agit effectivement d'une parole progressiste dans la mesure où elle invite à se libérer d'une servitude qui est celle de se sacrifier éternellement et névrotiquement pour un Autre qui n'existe pas mais dont la jouissance nous importe plus que tout. Il ne s'agit pas d'une parole pieuse.

Ainsi dans l'analyse elle-même, l'hypothèse de l'inconscient, donc du Nom-du-Père soutient le transfert, mais ce transfert est un point d'appui, un instrument dont il est nécessaire de se servir pour savoir par quoi nous sommes déterminés et quelle est la place dans la structure de ce qui organise le transfert lui-même.

A partir de là, le Nom-du-Père ou le sinthome se révèle pour ce qu'il est : un fait de structure, un élément du noeud, ni moins ni plus. Tel est le sens que nous pouvons donner au " se passer... ".

C'est en prenant en considération les lois du langage et la structure du noeud, ce que cette structure permet ou ne permet pas, qu'un progrès véritable est envisageable. Par contre, n'en rien vouloir savoir, croire et cette croyance est de plus en plus la règle, que l'on puisse aborder la réalité selon nos voeux, selon notre confort, c'est simplement fantasmer, c'est-à-dire s'exposer aveuglément aux effets en retour, éventuellement sauvages de la structure en question.

Notes

1. Christian Hoffmann et Roland Gori, La Science au risque de la psychanalyse, Point hors ligne, Erès, Paris 1999, p. 239.

Bibliographie