Le futuranalyste
Auteur : Bernard Frannais 25/04/1992
C'est le psychanalysant qui fait l'analyse, disait Lacan. C'est un postulat qu'on peut admettre, parmi quelques autres qui du psychanalyste. On y reviendra.
Le psychanalyste qui s'installe, qui décide de proposer une offre à d'éventuels quidams intéressés, ne peut se dire psychanalyste si l'on admet le postulat ci-dessus, du fait que le psychanalysant, il n'y a pas.
C'est un paradoxe qui peut, énoncé comme ça, paraître un peu facile et spécieux. Toutefois il me sert à poser dans le concret la question du passage à la place d'analyste.
Notre futuranalyste - car c'est le futur qui nous dira s'il est ou non analyste, en application du postulat ci-dessus formulé - va donc bricoler, et essayer de se faire reconnaître, comme on dit, montrer qu'il existe, faire valoir son mérite. Il fait le tour des références obligées de sa bonne ville, si c'est en province, afin qu'on lui rabatte du client. S'il a de l'entregent, ça peut marcher. Ou alors il met son patronyme dans l'annuaire, dans la rubrique psychanalyste (la rubrique futuranalyste n'existe pas), ou dans la rubrique psychologue ou psychiatre, c'est selon. Puis il attend. Comme ça tarde à venir, il se renseigne sur ce que les autres, comment ça circule les adresses de psy. Et il s'aperçoit qu'il y a des filières incontournables, dans lesquelles il a à s'inscrire s'il veut avoir des gens éventuellement intéressés par son offre.
Cette offre de recevoir des patients doit alors être validée par ceux qui sont aux points stratégiques de cette ou de ces filières. D'où la nécessité pour un postulant de faire sa cour, d'apprécier les conditions qui entraîneraient son admissibilité, s'il faut mettre du kleinien dans son discours, du millérien dans sa présentation, du freudien dans sa pratique, du jungien pour décorer.
On voit donc comment la reconnaissance du praticien par ses pairs se fait au détriment des conséquences nécessaires de notre rapport au langage, au profit d'une prestance imaginaire entraînant toutes les soumissions et rivalités - imaginables justement. Pour peu que dans ce groupe de pairs on ne soit pas trop regardant, le qualificatif de psy peut impliquer tacitement... chanalyste, sans qu'il en soit demandé d'autre compte sur ce ... chanalyste.
Si le futuranalyste est peu enclin à perdre et à céder ce que son propre parcours lui a - à si grand frais - enseigné, alors il se met à réfléchir sur : mais par qui être reconnu ?
Le futuranalyste, pour sa formation de futuranalyste, a fréquenté des lieux où l'on parlait psychanalyse ; des aînés ou des jeunes psychanalystes éclos de cette chrysalide qu'est le futuranalyste, parlaient théorie, et pratique quelques fois. Ces lieux étaient le plus souvent organisés en association, en groupes, dont quelques éléments semblaient savoir bien plus que les autres. Mais en général, tous ceux qui parlaient étaient censés savoir. Ils devaient donc savoir comment s'y prendre pour que le futuranalyste devienne analyste. C'est en questionnant ce savoir que le futuranalyste rencontre d'autres postulats que celui de départ. Il entend parler de passe, de désubjectivation, de désêtre, d'objet a dans le trou... Il se fraye un chemin à travers ces questions obscures, guidé par ce qu'il en est de son propre parcours.
Par exemple, celui, banal, d'une deuxième tranche après avoir constaté que la jouissance trouvée dans la position d'analyste n'est pas celle escomptée par le futuranalyste. Bref, le voilà embarrassé par ce début de passage de futuranalyste à l'analyste, comme le dit Freud (Analyse terminée, analyse interminable, c'est une citation approximative car je dois faire vite) : l'analyste peut être submergé par l'inconscient de son patient, alors il doit faire une deuxième tranche.
Il opère donc le vidage ou la vidange de cette jouisssance du grand Autre, et il n'y a donc plus de garantie de trouver le bon signifiant, et son premier analyste est enfin destitué de cette place : de jouissance, il n'a pas dû en avoir, lui non plus, lors de l'analyse du futuranalyste. Bon, voilà notre futuranalyste remis en selle, mais alors par qui faire reconnaître ce deuxième tour ?
Il lui faut trouver un moyen qui fasse acte de ce parcours effectué, mais qui ne soit pas une nomination venue d'en haut, ni une cooptation par ses pairs locaux ou par ses collègues de l'association.
Là où il en est, le futuranalyste a à se risquer et à s'exposer, et même s'il continue de tisser avec tel ou tel des liens détenant le savoir, mais comme un éventuel appui à l'élaboration de son propre savoir. Déposition de l'analyste comme sujet supposé savoir ; ne pourrait-on pas parler du groupe comme " sujet " supposé savoir, qui aurait à être destitué de cette place ? A prendre comme métaphore, sans doute. La métaphore est le recours de celui qui n'est pas bien sûr de ce qu'il avance.
S'exposer donc, à un risque, voilà à quoi se résoud le futuranalyste. A chacun de trouver la forme et la formule qui permettra
- de faire en sorte qu'il y ait de l'analyse,
- et que, si analyse il y a, elle pousse au travail.
J'ai cherché ma formule et je n'ai pas trouvé grand'chose. Les circonstances m'ont amené à proposer l'organisation de Journées de l'Association dans ma bonne ville. J'en ai parlé, et ça a été reçu avec des fortunes diverses.
On doit y parler de gouverner, d'éduquer et de guérir - ou de psychanalyser - comme tâches impossibles, selon l'adage de Freud. Alors, pour ceux qui voudraient s'y mettre...
