Théorie psychanalytique

 
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Le cours du phallus

Auteur : Jean-Christophe Brunat 08/12/2010

Bibliographies Notes

 

Il y a des choses qui ne changent pas et il y a des choses qui changent, voilà qui peut nous éclairer sur la structure de l'être parlant.

Qu'observons-nous dans notre social depuis ces dernières décennies ?

1 - Dans notre pratique clinique, les manifestations isolées par Freud et par les cliniciens de son époque, semblent être moins tranchées, les contours sont plus flous. Le jeune clinicien aura bien du mal à retrouver chez ses patients les cas décrits par Freud : pas de francs syndromes de conversions hystériques, ni de névroses obsessionnelles bien constituées. Idem dans le champ de la psychiatrie, nous ne retrouvons plus de pathologies aussi tranchées que celles décrites dans les anciens manuels, ceux de Ey par exemple.

Les grands syndromes ont perdu en cohérence, ils ont cédé la place à des symptômes moins caractéristiques se mélangeant les uns aux autres. C’est à croire que la clinique se calque sur le D.S.M..

Avec quoi les tableaux Freudiens étaient-ils cohérents ?

Avec la différence des sexes. Il est plutôt difficile de dire aujourd’hui « Ah oui ! Les femmes sont hystériques et les hommes obsessionnels ». Même l'anorexie n'est plus l'apanage des femmes et ne signe plus la psychose chez le garçon.

Sans compter que faire une telle distinction entre homme et femme pourrait être mal reçu et passer pour sexiste.

Au regard de la nouvelle clinique sommes-nous devenus tous égaux ? Le même symptôme pour tous ? Majoritairement, mes patients ne viennent pas se plaindre d’un trouble bien repéré et qui les embarrasse. Ils me disent qu'ils n'arrivent pas à avancer, de façon diffuse "ça va pas". Ils ont du mal à isoler une cause supposée à leurs empêchements. Face à cette aboulie généralisée, pouvons-nous parler de dépression ? Mais sans véritable tristesse, il est plus juste de parler de dépression du désir.

2 - En ce qui concerne les mutations de notre social, ces dernières années nous donnent à voir des changements importants concernant le rapport des individus à leur corps ou au corps des autres.

Qu’observons-nous : le corps semble être devenu un objet comme les autres, il s’expose sans être voilé, nu, quel que soit son sexe anatomique. Il peut être modifié, marqué, gravé ou percé. Certes, rien de nouveau dans ces pratiques. Le changement réside dans le fait que tout s'opère dans un mouvement de masse, selon des effets de mode. Il n’y a aucune valeur sacrée : cela ne s’inscrit pas dans un rituel de passage ou d'intronisation. Cela ne constitue plus un code à part, un acte de révolte ou une transgression contre un ordre social établi. J'ai été surpris d'entendre l'absence de discours quand la curiosité m'a poussé à demander la signification de tel piercing ou de tel tatouage, au point de ne même pas connaître le sens des idéogrammes inscrits sur la peau "ça fait beau, c'est un tribal…".

Le nombre de tatoueurs qui fleurit sur la place publique atteste que le social cautionne cette activité, notre technologie la rend confortable et hygiénique !

Pris dans le système de l'économie marchande, le corps semble être passé dans le registre des objets disponibles, consommables, interchangeables et peut être bientôt, jetables. Mais s'il devient un objet commun, neutre, peut-il encore être sexué ?

3 - Dans le domaine de la "vie sexuelle", que constatons-nous, qu’entendons-nous ?

Là aussi, les repères sont devenus flous à croire que ce qui faisait référence à l'époque de Freud, ce qui venait ordonner et réguler la différence des sexes, n’opère plus de la même façon.

Mes patients empêchés se plaignent d'avoir des difficultés à se situer en tant qu’homme ou en tant que femme. De nombreux hommes ont du mal à se positionner comme père, se demandent quelle est leur fonction, être chef de famille leur paraît être une obscénité rétrograde. Quant aux femmes, elles se demandent de façon douloureuse et obsessionnelle comment elles vont s'organiser pour arriver à "tout gérer".

« À la maison, c’est l’égalité. Nous partageons tout » me dit une jeune femme. Une patiente vraiment sympathique, comme dirait Charles Melman : il est vrai que les sujets issus de la "nouvelle économie psychique" sont extrêmement sympathiques, peut-être est-ce là un nouveau symptôme ? Donc, c’est l’égalité. Les tâches et autres corvées sont partagées équitablement et tout va bien jusqu’à ce que se présente l’irréductible de la différence des sexes (pour l’instant en tout cas) : une grossesse se profile, bouleversement des repères.

Un homme me dit « mais de quel droit ferais-je autorité, imposerais-je quelque chose à ma femme, nous partageons toutes les décisions. ». Résultat : la direction de ce couple, parfaitement sympathique également, n'est orientée, ni par le désir de monsieur, ni par celui de madame. L’insatisfaction générale et l'ennui sont répartis fort justement et équitablement.

J’ai eu l'occasion d’entendre un jeune homme, marié, des enfants, un métier plutôt viril, qui se questionnait sur sa sexualité, car il se prostituait avec des hommes d’un coté et de l’autre courait les filles. "Second life" en chair et en os. Son expression favorite c’est « je vais faire du cul ».

Que veut dire cette phrase ? C’est avoir une relation ponctuelle, sans conséquence, sans engagement, sans équivoque, c'est du "cash". C'est un "accouplement d'aventure" sans amour et sans désir. Car ce qui est notable, c’est que la jouissance qui en résulte ne se situe pas dans l'acte sexuel mais dans la quête. « Au lit ? C’était bien, mais sans plus ».

Pourtant Freud, nous situait l'excitation sexuelle comme étant au-dessus de tout, comme étant la jouissance étalon. Comment se fait-il que la jouissance sexuelle ne fasse plus référence ? Quelqu'un me disait qu'entre une bonne sortie de ski et rester au lit avec sa copine, il n'hésitait pas 30 secondes. Depuis l’époque où Lacan évoquait ce qui peut se passer entre un homme et une femme dans un petit chalet de montagne, le matériel de ski a-t-il fait tant de progrès ? Ou est-ce là une manifestation de son impuissance ? Ou alors, s’agit-il d'un accouplement hors du champ sexuel, donc d’une activité en compétition avec les autres sports de glisse ?

Demandons-nous également si toutes les invitations au sexe que l’on retrouve dans le social ont réellement une valeur sexuelle.

Commençons par la pornographie. Aujourd'hui les ados n’ont plus besoin de se payer un fard en allant acheter un Play Boy bien dissimulé entre deux magazines plus décents. Le sexe n'a plus besoin d'être caché. Grâce au net : accès facile, libre et gratuit, sans honte ni transgression. Pouvons-nous dire que la pornographie représente une nouvelle norme : elle viendrait constituer un modèle d'éducation génitale et dicter les codes de la mode ?

Idem pour les gadgets, il suffit d’aller dans un magasin de lingerie ou de vêtement un peu branché pour se procurer un "sex-toy". Vous remarquerez au passage que ce nouveau signifiant peut se glisser dans toutes les conversations sans faire passer le sujet pour un pervers ni le couvrir de honte. Ces objets n’ont rien de nouveau, puisqu’ils existent depuis la plus haute Antiquité, ce qui est nouveau, c’est qu’ils n’ont plus leur côté sacré ou vénéré, ni leur côté transgressif et cela s'entend bien dans leur nouvelle nomination. À en croire les "magazines tout public" ou les vendeurs, ce sont devenus des jouets, des objets de consommation courante. Ce qui est également nouveau, c’est que ces objets misent sur leur valeur hautement technologique et leur sophistication. Mais ont-ils encore une valeur sexuelle ?

Idem pour les pratiques : depuis que l’on a une trace de ce qui se passe dans les alcôves, rien n’a changé si ce n’est que les pratiques qui avaient hier des valeurs transgressives sont devenues la norme et ceci dès la première rencontre ou dès le plus jeune âge. Nous sommes loin des provocations des libertins, du flower-power et de son cri de révolte, "faites l’amour pas la guerre". Aujourd’hui, grâce à la libéralisation du sexe "faites du…, pas l’amour".

Donc changements dans notre clinique, dans le social, dans la "vie sexuelle" :

L'impression que donnent ces observations c'est que le sexe n'est plus tabou, il a perdu sa valeur sacrée. Il n'a plus besoin de se cacher et il ne génère plus ni honte ni culpabilité. Il n'a plus son versant subversif. Son côté transgressif a été repoussé à sa dernière limite, la pédophilie.

La différence des sexes s'estompe et le sexuel se désinvestit au profit du génital.

Comme illustration rigolote à cette tendance, nous pourrions parler de l'évolution de la "braguette". D'une protection, elle est devenue parure proéminente symbolisant la puissance, puis elle s'est estompée se cachant derrière un rabat. D'un attribut masculin, elle s'est offerte aux deux sexes. Aujourd'hui, au fur et à mesure que les fesses se dénudent, la taille de la braguette se réduit comme une peau de chagrin. Pourtant Rabelais nous disait que c'était la pièce maîtresse du harnais militaire venant protéger ce qui est à l'origine de notre humanité.

Reprenons quelques points de repères théoriques sur ce que les analystes entendent par "sexuel".

Le bébé d'homme naît dans le bain de langage qui le précède. Le langage a une structure qui lui est propre et qui bouleverse la physiologie humaine à commencer par assujettir le besoin à la demande. Ce forçage symbolique est à l'origine d'une perte mettant à distance le mot et la chose (Lacan parle également de cela comme le forage d'un trou symbolique dans le réel). Cette perte génère une tension, en engendre le sujet.

Ce sujet à besoin d'un référent pour supporter tout ça. Un référent qui lui permette de se positionner, de réguler ses échanges, de déterminer la valeur de ses objets. Il a besoin d'une instance tierce qui fasse loi (une loi est ce qui s'impose de l'extérieur et qui fait autorité en dictant des interdits).

Freud a repéré qu'un tel référent existe dans le champ du sexuel : c'est le Phallus.

"Référence prise au simulacre qu'il était pour les anciens" pour citer Lacan, il nous définit le phallus comme étant le "Signifiant choisi comme ce qu'il y a de plus saillant dans le réel de la copulation sexuelle" et de poursuivre : "le Phallus, ce n'est pas un phantasme, un effet de l'imaginaire. Il n'est pas non plus comme tel un objet. Il est encore bien moins l'organe qu'il symbolise.".

Le phallus, c'est le signifiant qui représente les effets du langage sur le sujet.

Ces effets peuvent se jouer sur la scène du sexuel à l'instar du discours inconscient qui se joue avec notre corps : "le signifiant c'est nous qui en fournissons le matériel, c'est avec nos membres que nous faisons l'alphabet du discours inconscient..." nous dit Lacan. Le Phallus donne un sens sexuel à la perte, de ce fait Freud la nomme la Castration. La tension qui en résulte, c'est le Désir.

Le phallus, c'est le signifiant qui représente le manque dans l'Autre, le désir de l'Autre. Lacan nous dit "Le Phallus c'est la marque du Désir". C'est le signifiant qui représente ce dont nous nous défendons.

Entendons là que le sujet présente deux mouvements contradictoires et synchrones :

- D’un côté le phallus est ce qu'il convoite de plus précieux, un référent pour se repérer et pour se protéger d’un vide causé par le symbolique,

- De l'autre côte, il cherche à se défendre de ce référent qui représente l'origine de cette perte fondamentale.

Voilà brièvement ce que le phallus représente dans la théorie analytique.

Voyons maintenant quelle est sa fonction symbolique principale : Il sexue notre génitalité en différenciant les positions masculines et féminines.

En rien le Phallus ne nous permet de distribuer les places Homme/Femme selon deux catégories opposées, ou selon un plan symétrie, ou selon un rapport du type H = F+ Phy ou F = H- Phy. Nous ne sommes pas dans une logique de complétude. C'est pourquoi Lacan dit : "Il n'y a pas de rapport sexuel".

Le Phallus nous permet de situer les positions masculine et féminine dans une dissymétrie de fonction qu'il décrit comme une grammaire dans son séminaire Le Désir, puis qu'il formalisera dans le tableau de la sexuation comme une fonction. Il sera ou non opérant selon la place à laquelle il est mis et le registre dans lequel il est pris.

Pour le citer : « Le phallus : l’homme n’est pas sans l’avoir et la femme l’est sans l’avoir ». La position d'un sujet variera entre "avoir ou être le phallus".

Et puisqu'il s'agit d'un positionnement par rapport à un signifiant, nous entendons que l'altérité masculin/féminin n'est pas déterminée par l'anatomie.

"L'anatomie ce n'est pas le destin", mais elle n'est pas sans importance : c'est la scène où peut se jouer la comédie inconsciente de la différence des sexes. Les incidences ne seront pas les mêmes selon que ce soit un homme ou une femme qui l'a ou qui l'est.

À titre d'exemple, j'ai retrouvé dans mes notes le discours suivant concernant un poste à responsabilité :

"J'ai peur de l'avoir car du coup je pourrais le perdre. J'ai l'impression que cela m'a été donné, que ça ne vient pas de moi et que l'on peut me le reprendre...". Est-ce un homme ou une femme qui parlait ?

En conclusion, pour les analystes le sexuel n'est pas une affaire naturelle mais une construction langagière : c'est la position dissymétrique de deux sujets par rapport au phallus. Et contrairement à ce que pourrait penser un philosophe lisant Freud au premier degré, la sexualité n'est pas la cause de la névrose mais le lieu où elle se joue.

Pourquoi le référent qui permet aux hommes et aux femmes de se situer renvoie-t-il à l'image de l'organe mâle ?

Parce qu’il est possible de faire un nouage boroméen avec le sexe masculin :

1 - C'est un organe en relief possédant une image spéculaire.

2 - Il est impliqué dans le réel de la différence anatomique des sexes et de la reproduction.

3 - Enfin et surtout, son fonctionnement physiologique est compatible avec la physiologie du symbolique (nous verrons plus loin l’importance) :

- Quand il n’est pas en état de marche il est quand même là et quand il est en état de marche il peut se dérober, donc présence sur fond d’absence et vice versa.

- Il échappe au contrôle de la volonté et il semble répondre à un commandement Autre, à savoir qu'il lui arrive de marcher quand il ne faudrait pas et vice versa.

- Enfin, son implication dans la reproduction et dans la filiation nécessite une certaine foi, "pater incertus".

Il n’existe pas de région anatomique chez une femme qui réponde à ces propriétés symboliques et Melman nous dit que "les organes en creux ne peuvent pas valoir comme un trait". Si un référent est pris du côté féminin, il pourra faire référence dans l'imaginaire et le réel, mais il ne pourra pas valoir comme référent symbolique. C’est ce que l’on peut lire dans le Cœur cousu, roman de Carole Martinez, où une boite s’échange de femme en femme, de sœur en sœur. Référent féminin dont le contenu change d’une femme à une autre. Nous pouvons donc rencontrer des référents féminins mais aucun qui puisse valoir pour toutes les femmes, ce qui fait dire à Lacan "La femme n'existe pas".

Comme le soulève mon titre je me suis interrogé sur la valeur de ce référent : quelle place notre social lui accorde, quelles en sont les incidences sur les individus ?

Considérons les sociétés qui nous ont laissés en témoignage une trace écrite de leur histoire, nous constatons qu'elles relèvent d'une organisation patriarcale. Le père est le représentant légal de l'ordre phallique puis la religion le sacralise. Pour caricaturer un peu le dix-neuvième siècle, les insignes masculins et féminins sont distribués selon l’anatomie dès la naissance par le discours social. Les places, les fonctions des hommes et des femmes sont bien définies, bien cloisonnées. Opposition des sexes plutôt qu’altérité.

Nous reconnaissons les caractéristiques d’une identification sexuelle se déroulant dans un registre imaginaire autour d’un phallus positivé. Dans ce contexte, un homme pouvait se retrouver avec une parure phallique imposée par le social, sans avoir à se poser de question, sans que cela ne relève d'un acte. Après, il était de sa responsabilité de se situer par rapport au phallus symbolique et de passer d'une pose "priapique" à une position phallique.

En institutionnalisant l'ordre phallique, le discours social offrait au sujet une modalité de défense particulièrement économique, consistant à privilégier le phallus imaginaire. Toutefois, il est important de noter que cette configuration respectait la physiologie et la fonction symbolique du phallus.

La névrose au temps de Freud n’était-elle pas une exagération du « trait 1 » pour les hommes et du « c’est pas ça » pour les femmes ?

L’économie phallique, gouvernée par les lois de la parole, est aujourd’hui en concurrence avec une économie d'objet, régie par les lois de l'offre et de la demande. Pour dire la même chose autrement, d'une société qui avait le souci de faire régner et de protéger l’ordre phallique, nous voilà dans une société qui privilégie le droit à la jouissance pour tous. Peut-être même pourrions-nous aller plus loin en disant : le droit au plaisir pour tous.

Le phallus n'est plus en position d'exception, le seul à organiser notre social. Nous voilà passés d'une société "toute phallique" à une société "pas toute". À dire les choses ainsi, nous pouvons nous demander si notre société est passée du côté féminin dans le tableau de la sexuation, mais pour cela il faudrait reconnaître le phallus comme l’unique organisateur.

Comment les individus s'organisent-ils avec ce nouveau discours social ?

D'une certaine façon, nous pouvons dire que le sujet ne change pas : il cherche toujours à se défendre et le social lui offre une modalité radicale pour se débarrasser du phallus symbolique. Comment nommer ce mouvement ? J'avais proposé le terme de "dédain du nom du père" lors d’un travail sur la dépression. Ce terme ne semble pas adapté au cas du phallus car s'il est effectivement mis de côté, cela se fait sans mépris.

Voilà une hypothèse de construction pour tenter de préciser les choses :

Pouvons-nous dire que, en adéquation avec l'économie de marché, les individus auraient la liberté de choisir leur référent individuel dans le vaste choix des objets ordinaires et de pouvoir en changer au cours de la journée, au gré de leurs envies ou du contexte.

Si cela a du juste, ne peut-on pas dire que l’on est passé de « choisir sa névrose » au temps de Freud à « choisir son référent ».

Des propriétés du référent, dépendront l'expression des symptômes.

Le phallus n’est opérant qu’à la condition d’être voilé, si notre discours social l'assimile à un objet et ne le prend par comme un signifiant, il perd ses fonctions symboliques. De même, nous avons vu qu’un référent pris du côté féminin n'avait pas de fonction symbolique. Que penser des propriétés d'un référent pris dans le champ de la mort ou des objets de consommation ?

Et quel est le prix à payer pour un référent n'ayant pas ou plus de fonction symbolique ?

1 - Tout d'abord le référent est instable et ne fait pas fonction d’UN. Difficile dans ces conditions d'ordonner ses affaires, de trouver une échelle de valeurs sur laquelle compter.

La symptomatologie diffère des classiques névroses freudiennes, elle prend des allures d'évitement, d'errance, de désorientation face à la multitude et à l’équivalence des repères. À l'opposé, elle peut aussi prendre des allures d’engagement militant dans un référent donné. Des patients décrivent également l'impression déstabilisante d'avoir une personnalité changeante, ou se plaignent de grandes variations de l'humeur souvent médiquées à tort comme des P.M.D..

2 - Le symbolique est associé à une grande souplesse car l'absence est rendue supportable du fait qu'elle se déroule sur fond de présence. Se retrouver avec un référent qui n'a pas cette fonction confronte le sujet à des lois, à une répression ou à des contingences bien réelles. D'un fonctionnement analogique, nous passons au tout numérique et à la joie du binaire : 0 ou 1. Beaucoup de mes patients me décrivent une vie organisée de façon rigide autour d'un référent bien tyrannique : planning domestique, pointeuse au travail, objectif chiffré au-dessus de la tête, etc. D'un référent qui faisait autorité nous voilà sous le régime de l'autoritarisme. Une jeune « saisonnière » me disait "quand je travaille c'est 7 jours sur 7 et ça va, mais sinon je n'arrive pas à trouver une raison pour me lever...". Il arrive que cette impression d'être coincé dans sa vie (dans son travail, dans son couple...) se transpose de façon métonymique dans une nouvelle symptomatologie, "l'autoroutophobie" : "Impossible d'aller sur une autoroute, je me sens coincé à droite, à gauche et s'il y a un bouchon je ne peux pas faire demi-tour...". L'irréversible, n'est-ce pas une autre façon de représenter le réel ?

3 - Le phallus sexue et civilise la perte en lui donnant la valeur d'un manque symbolique. Sans cette fonction, nous nous retrouvons confrontés de façon traumatique à un réel non sexué, voire à un réel non troué si la parole est mise hors jeu (comme cela arrive avec nos nouveaux moyens de communication). Atteste à cela le développement des cellules de crises psychologiques au moindre incident.

Pour nous questionner sur notre nouveau fonctionnement, nous pouvons nous interroger sur la fonction des sports à hauts risques.

Ce peut être une activité défensive défiant les lois de la gravité et niant le réel de la mort. Nous qui habitons à Grenoble, nous rencontrons (rarement en consultation) des jeunes gens dont l'activité principale est de risquer leur peau la journée et de se défoncer le soir.

Il en est d'autres, jeunes ingénieurs attirés par nos montagnes, qui, le matin, bien ordonnés phalliquement, s'affairent consciencieusement à leur travail et qui, l'après-midi, changent de tenue, de référent puis vont s'envoyer en l'air en parapente.

N'est-ce pas nouveau qu'un homme puisse changer aussi facilement de position au cours de la journée ? Nous pouvons nous interroger sur la fonction de ce changement :

- Il peut s'agir d'une modalité moderne "d'être" le phallus et de se payer une bonne tranche de jouissance Autre. L'inconvénient de cette position, c'est bien connu, c'est la chute.

- Ou ce serait l'adoption d'un nouveau référent, pris dans le champ de la mort, afin de se libérer momentanément de l'ordre phallique et s'adonner à un plaisir illimité, enfin presque.

- Ou encore, cela représenterait la tentative maladroite de se structurer en cherchant un nouveau référent. Espoir de nouage en mettant en scène le repérage d'une limite, d'un impossible mais hors du champ sexuel, amadouer un vide représentant métonymiquement celui causé par le symbolique. Voilà qui semble économique au premier abord, mais le prix à payer est tragique en cas de faux pas.

Si nous pouvons dire que le sexuel nous permet de supporter la mort, ne pas avoir un référent sexué nous y confronte de la façon la plus radicale !

Devant les difficultés de son patient, la tâche du clinicien sera de faire la part des choses entre un sujet qui se défend du symbolique :

- En constituant un symptôme alors qu'il est référé phalliquement.

- En tentant de se structurer avec un nouveau référent.

- Ou encore en se référant à un phallus aux propriétés symboliques altérées par le discours social et par notre technologie.

À titre d'exemple, lorsque nous observons qu'un homme fonctionne dans le "pas tout", nous pouvons nous poser la question de savoir si c'est une défense hystérique à l'ancienne ou si ce sont les nouvelles dispositions d'un sujet vivant dans un social multiréférentiel.

Un analyste n'aura pas à se transformer vainement en "orthophalliste", venant administrer le seul et bon ordre phallique, mais plutôt à ménager un lieu ordonné par les lois de la parole où l’analysant pourra témoigner et expérimenter l’effet de ses choix. Au bout de longues séances préliminaires (leur durée n'a-t-elle pas augmenté ?), émergera peut-être un symptôme structuré phalliquement, nous permettant alors de travailler en terrain connu, celui de la névrose de transfert.

4 - Une autre caractéristique de notre social, nous l’avons vu, est que la place des hommes et des femmes est devenue floue. Dans la directive 2001 de l’Éducation Nationale, nous avons deux messages concernant l’éducation sexuelle.

- Premièrement : égalité des sexes,

- Deuxièmement : respecter les différences.

Mais alors, si nous sommes tous égaux entre homme et femme, comment et où se situent les différences ?

J'ai eu une réponse en écoutant un débat sur France Culture concernant la pornographie : nous sommes passés d’une répartition sexuée des films selon les deux genres homo et hétéro, à une catégorisation de clips selon des pratiques bien spécifiques, mélangeant les genres. C'est-à-dire que la pornographie ne prend plus en compte la différence des sexes mais propose un découpage selon diverses pulsions partielles. Au fond, même la pornographie s’est pliée au D.S.M.

N’est-ce pas ainsi que notre social répartit en de multiples catégories les individus faisant ainsi disparaître la notion d'altérité ? Le découpage se fait selon des facteurs identitaires imaginaires n’ayant plus de lien avec le sexuel, les individus sont clivés en différentes communautés homogènes : le lien social ne se fait plus à l'autre mais soit au même, soit à l'étranger

Cette illusion qu'il serait possible de faire sans le référent phallique, perturbe le repérage homme/femme et entraîne des conséquences sur leurs relations sexuelles. Mais pouvons-nous encore parler de sexuel sans phallus ?

En l'absence de sa fonction nous voyons se désexualiser la copulation au profit de l'accouplement. Entendons "copulation" comme le propose Lacan : la conjonction de deux éléments hétérogènes grâce à une copule, le phallus. Par opposition, l'accouplement serait un assemblement par paire, sans tiers.

La prise du sexuel par le langage a un coût incompressible sur la jouissance sexuelle puisqu’une perte est impliquée. Mais le fait que le désir et le fantasme soient mis en jeu, lui donne toute sa complexité et toute sa richesse. Aujourd'hui, grâce à la maitrise de la procréation et en accord avec le discours ambiant, cette jouissance est concurrencée par un plaisir d'organe, facilement accessible et subjectivement économique.

Lacan nous dit : "Dans le cadre du sexuel aucun des partenaires ne peut se suffire d'être sujet du besoin ou objet d'amour mais cause du désir".

Il y a un prix à payer à cette facilitation : nous entendons que des relations dites génitales procurent un tiède plaisir en comparaison du feu de la jouissance sexuelle appelée aussi " la petite mort".

À ce propos, la littérature et notre clinique nous rappellent que la jouissance flirt de près avec la mort et la folie. L'orgasme n'est-il pas un moment de désubjectivation dont l'expérience renvoie directement au vide ?

Le phallus a pour fonction de borner et de sexuer la jouissance. Et paradoxalement, il autorise son accès. Il a donc une fonction protectrice pour le sujet mais, à l'instar d'un bâton en travers de la gueule du crocodile, il n’a pas une fonction obturatrice. Consommer du génital en se débarrassant du phallus peut donner l'illusion d'une jouissance illimitée enfin débarrassée du non-rapport. Cela est impossible puisqu'il s'agit d'un effet de langage et que le phallus n'est pas la cause mais le représentant. Pour citer Lacan : "Camoufler sa béance en s'en remettant à la vertu du génital est une escroquerie".

Si la fonction du phallus n’est pas opérante, comment tempérer les effets du langage qui pourraient surgir au cours d'un accouplement considéré comme ludique et sans conséquence ? À l'insu du sujet, son fantasme peut se mettre en jeu ou son désir se révéler de façon brutale car non médiée. Une relation banale peut faire acte voire traumatisme, déterminer ainsi un avant et un après qui ne sera pas géré de la même façon selon que nous soyons homme ou femme. Si le sujet n’est pas protégé par le représentant des lois de la parole ne va-t-il pas se tourner vers les lois civiles ?

J'ai entendu l'exemple d'une jeune fille s'étant retrouvée avec plusieurs partenaires sympathiques mais sans qu'elle ne le souhaite vraiment, et cela suite à un malentendu (le net ne nous a pas débarrassé de ces aléas...). Cette affaire est remontée aux oreilles de la police car un membre de sa famille l'a entendu dire "J'ai tellement joui que j'ai cru devenir folle !". La justice se demandera s'il y a eu abus mais est-ce que cela arrangera les affaires du sujet ? Demandons-nous comment cette jeune femme va pouvoir assumer sa jouissance et son fantasme? Peut-être aura-t-elle la chance que, dans le groupe, se trouve un "bon gars" capable d'un acte d'amour, un homme qui lui offre ses bras pour la soutenir et pour assumer la responsabilité de cet "au-delà du plaisir".

Que valent les anciens repères et comment en trouver de nouveaux ? Kaufman parle d'une attitude plus libérée des femmes de la nouvelle génération en matière de génitalité, d'une certaine banalisation de l'accouplement, d'un temps réduit entre le premier verre et le lit. Il décrit un comportement de drague qualifié de masculin ou viril. Parlant d'un homme, j'ai entendu des femmes dire : "je vais me le faire"... À cela, il décrit comme conséquence "que les gentils garçons sont à la dérive, que cela révèle et favorise le machisme primaire des autres et que les filles traînent leurs aventures de passage comme des casseroles quand elles veulent du sérieux.".

Si notre social facilite les rapprochements, dans tous les sens du terme, il persiste un irréductible qui rend nos relations toujours aussi complexes et propices aux heurts.

Pour terminer ces remarques, je voudrais dire quelques mots sur notre avance techno-scientifique.

Il y a quelques décennies, l’homme avait tout pouvoir d’offrir ou non sa semence à une femme. Enfin presque tout pouvoir, puisque son érection dépend des vicissitudes de son discours inconscient. Contrairement à ce que l’on entend, l’homme n’est pas mené par son sexe mais c’est son sexe qui est mené selon son inconscient. De son côté, la femme avait presque tout pouvoir pour déterminer qui était le père. Le fruit de leurs amours étant considéré comme un don divin, qu'il soit bien reçu ou qu'il ne le soit pas.

Les progrès en biologie appliquée ont permis le contrôle des naissances par les femmes avec une efficacité proche de 100 %. Les ratés étant, comme souvent en médecine, imputables à l’inconscient encore que, avec les nouvelles technologies comme les implants, même l’inconscient n’a plus son mot à dire.

Quant aux hommes, ils peuvent avoir la certitude que leur progéniture est génétiquement la leur.

D’une certaine façon, hommes et femmes ont perdu leur pouvoir spécifique dans une illusion de maîtrise et la conception a perdu son côté sacré. Un pas de plus a été fait avec les PMA : L’impuissance réelle ou la stérilité sont devenues des impossibles franchissables. Le clonage animal est une nouvelle étape, la reproduction sans gamètes mâles est possible. Et un jour, les grossesses extracorporelles ?

Nos moyens technologiques déplacent le réel au point de modifier les propriétés physiologiques, en réduisant les impossibles et en faisant disparaître toutes les incertitudes, les mystères. Dans ces conditions, comment ménager une place au manque, au désir, à l'inconscient ?

Le jour où la physiologie du sexuel ne sera plus compatible avec celle du symbolique, sur quelle scène pourra se jouer la tragédie du langage ?

Comment, dans ces conditions, le trou foré dans le réel pourra-t-il conserver une valeur sexuelle ?

Que restera-t-il de la dissymétrie des sexes ?

Les techno-sciences nous donnent l'illusion que le sujet n'est plus contraint par l'impossible et qu'il peut accéder à une jouissance illimitée en payant le prix en espèces (dématérialisées). En réalité, elles ne permettent que la satisfaction momentanée d'un plaisir dont le prix se paie en nature, c’est-à-dire dans le réel de la dépendance à un objet matériel et ceci au détriment du désir.

Si l'on considère la consommation actuelle de Viagra, nous pouvons dire que, depuis le temps de Freud et contrairement à ce qu'il souhaitait, les modalités ont changé mais que les difficultés restent les mêmes...

Pour conclure,

Ce qui m'a mis en difficulté avec ce travail c'était, soit le risque de passer pour un phalloclaste, soit de tomber dans un discours nostalgique en évoquant le "déclin du phallus". Car il n'y a pas à regretter l'ancien régime avec son lot de névroses gravissimes, avec la ségrégation des hommes et des femmes, avec les élans guerriers au nom d'un étendard. Se structurer n'était pas plus facile hier...

Aujourd'hui, ce qui ne change pas, c'est que le sujet cherche toujours à se défendre de ce qui le constitue, le symbolique. Ce qui change, ce sont les modalités de cette défense car elle s'exprime sur une scène différente :

- La scène sociale dont le discours a changé. Ayant à disposition une foultitude d'objets attrayants, il nous donne l'impression qu'il en serait de même pour ce qui nous réfère. Nous serions passés d'un référent commun imposé à chacun, au référent individuel choisi dans une large palette d'objets allant du Phallus au Détritus en passant par l'Utérus ou le Radius...

- La scène anatomique est différente puisque les techno-sciences ont modifié le réel en repoussant toujours plus loin les limites du possible. La physiologie sexuelle se prête-t-elle toujours au jeu du langage ?

À ces nouvelles dispositions, nous repérons des effets plutôt sympathiques et d'autres qui le sont un peu moins :

1 - Nous pouvons nous offrir le luxe d'avoir plusieurs vies avec, néanmoins, le risque d'en perdre le sens...

2 - En choisissant un référent hors du champ sexuel, nous pouvons nous affranchir de certains embarras : être enfin sympathique et cool les uns avec les uns. Mais dans ces conditions comment supporterons-nous le réel de la mort si ce n'est en la niant ?

3 - Les femmes ont gagné en droit, en reconnaissance sociale et les hommes sont peut-être moins ... bornés ! Le prix à payer est que les repères masculin/féminin dans le social sont devenus flous, au point que nous avons bien du mal à nous repérer.

4 - Le plaisir d’organe est une alternative possible à la jouissance sexuelle. Le gain de facilité et d'accessibilité se paye au détriment de l’intensité et du désir.

5 - Le réel du non-rapport étant de structure, la génitalisation du sexuel le repousse confortablement sans pour autant le faire disparaître. Son retour brutal, car non civilisé par les lois du langage, peut venir faire traumatisme et le sujet n’a plus que les lois civiles pour s’en protéger.

Donc, même avec notre social facilitateur, il persiste des embarras causés par le langage et il faut bien conserver un référent pour ne pas perdre le nord.

A partir de mon hypothèse, je me suis demandé quel est le mécanisme à l'origine de ces nouvelles modalités :

1 - Les nouveaux référents que nous avons à disposition sont-ils vraiment opérants pour nous structurer en laissant radicalement de côté le phallus ? Nous aurions donc à faire avec une nouvelle économie psychique dépendant des propriétés du référent en question.

2 - Sommes-nous inévitablement gouvernés par l'économie phallique du fait que nous parlions et que nous jouons à faire "comme si" avec des pseudo-référents ?

3 - Ou encore, s'agit-il de la banalisation des changements de position "être-avoir" liée à un discours social qui l'encourage, les manifestations des symptômes étant donc différentes de l'époque où ce discours les réprouvait ?

Une deuxième question est de savoir comment le phallus peut conserver sa valeur pour un sujet alors que notre social invalide sa fonction symbolique ? Comment peut-il être encore opérant ?

Je vous propose l’hypothèse qu’en institutionnalisant l’ordre phallique, notre social avait corrompu sa valeur sans pour autant altérer sa fonction.

Aujourd’hui, le sujet ne voit plus son référent imposé par le social et il doit décider comment et avec quoi il se repère.

Ne pouvons-nous pas dire que si un sujet s'oriente phalliquement, c’est-à-dire qu'il choisit comme référent un signifiant qui n'a comme seule garantie de ne pas en avoir, cela nécessite de sa part un véritable acte de foi qui lui redonne toute sa valeur symbolique ?

Notes
Bibliographie