Théorie psychanalytique

 
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Le fantasme de Foucault

Auteur : Catherine Millot 16/06/1999

Bibliographies Notes

On m'a demandé tout à l'heure de quel Foucault j'allais parler, je me suis alors aperçue que j'avais donné ce titre en résonance avec le pendule de Foucault. Mais il s'agit de Michel Foucault bien sûr dont j'ai essayé d'interroger le fantasme en tant que théoricien.

Dans la suite de l'interrogation qui avait été la mienne sur la vocation de l'écrivain, j'avais envie d'interroger le désir du théoricien.

Cependant, dans un premier temps, le sujet de ce colloque étant la perversion, je vais essayer de reprendre les termes à propos de Foucault, les repérages structuraux que j'ai dégagés dans mon ouvrage sur Gide Genet et Mishima. Ces repérages structuraux, je les avais construits à partir des termes freudiens, repris par Lacan, de désaveu de la castration et de clivage du moi. J'avais articulé le désaveu de la castration à un mécanisme plus général que celui qui est en jeu dans le fétichisme qui permet de rendre compte de l'ensemble des perversions, et qui consiste dans la transmutation de la souffrance en jouissance, correspondant au fond masochiste de toute perversion. Quant au clivage du moi, je l'ai articulé à ce que Gide a quasiment théorisé avec la notion de bipolarité. Ce dernier montre et illustre lui-même par sa vie et son oeuvre que ce véritable dédoublement du moi, à distinguer de la division du sujet, s'articule selon une bipolarité qui met en relation des termes à la fois extrêmes et opposés.

Freud avait mis en relation désaveu et clivage du moi. Le désaveu de la castration que Freud situe au principe du fétichisme consiste à soutenir en même temps deux propositions contradictoires d'une part que la castration existe et d'autre part qu'elle n'existe pas. Le clivage du moi s'articule avec ces deux propositions contradictoires. Le moi se clive parce qu'il y a une partie qui soutient une proposition, tandis que l'autre partie soutient l'autre.

Ça n'est pas la même chose que la division du sujet. Le clivage du moi réaliserait plutôt quelque chose comme le moulage moi-ique de la structure de division du sujet. C'est comme s'il y avait un redoublement par le moi ou une figuration par le moi de la division du sujet.

D'autre part, le clivage du moi s'opère selon une bipolarité, ou une bipolarisation. Cela s'observe de la manière la plus flagrante, chez Gide mais aussi chez les deux autres auteurs dont j'ai traité c'est-à-dire Genet et Mishima. Chez Gide, il correspond à la dualité d'idéaux contraires : l'idéal naturaliste et l'idéal puritain. Sa vie et son oeuvre s'inscrivent entre ces deux pôles. Gide a pu dire que de l'écartèlement qui résultait de cette contradiction, il avait fait de l'harmonie. Ceci s'inscrit dans le droit fil du désaveu qui consiste à prétendre poser dans le même temps une chose et son contraire, et qui peut aller jusqu'à affirmer l'identité du contraire. Je vais essayer de montrer que c'est une structure que l'on retrouve à l'oeuvre dans la même démarche théorique de Michel Foucault. Lui-même en témoigne au cours d'un entretien avec Caruso, en 1967, publié dans Dits et écrits. Foucault évoque son itinéraire intellectuel et témoigne de ce qui a d'abord été vécu par lui sur le mode du conflit, qui était d'une part son intérêt pour le courant structuraliste et sa rigueur scientifique, c'est-à-dire en particulier les travaux de Dumézil et ceux de Lévi-Strauss, ainsi que l'interrogation épistémologique de Koyré et Canghilhem. Tous ces travaux intéressaient Foucault dans la mesure où ils promouvaient un statut du sujet complètement différent de celui de la philosophie classique. Le sujet dans la philosophie classique est un sujet autonome, maître et producteur du savoir, tandis que le sujet tel qu'il apparaît dans le structuralisme, chez Lévi-Strauss par exemple, est un sujet qui est dépendant d'un système, d'une structure, qui est elle-même signifiante et qui subit cette structure sans avoir accès à ce dans quoi il est pris. Cette dépendance du sujet, Lévi-Strauss l'avait montrée à propos des structures élémentaire de la parenté. Ce que Lacan a repris à propos du sujet de l'inconscient comme sujet de la chaîne signifiante. Tous ces intéressaient Foucault au plus haut point. D'un autre côté, il était captivé, voire fasciné par les travaux à la fois philosophiques et littéraires de Bataille et de Blanchot qui se situaient sous le signe de l'expérience intérieure, c'est-à-dire aux frontières de la mystique : " Pendant une longue période, dit-il à ce sujet à Caruso, il y a eu en moi une espèce de conflit mal résolu entre la passion pour Blanchot et Bataille et d'autre part l'intérêt que je nourrissais pour certaines études positives comme celles de Dumézil et Lévi-Strauss, par exemple, mais au fond ces deux orientations dont l'unique dénominateur commun était peut-être constitué par le problème religieux ont contribué dans une égale mesure à me conduire au thème de la disparition du sujet (qui est un grand thème foucaldien). Quant à Bataille et à Blanchot, je crois que l'expérience de l'érotisme du premier et celle du langage pour le second comprise comme expérience de la dissolution, de la disparition, du reniement du sujet, du sujet parlant et du sujet érotique, m'ont suggéré, en simplifiant un peu les choses, le thème que j'ai transformé, que j'ai transposé dans la réflexion sur les analyses structurales ou fonctionnelles, comme celles de Dumézil ou Lévi-Srauss. En d'autres termes, je considère que la structure, la possibilité même de tenir un discours rigoureux sur la structure conduise à un discours négatif sur le sujet, bref à un discours analogue à celui de Bataille et de Blanchot. " Voilà vous voyez là les deux directions antinomiques en principe qu'il a unifiées, qu'il fait converger vers le thème de la disparition du sujet.

A cette époque, la dimension d'assujettissement du sujet se trouvait diversement exprimées. Vous aviez le terme d'aliénation du sujet dans le marxisme par exemple, qui s'opposait à la conception structuraliste. Ainsi, à la suite d'une conférence de Foucault sur Qu'est-ce qu'un auteur, il y eut un débat où Golman parlait de négation du sujet, à propos des structuralistes qui, selon lui, niaient le sujet en tant qu'être humain. Il leur reprochait leur anti-humanisme. Lacan avait pris la parole pour rappeler qu'il ne s'agissait pas dans le structuralisme de négation du sujet, mais de dépendance du sujet ce qui est tout autre chose, de dépendance du sujet par rapport à la chaîne signifiante. Foucault, quant à lui, a plutôt opéré un glissement par rapport à cette notion de dépendance du côté de la disparition, ce qui n'est pas du tout la même chose. La disparition du sujet disons-le, c'est quelque chose qui pointe du côté de la jouissance. J'y reviendrai. Ces deux courants qu'on peut dire opposés, c'est-à-dire d'une part la rigueur scientifique du structuralisme, d'autre part l'expérience de jouissance à laquelle correspond l'expérience intérieure de Bataille, par exemple, ces deux courants Foucault les a réunis, dans son style. C'est quelque chose qu'on retrouve souvent chez les écrivains appartenant à cette structure : le style est utilisé afin de réaliser quelque chose de l'ordre de l'identité ou de l'union des contraires. Chez Foucault on a dans son oeuvre la minutie de l'érudition, une érudition grise, méticuleuse, qui brasssait une masse de documents, (Foucault passait ses journées à la Bibliothèque nationale). Et d'autre part, il y a son style, flamboyant, passionné qui avait une dimension métaphorique, une charge poétique saisissante. Foucault dans l'Histoire de la folie, Les mots et les choses, Surveiller et punir, c'est à la fois la grise érudition et le flamboiement de la phrase grâce à quoi il réalisait l'impossible synthèse de Levi-Strauss et de Bataille.

Le thème de la disparition est lié chez Foucault au thème de " l'anonymat ", de " l'effacement ", du " devenir autre ", d'une tentative de se déprendre de soi, qui se module différemment, dans son oeuvre selon les époques. L'écriture a pour lui cette fonction qu'il a exprimée dans une formule célèbre : " plus d'un, comme moi sans doute, écrivent pour n'avoir plus de visage ". Ecrire pour n'avoir plus de visage, ça paraît un paradoxe et que l'on retrouve d'ailleurs à propos de l'anonymat et du nom propre. Ainsi, dit-il, " ça n'est pas du tout au moment où l'on se prend pour un moi qu'une personne ou un sujet ou que quelqu'un parle en son nom. Au contraire, un individu acquiert un véritable nom propre à l'issue du plus sévère exercice de dépersonnalisation, quand il s'ouvre aux multiplicités qui le traversent de part en part ou aux intensités qui le parcourent " - là, il y a une référence deleuzienne. D'autre part, et de manière apparemment contradictoire, il aspire à " conquérir l'anonymat, devenir un jour enfin anonyme, arriver à effacer son propre nom et venir loger sa voix dans ce grand murmure anonyme des discours qui se tiennent ". Pour lui, être écrivain, qui passait par se faire un nom, était une façon paradoxale de s'inscrire dans le grand murmure anonyme des discours qui se tiennent mais si vous considérez tous les livres de la bibliothèque, en écrire est, en effet, une façon de s'y perdre.

Il disait aussi, à propos du style et de l'écriture, que les coup de gomme qui sont destinés à viser l'anonymat marquent plus sûrement la signature d'un nom que les porte-plumes ostentatoires. C'est tout à fait frappant et caractéristique de cette structure que ces renversements en boucle qui manient les contraires.

Je voudrais également faire remarquer, à propos du clivage, que l'on trouve dans l'évolution de Foucault, deux Foucault successifs qui sont eux aussi dans une tension contradictoire. Vous avez Le Foucault qui s'intéresse au savoir, un Foucault centré sur le regard dans Surveiller et punir, avec le panopticon de Bentham, dans Les mots et les Choses, et le commentaire des Ménines, tous ces dispositifs qui renvoient au regard et à la question du savoir. Et puis vous avez la coupure des années 75 qui marque d'ailleurs, un éloignement de Foucault par rapport à la psychanalyse et à Lacan en particulier. Et là vous avez L'histoire de la sexualité avec La volonté de savoir et plus tard juste avant sa mort, le Souci de soi et l'Usage des plaisirs.

Au cours de cette période cet effacement, cette disparition de soi qu'il paraissait poursuivre, l'amène à s'interroger au contraire à des technique de maîtrise de soi. C'est vraiment le paradoxe, on passe d'un extrême à l'autre. Ce n'est pas parce qu'il s'y intéresse qu'il les valorise, les stoïciens ne sont pas son idéal, pour tout dire, mais néanmoins à partir de là l'idée d'un devenir-autre prend la forme de se donner à soi-même une forme, de se sculpter soi-même si l'on peut dire. Là on est vraiment dans l'ego, en même temps que dans l'ascèse. Parallèlement, on a l'impression que ce qui vient alors à prédominer n'est plus le regard, mais la voix, à travers la thématique de l'aveu qui apparaît à ce moment-là. C'est d'ailleurs pourquoi il s'éloigne de la psychanalyse qui s'apparente alors à ses yeux à un dispositif de torture qui vise à faire avouer, un dispositif sadique qui consiste à mettre la voix au champ de l'autre et en même temps à lui arracher la vérité. Le clivage, science rigoureuse - expérience intérieure recouvre d'une certaine façon l'opposition savoir-vérité. On pourrait avancer que le couple savoir-vérité correspond à celui du regard et de la voix.

Foucault serait ainsi passé de la disposition de soi à la maîtrise de soi, et du regard à la voix. Le clivage se serait en même temps déplacé. Il s'exprimait à travers le style dans le premier Foucault. Le style du second est devenu univoque. Il se réduit à la plate érudition.

C'est tout à fait frappant si vous lisez Le souci de soi et L'usage des plaisirs, on ne reconnaît pas Foucault. En revanche, on trouve alors dans sa vie privée une quête qui prend aussi la forme d'une ascèse, une ascèse perverse qui passait par les backrooms de San Francisco et les pratiques sado-masochistes, qu'il a poussées très loin puisqu'elles l'ont mené à la mort. D'un côté dans son oeuvre, à ce moment là, il se situait du côté de la maîtrise de soi, sous la forme du " souci de soi " et, d'un autre côté, dans sa vie, il s'avançait vers la dépossession de soi à travers les expériences perverses. Et c'est à ce moment là que le thème de l'effacement de soi, de la disparition de soi prend de plus en plus la signification de la mort réelle rêvée comme jouissance absolue. (Ça nous ramène à la question du désaveu.) Vous avez dans Dits et écrits, un texte qu'il a donné à la revue Le Guêpier qui s'intitule " Un plaisir si simple ", texte du 1er avril 1979. Foucault y fait une sorte d'apologie du suicide, considèrant qu'il n'y a pas de raison pour qu'un événement aussi important soit laissé au hasard et qu'il convient de faire de sa mort une oeuvre d'art, en même temps qu'une occasion de jouissance. On a, dans cette apologie du suicide, la pointe extrême de ce qui va dans le sens de la transmutation de l'horreur, en jouissance. A propos de la façon dont les gens meurent aujourd'hui c'est-à-dire à l'hôpital sous tranquilisants, sous antalgiques, il dit qu'après tout pourquoi pas, ça n'est pas plus mal, c'est la mort effacement et qui peut avoir sa beauté et qu'il s'agit de la lui assurer.

J'ai fait la première partie de mon intervention d'aujourd'hui sur la question du clivage et du désaveu. Je voudrais maintenant m'engager dans la question du désir de Foucault comme théoricien et ça concernera surtout le premier Foucault. C'est le premier Foucault qui est le plus intéressé par cette question. C'est le rapport de Foucault au savoir, de ce qu'il en est du désir de savoir chez Foucault que je voudrais interroger.

J'avancerai que le désir de Foucault en tant que théoricien vise à penser les conditions de sa propre pensée. Or, précisément les conditions de sa propre pensée c'est ce qui par définition vous échappe. Un peu comme si, dans le tableau que constitue sa vision, sa propre représentation des choses, c'était le cadre qu'il cherchait à voir, comme un oeil qui chercherait à saisir sa propre tache aveugle comme condition de sa vision, dans un mouvement qui consiste à sortir de soi pour apercevoir le point d'où l'on voit. Sortir de soi, ce n'est pas sans comporter une note extatique, ça peut être une façon de se défaire de soi et de devenir autre, et à certain égards ça peut pointer vers le fait de disparaître. Dans ce mouvement, il s'agit aussi de rejoindre le lieu où la pensée est par définition exclue ; ce que Foucault cherche toujours à penser c'est l'impensé. L'impensé qui serait l'autre radical de la pensée, son dehors absolu. J'avancerai que l'impensé, ça n'est pas l'inconscient. L'inconscient est fait de pensées, tandis que l'impensé, c'est le trou dans le tissu signifiant du savoir inconscient, ce trou que Freud désignait du terme de refoulement originaire. C'est ce trou que Foucault vise au coeur de la pensée, là où le sujet ne peut qu'être absent, dimension de la disparition du sujet. Alors cet impenser c'est quelque chose... Le refoulement originaire est constitué à partir d'un primitif rejet qui n'est pas récupérable, il n'y a pas de levée du refoulement originaire. Or ce que Foucault montre dans l'Histoire de la folie ou bien dans La Naissance de la clinique ou dans Les Mots et les choses ou dans Surveiller et punir c'est toujours une forme d'exclusion, une forme de rejet fondateur qui fonde une figure du savoir ou du pouvoir. C'est ce qui, à une certaine date, est rejeté dans l'impensable qui constitue la condition de possibilité d'édification d'un savoir. Il y a là une pointe kantienne dans l'articulation de Foucault : la condition de possibilité de la pensée, c'est l'impensé. On ne pense qu'à partir de la constitution de quelque chose qui ne sera pas pensable, ou qui est exclu de la pensée : le savoir et le non-savoir sont adossés l'un à l'autre.

Cet impensé, il est plus facile à voir lorsque les figures du savoir appartiennent au passé. C'est dans cette mesure que ce qui intéresse Foucault c'est la question de l'origine - c'est pour ça qu'il dit qu'il est un archéologue - l'origine de telle figure du savoir c'est-à-dire le moment de l'exclusion fondatrice.

Ce qu'il va chercher à cerner, c'est chez l'autre ce point d'aveuglement que comporte toute vision, et c'est ce point d'aveuglement qu'il va chercher à rendre visible. Et c'est pour ça qu'il inaugure son ouvrage Les Mots et les choses par un commentaire du tableau des Ménines et qui a été repris à ce moment là par Lacan dans son séminaire sur L'objet de la psychanalyse. Foucault comme Velasquez dans les Ménines, s'adresse à ce qui est invisible à la fois par la structure du tableau et par son existence comme peinture, à ce qui est extérieur au tableau. C'est là ce que Lacan lui renvoie dans son séminaire L'objet de la psychanalyse, c'est à savoir que ce qui l'intéresse là c'est le cadre. L'objet petit a, dit Lacan, c'est ce que nous ne pouvons jamais saisir et spécialement pas dans le miroir pour la raison que c'est la fenêtre que nous constituons nous-mêmes d'ouvrir les yeux. Voilà ce que Foucault cherche à saisir. A travers sa quête des conditions de possibilité, c'est-à-dire des limites d'une pensée autre, c'est à sortir du cadre de sa propre pensée que Foucault s'efforçe et c'est de sa propre tache aveugle au coeur de sa vision, qu'il cherche obstinément à s'emparer. Cette quête rejoint celle d'un devenir autre. Il pouvait dire que, pour lui, écrire un livre relevait de l'expérience intérieure, c'est-à-dire de celle qui vous modifie. Après chaque livre, il n'était plus le même. Ce que j'ai appelé le second Foucault est certainement l'effet du premier, du travail du premier. J'ajouterai que le mouvement par où sa pensée tentait de rejoindre sa propre impossibilité se confondait pour lui avec l'aspiration à sa disparition comme sujet.

Penser le système comme il disait, en dégager les lois, c'est déjà se fondre et disparaître dans un ordre anonyme. C'était aussi, par instants au moins, se retrouver hors de soi, dans ce pur dehors qui est un thème qui le fascinait chez Blanchot et qui semble pour lui se confondre avec quelque insaisissable origine. " On pense, dit-il, à l'intérieur d'une pensée anonyme et contraignante qui est celle d'une époque et d'un langage. La tâche de la philosophie actuelle et de toutes les disciplines théoriques c'est de mettre au jour cette pensée d'avant la pensée, ce système d'avant tout système, il est le fond sur lequel notre "pensée libre" émerge et scintille pendant un instant. " Le désir de Foucault était aussi de s'affranchir de la dépendance, il a pu le dire comme tel. Cet avant qui précéde tout commencement, cet au-delà du système, Foucault en reconnaît volontiers l'innaccessibilité. " Pour penser le système, écrit-il, j'étais déjà contraint par un système derrière le système que je ne connais pas et qui reculera à mesure que je le découvrirai et qu'il se découvrira. " On touche ici à cet impossible espace qui est celui de l'originaire, que les mythes et les fantasme ont pour fonction de peupler dans une vaine tentative de colonisation. C'est à rejoindre ce lieu, qui est non seulement d'avant toute pensée mais d'avant tout sujet, qui fut l'aspiration fondamentale de Foucault. Selon son fantasme le sujet rejoindrait son être en ce point d'origine où il est absent, et par conséquent dans l'anéantissement, de la même manière que le regard ne s'atteint lui-même qu'à se reployer sur sa propre cécité. Cette pensée qui cherche à se saisir dans ses propres limites est habitéepar le même mouvement par où le désir de voir s'accomplit en rejoignant au coeur de la vision ce qui la fait aveugle à elle-même. Ce mouvement d'involution, d'invagination de la vision, évoque pour nous celui de la pulsion scopique, Foucault en donne une saisissante description dans un texte sur Bataille qui s'intitule " Préface à la transgression ", paru peu avant le séminaire XI où Lacan donne le schéma du trajet de la pulsion, celui de cette boucle qui vient tourner autour du trou central que constitue l'objet a dans son mouvement de retour sur soi. Le texte de Foucault semble étonnament illustrer, de manière anticipée, le développement de Lacan, lorsque, commentant L'Histoire de l'oeil de Bataille, il écrit que c'est lorsqu'il est " révulsé par un mouvement qui le retourne vers l'intérieur nocturne et étoilé du crâne, montrant à l'intérieur son envers aveugle et blanc, [c'est là] que l'oeil accomplit ce qu'il y a de plus essentiel dans son jeu ". C'est dans ce mouvement de reploiement sur soi, là où il rejoint en quelque sorte son propre envers. Lacan, dans L'objet de la psychanalyse, précisément à propos des Ménines, parle de la pulsion comme d'un mouvement d' aller-retour du sujet au sujet " à condition, ajoute-t-il, de saisir que le retour n'est pas identique à l'aller et que le sujet, conformément à la structure de la bande de Moebius, se boucle à lui-même après avoir accompli ce demi tour qui fait que parti de son endroit, il revient se coudre à son envers. en d'autres termes, c'est lorsque la pulsion scopique revient sur elle-même, sur son envers aveuglé ou aveuglant que le trajet se boucle.

Dans le parallélisme entre le mouvement de la pensée cherchant à se conjoindre à son envers et celui de la vision s'accomplissant dans sa cécité Foucault rejoint Lacan qui, de son côté, a indiqué l'existence d'une homologie structurale entre le trou du savoir inconscient, en quoi consiste le refoulement originaire, et la zone érogène comme bord d'où la pulsion prend sa source et où elle revient se boucler à elle-même. Le désir de savoir chez Foucault s'originerait du lieu qui serait constitué par le recouvrement de ces deux trous, celui du refoulement originaire et celui de la pulsion scopique. De même que la vision, renversant son cours, se rejoint et se réalise dans sa propre abolition, le savoir, dans son reploiement sur soi en quête de ce qui le rend possible, rencontre le lieu d'une absence qui est celle de tout sujet. Foucault l'a montré dans Les Mots et les choses : c'est au moment où la pensée moderne " reçoit, dit-il, par une sorte de torsion interne et de recouvrement, par le jeu de ses lois elles-mêmes le droit de les connaître et de les mettre entièrement à jour ", c'est à ce moment là - ce moment est contemporain de la fondation des sciences humaines, - que surgit cette idée de l'impensé comme constitutif de la pensée. Ainsi pour Foucault, l'homme et l'impensé sont-ils contemporains. Comme si l'homme n'avait pas pu " se dessiner comme configuration dans l'épistémé sans que la pensée ne découvre en même temps à la fois en soi et hors de soi, dans ses marges, mais aussi bien entrecroisés avec sa propre trame, une part de nuit, [...] une plage obscure [...] qui lui est à la fois extérieure et indispensable ; un peu l'ombre portée de l'homme surgissant dans le savoir, un peu la tache aveugle à partir de quoi il est possible de le connaître. "

Il y a une sorte de finitude structurale qui fait de l'homme un être séparé de son origine, car les choses, dit-il, ont commencé bien avant lui, l'origine des choses est toujours reculée. Mais c'est pourtant cette impossible récupération de l'origine que Foucault assigne comme tâche à la pensée. Je le cite : " Toute la pensée moderne est traversée par la loi de penser l'impensé, " " impératif qui hante la pensée de l'intérieur " et la contraint à s'avancer vers ce qui n'a cessé de la rendre possible, à chercher à ressaisir en avant d'elle-même le point d'où elle prend sa source. Mais là " ce n'est pas au coeur de lui-même que l'homme arrive, dit Foucault, mais au bord de ce qui le limite : dans cette région où rôde la mort, où la pensée s'éteint, où la promesse de l'origine indéfiniment recule. " Ce point d'origine où le sujet ne saurait être il nous faut y reconnaître ce que Freud a désigné du terme de la scène primitive. La scène primitive, c'est le fantasme de cette présence du sujet là où il n'est pas question qu'il ait pu être présent puisqu'il ne saurait avoir été là au moment de sa conception. C'est ce point là qui est poursuivi par Foucault, le point de son inexistence comme sujet, d'avant tout sujet en quelque sorte. Dès lors, il n'est pas étonnant que surgisse la dimension du regard et la problématique du savoir. Foucault se positionne comme regardant la scène où il n'était pas question qu'il puisse être pour la voir. Par la suite s'opère un glissement du côté d'une scène primitive du type sadomasochiste où il s'agit d'arracher le cri de la jouissance, c'est-à-dire l'aveu, l'aveu de la jouissance. Là on passe au registre de la voix. Le fantasme reste le même, mais Foucault s'est déplacé dans sa configuration.

De cette scène il est, par définition, absent et il ne peut jamais s'y inclure que fantasmatiquement ou mythiquement, en se rêvant mort. N'est-ce pas ce lieu inhabitable que Foucault évoquait dans l'Archéologie du savoir lorsqu'il parlait de ce dehors où s'abolit toute intériorité et qui, écrivait-il, est " si indifférent à ma vie et si neutre qu'il ne fait pas de différence entre ma vie et ma mort ? " C'est ce point là qu'il cherchait en quelque sorte à rejoindre. De ce trou dans le savoir que le fantasme a pour mission de combler et que Freud désigna du terme de refoulement originaire procède l'invention en quoi consisterait, si l'on en croit Lacan, le savoir. Que le savoir soit une invention à quoi vous contraint un insu originaire, c'est ce que Foucault semble confirmer par le récit d'un cauchemar d'enfance qui, dit-il, n'a cessé de le hanter. " J'ai sous les yeux un texte que je ne peux pas lire ou dont seule une infime partie m'est déchiffrable, je fais semblant de le lire, je sais que je l'invente, puis soudain le texte se brouille entièrement, je ne peux plus rien lire ni même inventer, ma gorge se serre et je me réveille. "

Notes
Bibliographie