Théorie psychanalytique

 
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Le cas Fouquet

Auteur : Claude Dorgeuille 19/04/1996

Bibliographies Notes

La question à propos de laquelle je vais examiner le cas de Nicolas Fouquet est la suivante : comment se fait-il qu'un homme dont l'intelligence était hors du commun, au témoignage de ses ennemis comme à celui de ses amis, se soit laissé arrêter en septembre 1661, sans rien faire pour se soustraire à ce qui le menaçait depuis plusieurs mois, malgré sa connaissance des hommes et les avis réitérés de tous ses amis ?

La tragédie, car c'en est une, dont il va être malgré lui le héros se joue entre quatre personnages : lui-même, Mazarin, Colbert et Louis XIV, accessoirement la Reine-mère, Anne d'Autriche. Les données en ont été systématiquement falsifiées par l'un des acteurs principaux, Colbert, et la réalité des faits n'a été établie, et de façon magistrale, qu'à la fin du XIXe siècle par Jules Lair dont l'ouvrage sur Nicolas Fouquet a été publié en 1890(1). Il est d'ailleurs dédié au Baron Haussmann, lui-même victime de l'injustice, et qui reçoit "du budget une pension dix fois inférieure à la somme que Louis XIV dépensait pour Fouquet enfermé à Pignerol". Jules Lair présente ainsi son travail :"Je n'aurais jamais eu la présomption de vous faire hommage de ce modeste travail, si je n'avais eu la certitude qu'à défaut d'autre mérite il se présente au moins comme une oeuvre de vérité et de réparation. Étudiant une autre histoire, celle de Louise de la Vallière, et trouvant le personnage épisodique de Fouquet, j'ai pris au sujet du Surintendant, l'opinion toute faite non seulement par de bons esprits de notre temps, mais par des contemporains en crédit. Personne naturellement ne s'est inquiété de mon appréciation. Elle me restait cependant sur l'esprit, comme un remords de conscience. Je reverrais à ma victime avec toutes mes préventions et le secret désir de ne m'être pas trompé ; mais à chaque séance, un trait du visage se modifiait, un autre s'éclaircissait. Au bout d'un an ou deux de ces retours inquiets, n'y tenant plus, j'ai entrepris l'oeuvre dont vous voulez bien accepter la dédicace2."

Curieusement l'histoire va se redoubler au niveau des historiens puisque l'auteur du dernier ouvrage consacré à Fouquet s'attribua, et les médias avec lui, le mérite d'une réhabilitation pleinement effectuée un siècle plus tôt.

J'avais évoqué l'histoire de Fouquet en 1987, lors de nos journées consacrées à la délinquance. C'est ici, évidemment, de ce que nous appelons de nos jours la délinquance en col blanc qu'il s'agit. Cet aspect est secondaire au regard de la question posée, mais cependant impossible à éluder puisque le drame s'ordonne autour de cette question. Nous verrons comment la définition en est problématique et quelle est l'importance des discours dans lequel sont pris les divers protagonistes et leur relation avec ce que nous appelons l'aveuglement de Nicolas Foucquet.

Je serai donc amener à citer abondamment les différents protagonistes puisque, de notre point de vue, le témoignage des intéressés nous importe plus que le dégagement d'une vérité objective toujours problématique. A cet égard l'ouvrage de Jules Lair est irremplaçable et mériterait une réédition, permettant la rectification d'erreurs en fin de compte mineures. En effet il s'appuie pour une grande part sur les Défenses rédigées par Foucquet en prison à partir de 1662 et dont la publication a été assurée par sa famille, sa femme en particulier, d'un dévouement exemplaire. Elles comportent seize volumes dont les premiers imprimés à Montreuil ont commencé à se répandre dans le public à la fin de 1662. Elles constituent un document remarquable à tous égards, et ceci d'autant plus que Foucquet n'avait aucune de ses archives à sa disposition et qu'il a dû reconstituer dans leur détail toutes les"affaires"dans lesquelles on mettait en cause sa conduite. La publication s'étendit jusqu'en 1667, puis une nouvelle édition incomplète, fut réalisée en 1696. Une partie de ces Défenses reste d'ailleurs encore inédite.

On pourrait estimer que la suspicion s'impose en face d'écrits destinés par l'auteur à se défendre dans un procès qui visait à le condamner à mort. En fait :"Voilà ce que pensait, en mars 1663, l'adversaire de Foucquet [il s'agit de Gomont] et de ses avocats. L'auteur de cette étude, avant d'avoir découvert le travail de Gomont, en était arrivé, par une longue et impartiale observation de toute cette affaire, à la même conviction que Lhoste et Auzanet [avocats de Foucquet]. Nulle trace de mensonge ni dans les réponses, ni dans les écrits de l'accusé. Une seule fois, il a équivoqué, quand on l'interrogera sur la communication de son"projet"à Gourville, et cette fois-là peut-être songeait-il plutôt à ne pas compromettre la vie de Gourville qu'à sauver la sienne3."

Les travaux plus récents des historiens, celui de Daniel Dessert4 en particulier, apportent sans doute des précisions, chiffrées surtout, à partir du dépouillement des documents anciens mais rien qui soit susceptible de mieux éclairer notre problème. Il existe d'ailleurs un texte de Paul Morand5 relativement court, au style alerte et séduisant, qui donne un tableau de la vie et des oeuvres de Fouquet dont le ton me paraît tout à fait juste ; c'est une lecture plus facile pour ceux qui voudraient en savoir un peu plus sur le personnage et les circonstances de sa chute.

Je me dispenserai de rappeler quelles étaient les pratiques financières de l'époque, c'est-à-dire la multiplicité des impôts et leurs modes de recouvrement. On les trouve décrits dans de nombreux ouvrages et il suffit de s'y reporter6. Je suis par contre obligé de rappeler la carrière de Fouquet ce qui sera l'occasion de montrer comment les événements se sont enchaînés pour aboutir inéluctablement à la conclusion que nous savons.

Le premier acte, c'est la nomination de Mazarin par Louis XIII. Voici comment Pierre Goubert tranche cette question longtemps controversée :"Il paraît désormais sûr que Richelieu ne le désigna pas au Roi comme son successeur, en supposant qu'il l'ait désiré, qu'il l'ait pu et surtout qu'il eût été habile de le faire. Il recommanda certainement de continuer à l'employer. Ce fut Louis XIII lui-même qui, en toute lucidité, décida. Signes évidents (mais qui le comprit vraiment ?), sa valeur personnelle marquée (il l'invite dans son charmant Versailles), son testament ensuite, plus encore le choix de Mazarin comme parrain, donc père spirituel dans toute la force du terme, du dauphin7. " Il convient en effet d'attacher toute son importance à cette fonction de parrain du futur roi. Elle donnera à Mazarin une place essentielle dans la formation de Louis XIV, mais aussi dans la déférence particulière qu'elle induira. Suffit-elle à expliquer la confiance inébranlable que lui témoignera Anne d'Autriche, même aux pires moments de la Fronde ? D'autres liens ont peut-être existé qui correspondraient à ce secret évoqué à quelques reprises par Fouquet pendant son procès, mais qu'il ne révélera jamais.

Fouquet a 34 ans quand il est distingué par Mazarin alors qu'il n'est qu'un simple Maître des Requêtes."Nous touchons à un point décisif de la vie de Foucquet. Les circonstances vont le porter à une situation telle qu'il n'en avait jamais pu rêver de semblable. Depuis six mois, il travaillait sous les yeux du ministre, et ce connaisseur en hommes avait bientôt deviné que dans ce maître des Requêtes, intelligent, brave, passant aisément de l'audience à l'armée, se trouvait l'étoffe d'un plus grand personnage. De fait, Nicolas Foucquet, par son éducation de famille, par ses études, par sa vie administrative et militaire, présentait une variété d'aptitudes toujours rare et particulièrement précieuse dans des temps troublés où il faut instantanément faire face à des difficultés multiples et inattendues8."

C'est à la demande de Mazarin qu'il achètera en 1650 la charge de procureur général du Parlement de Paris. Ce poste était encore plus important dans cette période de la Fronde, dite parlementaire, qu'en temps ordinaire. Fouquet connaissait déjà à cette époque Colbert et les deux hommes possédant en commun un certain nombre de qualités, l'autorité, la capacité de travail, la persévérance, se lièrent d'amitié.

C'est en juin 1651 que Colbert entra comme intendant au service de Mazarin. Pendant toute cette année 1651, celle du premier exil de Mazarin, Fouquet, tout en paraissant suivre officiellement le Parlement dans sa haine du ministre a tout fait pour défendre ses intérêts et le tenait régulièrement au courant de ce qui se passait à Paris. Il ne réussit pourtant pas à sauver la splendide bibliothèque de Mazarin vendue aux enchères sur l'ordre du Parlement. C'est à la fin de cette même année qu'est déclarée au Parlement la majorité de Louis XIV, il a alors 13 ans, et qu'éclate la Fronde des Princes. A la fin de l'année toutes les passions se focalisent, dans la plus grande confusion, sur la question du retour de Mazarin. Foucquet"ne croyait pas la rentrée du cardinal opportune. Il n'en travaillait pas moins, par devoir, à la rendre possible. Circonspect, imperturbable, ne cédant à aucun entraînement de parole, il intervenait au moment propice. Son action était d'autant plus efficace, qu'il la dissimulait plus soigneusement. Il servait sans ostentation, ce qui permit plus tard au ministre restauré, grâce à son concours, d'être facilement ingrat envers lui9."

Lors du deuxième exil de Mazarin, le 18 août 1652, ce fut encore Fouquet, qui avait insisté pour que le ministre s'éloigne, qui lui procure les fonds nécessaires pour son voyage et lui fit même obtenir de la Reine la promesse écrite d'un prochain rappel."Nicolas Foucquet avait vu juste. L'étoffe rouge disparue, la fureur du taureau populaire tomba10."

Au retour de l'exil du Parlement à Pontoise un lit de justice eut lieu au Louvre le lundi 21 octobre 1652 au cours duquel"il fut défendu au Parlement de s'entremettre des affaires générales de l'État, soit en politique, soit en finances, ni de prononcer aucun arrêt contre les personnes chargées du gouvernement.". Comme corps politique, le Parlement de Paris n'existait plus, et Nicolas Foucquet avait été l'éxécuteur volontaire et passionné des hautes oeuvres de Richelieu et de Mazarin. Il passait ainsi au premier plan. Signe indubitable de son succès, il avait déjà des jaloux. On s'étonna de ce que le procureur général, ayant à vivre dans le Parlement, lui eût fait cette insulte. Le Tellier dit tout bas à Denis Talon que cela constituait un manque de prudence ; qu'en effet pendant les négociations, on avait surtout demandé que ni Molé, ni Séguier ne prissent à partie dans leurs discours les conseillers restés à Paris. Fouquet,"qui était de la compagnie, le devait d'autant moins faire ". Quel éclair, quelle lueur sinistre projetée sur l'avenir que cette insinuation ! Elle a pour pendant cette autre réflexion que Denis Talon consignait le jour même sur le registre de son père :"quoi que l'on ait dit, je ne puis être convaincu que M. Le procureur général, qui est un des plus déliés de la Cour, ait fait une action de cette nature sans ordre précis de ceux qui gouvernent ! De l'aveu général le succès de la journée revenait à Nicolas Foucquet. Il triomphait modestement11."

Le 2 janvier 1653 mourrait brutalement La Vieuville, le surintendant des finances. Nicolas posa sa candidature le même jour auprès de Mazarin, devancé par Servien qui avait fait la même démarche la veille."Les candidats abondaient, et cependant Mazarin restait perplexe. Pas un qui fut complètement à son goût. Molé, effectivement, était chargé d'emplois ; Servien, trop âgé, manquait de souplesse. Ni Tellier, malgré sa docilité, ni Foucquet, malgré les sollicitations de son frère, n'obtinrent meilleur agrément... Le cardinal ne se décidait pas. Aux yeux de ce ministre avide d'argent, aucune charge n'était aussi importante que celle de surintendant. Aussi voulait-il tenir le bras de l'homme dont la main tiendrait la clef du trésor royal12. "Après bien des hésitations Mazarin se décide à appliquer la maxime de Richelieu qui prescrivait de nommer deux surintendants, ni trop pauvres, ni trop puissants et qui, se surveillant réciproquement, ne pourraient"divertir les deniers de l'Épargne". C'est ainsi que le 7 février 1653, Servien et Fouquet furent nommés ensemble le lendemain du retour du Cardinal à Paris qui fut acclamé alors par le peuple comme un libérateur. Les inconvénients de cette situation ne tardèrent pas à apparaître et Mazarin se décida par un réglement du 24 décembre 1654 à délimiter précisément les fonctions des deux surintendants. A Servien fut confié l'ordonnancement des dépenses, à Fouquet le soin de trouver de l'argent.

Au moment où Fouquet accède à la surintendance, les impôts ont été perçus avec deux ans d'avance et les rentiers s'ameutent à nouveau aux portes du Parlement. Voici comment Fouquet conçoit la politique financière qu'il convient de mettre en oeuvre :"Il n'estimait pas que les choses fussent si désespérées ni la subsistance de l'Etat impossible : sans doute il ne s'était pas beaucoup appliqué aux emprunts parce que le Ministre n'avait pas semblé le désirer, parce qu'aussi M. Servien n'était pas d'humeur à s'accomoder aux pensées d'autrui. La vérité, c'est que cette conduite n'était pas bonne, qu'on avait tenue jusqu'alors. Le meilleur moyen était d'en prendre une toute opposée : ne manquer jamais de parole, pour quelqu'intérêt que ce fût, mais ramener les personnes à la raison par douceur et de leur consentement ; ne menacer jamais de banqueroute, et ne parler de celle de 1648 qu'avec horreur, pour la détester comme la cause des désordres de l'État, afin qu'il ne pût tomber en la pensée qu'on fut capable d'en faire une seconde ; ne toucher jamais aux rentes ni aux gages, et n'en pas laisser prendre le soupçon, afin que la tranquilité et l'affection, qui est une autre source de crédit, ne fût jamais altérée : ne point tant parler de taxes sur les gens d'affaires, les flatter, et au lieu de leur disputer des intérêts et profits légitimes, leur faire des gratifications et des indemnités de Bonne foy, quand ils avaient secouru à propos. Le principal secret en un mot était de leur donner à gagner ; étant la seule raison qui fait que l'on veut bien courir quelque risque. Mais surtout, s'établir la réputation d'une sûreté de paroles si inviolable, qu'on ne croye pas même courre aucun danger13. "

On voit par ce texte quel fossé séparait les conceptions de Fouquet et celles de Mazarin. Pour mieux faire sentir cette opposition nous allons évoquer les banqueroutes de 1648 et de 1649, moyen pour lequel Mazarin a toujours eu un faible particulier. Fidèle à notre principe nous citerons la façon dont Mazarin, écrivant à l'ambassadeur de France en Hollande, décrit dès le lendemain la banqueroute de juillet 1648. Il veut"lui faire voir évidemment que Dieu aime beaucoup cette couronne, le conduisant à son plus grand bien par des voies qui y paraissaient directement opposées. Toutes ces divisions (de la Fronde) ont produit que S.M., du consentement des traitants qui l'ont assistée jusqu'ici et à leur entière satisfaction, parce qu'ils appréhendaient pis, a reculé leur assignation et assuré un fond certain pour la continuation de la guerre. On avait mangé toute l'année courante et les deux suivantes, et on a trouvé le moyen de la remanger une seconde fois, S.M. rentrant dans tous ses revenus et ne donnant à ceux à qui elle doit que l'intérêt de leur argent fixé pour cent... Le revenu est de soixante millions ; en abandonnant six millions pour l'intérêt de cent millions qu'on ne rembourse pas, il restera une somme nette de cinquante quatre millions. J'oubliais de vous faire remarquer un autre avantage bien considérable, c'est que, par la résolution que le Roy a prise de retrancher les 15 pour cent qu'il donnait d'intérêt, il a gagné en un instant cinquante millions, pour lesquels les traitants avaient de bonnes assignations aussy bien que pour le principal de leurs debtes14."Le style est inimitable, mais les choses ne peuvent être dites plus clairement.

Cependant le Cardinal accepta les idées de Foucquet et lui conserva sa confiance."Le Cardinal ne s'entêtait guère sur une idée préconçue. Au fond il préférait Servien, qui ne fait rien et ne dit rien par lui-même, à Foucquet, mais réglant son affection pour les hommes sur la mesure des services qu'il pouvait en tirer, il ne se dissimulait pas combien le jeune procureur général, le parent et l'allié des riches familles de Maupeou et des Castille, avec son esprit simple et son imagination féconde, son discours aimable et ses paroles engageantes, était plus propre au rôle de surintendant emprunteur que Servien, vieux, égoïste, hésitant, ne montrant qu'un front négatif15."Fouquet dira très clairement dans ses Défenses :"On vivait sous le régime des accomodements. Peu de jours après le fameux partage des pouvoirs, Mazarin, sans plus se soucier de l'ordonnateur Servien, envoyait à Foucquet l'état des sommes qu'il voulait toucher chaque mois pour la guerre, la marine, l'artillerie, les fortifications, les ambassades, les Suisses, sans oublier le jeu, les ballets, l'opéra. De toutes ces dépenses, il se chargeait à forfait, en gros, sans entrer dans leur détail ni rendre compte, même au surintendant. Bien entendu, pas d'assignation, pas de Billets ; il exigeait de l'argent comptant16."

Le dévouement de Foucquet reste total en toutes circonstances. Au moment du siège de Valenciennes, en 1656, où l'armée française fut mise en déroute, les besoins d'argent sont plus importants encore. Tous les prêteurs se défilent. Fouquet fait alors appel à ses parents et réunit en quatre jours 900 000 livres en écus sonnants. "L'arrivée inattendue de ce subside rendit la confiance au Cardinal étonné et ravi17."Mazarin remercie chaleureusement Fouquet et lui recommande de reprendre cette somme"sur le premier argent qui viendra des affaires qui sont sur le tapis". Ce qui n'empêche pas Mazarin dans le même mouvement de solliciter pour les siens. Le secours fourni par Fouquet est d'autant plus appréciable que l'assemblée du clergé au même moment refusait toute aide,"sachant bien que l'argent est insaisissable ", tant qu'elle n'aurait pas obtenu satisfaction, c'est-à-dire la libération du Cardinal de Retz emprisonné à la Bastille.

Pour cerner un peu plus précisément la position subjective respective de Mazarin et de Fouquet ainsi que le style de leurs relations je vais relater un autre moment de tension survenu en 1657. La lecture des pages 403 à 408 de J. Lair, t.I, sur le mauvais état des finances à ce moment-là et leur fonctionnement dévoyé est un utile complément. Mais les choses sont si compliquées qu'elles sont impossibles à résumer. Nous sommes alors en mai 1657. Courtrai est investie dans l'espoir d'effacer le désastre de Valenciennes mais, une fois encore, Condé sauve la ville et le dépit de Mazarin se retourne contre Fouquet. Poussé par Colbert, il ne cesse de lui"réclamer de l'argent, non pour la guerre, mais pour lui, soit comme ayant avancé des fonds, soit comme fournisseur du pain de munition. Foucquet, au lieu d'argent ou de rentes qu'il n'avait pas, offrait des délégations sur des affaires dites extraordinaires, par exemple sur une fabrication de menue monnaie. Colbert, qui savait que le petit peuple voyait cette opération d'un mauvais oeil, refusait. Il redoutait des indiscrétions dangereuses pour la réputation de son maître. Mazarin se montra moins impressionnable que son intendant. Certes, il était absolument nécessaire que son nom ne parût pas ; mais"on peut remédier à cet inconvénient en faisant paraître le nom d'Albert ou tel autre que vous jugerez à propos". Il y avait d'autant plus lieu d'être coulant que Foucquet employait Cantarini et Canami, banquier et débiteurs du ministre, dans cette fabrique de monnaies ; de plus on avait ménagé un donatif, en bon français un pot-de-vin, dont le cardinal pourrait disposer18."En juin la situation s'aggrave. Mazarin veut être remboursé. Mazarin écrit à Colbert :"Vous pourrez dire à M. le procureur général qu'il eût été bon que j'eusse été remboursé de ces dernières avances par affaires faites et non par celles qu'il projette de faire. Il me semble que, sans présomption, je pourrais être considéré comme les autres qui ont fait des avances et qui ont été remboursés sur les dernières affaires et qui sont payés des intérêts jusqu'au dernier sol, pendant que je ne sais pas ce que c'est que d'avoir un denier d'intérêt." A ces attaques Foucquet répliqua par une lettre très énergique en date du 26 juin 1657 se plaignant de la caution que semble donner Mazarin aux critiques sur la gestion des finances qui ruinent son crédit et son honneur."Le reste ne mérite pas d'y répondre. Votre Éminence sçait bien qu'il n'y a pas d'argent à l'Epargne, et qu'on n'y paye qu'en papier, qui ne se transporte pas dans des charrettes ; et j'ose bien dire encore que, s'il y en avait eu, j'aurais eu droit d'en prendre ce qui m'est deu, pour une occasion où j'en aurais eu besoin19."

On conçoit assez facilement l'inquiétude croissante de Foucquet convaincu à certains moments que Mazarin, jaloux, lui tendait des pièges pour le perdre."Alors il faudrait se défendre. Soit, mais comment ? C'était un des procédés d'esprit de Foucquet d'éprouver ses pensées en les écrivant. Il écrivait d'ailleurs presque aussi vite qu'il pensait, jetant sur le papier tout ce qui lui passait par la tête20."C'est ainsi que naquit son premier projet de défense rédigé dans son cabinet de Saint Mandé où il s'était enfermé tout une journée. Ce document, ainsi qu'un second rédigé plus tard dans des circonstances similaires et dans un état d'extrême fébrilité, sera utilisé contre lui lors de son procès. Mais autant il s'alarmait facilement, autant il reprenait facilement confiance, d'autant que Mazarin, dans ces cas, savait reprendre son ton cassant."Je voudrais Bien, écrivit-il à Basile Foucquet le 16 juillet 1657, que le procureur général ne donnât point tant de créance à ceux qui, pour faire leur cour auprès de lui, lui de faux rapports. Il m'a écrit une lettre pleine de plaintes, qui n'ont aucun fondement légitime et offensent fort l'estime et l'amitié que j'ay pour lui. Je lui témoigne par ma réponse que j'en ai quelque chagrin21."Tout se termina alors par un échange de déclarations d'amitié écrites sur la même feuille de papier.

Fouquet avait acquis Vaux en 1641, sa propriété de Saint Mandé, mitoyenne avec le château de Vincennes, en 1654. En 1658, c'est à la demande du Roi et de Mazarin qu'il acquiert Belle-Isle, qui appartenait au cardinal de Retz, pour écarter les acheteurs suspects au pouvoir. Il ne s'y serait pas engagé cependant si Mazarin ne se fut engagé à la reprendre ultérieurement."La véritable témérité fut de compter sur cette promesse"écrit Jules Lair.

En juin 1658, au moment du succès décisif de la bataille des Dunes, Foucquet tombe à nouveau gravement malade. Il tente alors de dresser un état de ses biens qui s'avère tout à fait médiocre. Bartet, confident de Mazarin, écrivait à ce sujet au Cardinal :"S'il fut mort il laissait sa maison et tous ses amis dans une pauvreté ridicule... Jamais il ne s'est vu une pareille consternation à celle de sa maison et de ses amis. Il a tenu une contenance d'honneste homme et témoigné, quand il y a eu du danger, que rien ne lui faisait peine que ses amis qu'il avait abymés22."J. Lair ajoute, s'appuyant sur le texte des Défenses, t. XII :"Pendant que les parents, les amis veillaient au chevet du moribond, les gens d'affaires s'inquiétaient. Les trésoriers de l'Espargne, jusqu'alors si accomodants, qui, la veille, acceptaient de Bruant, commis de la Surintendance, des promesses de décharge pour plusieurs millions, se concertaient déjà pour le faire arrêter prisonnier. Bruant le sut et se vit à la Bastille. Foucquet guérit de sa maladie, mais non pas le commis de sa terreur. Petit incident, alors caché, désavoué par tout le monde, plein de grosses conséquences pour l'avenir."

Au même moment Colbert établissait l'état de la fortune de son maître qui, elle, s'avérait confortable et pratiquement équilibrée. Alors que Mazarin avait presque tout perdu au moment de la Fronde, Colbert en juin 1658, estimait sa fortune à 8 052 165 livres. Elle atteindra 35 000 000 de livres environ en mars 166123. Quant à celle de Colbert, elle est déjà supérieure à cette époque à celle de Fouquet. Dès 1657 il avait acheté le domaine de Seignelay. Dans une lettre de juillet 1658, Fouquet au sortir de sa maladie fait valoir auprès de Mazarin le travail qu'il assume et les efforts de lui-même et de ses amis pour satisfaire le Cardinal. A cette offre de démission déguisée, Mazarin ne répondit pas.

Servien meurt le 16 février 1659. Poussé par Colbert, Mazarin envisage de prendre lui-même la surintendance, mais la situation est telle qu'elle l'obligerait à s'engager sur ses propres biens et cela est hors de question. Après bien des hésitations, il se décide à nommer Foucquet, seul surintendant, le 20 février 1659 en le couvrant comme toujours dans ces cas là de compliments et de bonnes paroles." Croyant prendre ses précautions et même se faire valoir Foucquet remit à Mazarin, le 7 mars 1659, l'état de"cinq millions et tant de mil livres"à lui dus par le roi et qu'il devait lui-même à des prêteurs... En remettant au Cardinal l'état de ces dettes dont il s'était surchargé, il pensait prouver son dévouement. Tout au contraire, ses ennemis tournèrent à mal ce beau zèle, et préparèrent ces accusations sous lesquelles l'infortuné devait un jour succomber24."

Les manoeuvres de Colbert à l'occasion de la mort de Servien avaient échoué. Mais il ne désarme pas et il adresse à Mazarin le 2 octobre 1659 un long factum dans lequel il désigne l'activité de Fouquet, l'accusant de passer son temps à Vaux, d'entretenir la confusion dans les affaires. Il y envisage aussi la création d'une chambre de justice qui ferait rendre raison au surintendant. Mais Foucquet, qui avait aussi la responsabilité de la poste put avoir connaissance du document avant qu'il parvienne à Mazarin, alors à Saint Jean de Luz. Les deux hommes se jouèrent l'un à l'autre la comédie et Mazarin fut convaincu que Fouquet ne se doutait de rien.

En avril 1660, Fouquet, dont l'inquiétude ne cessait d'augmenter, rédige une longue lettre adressée à la Reine-mère dont on ne sait d'ailleurs si elle lui a même été envoyée. Vers la fin, Fouquet déclare :"Je veux faire ma confession tout entière, et, après avoir dit cy-dessus à mon avantage plusieurs choses, il faut que je dise mes défauts."J. Lair résume la suite ainsi :"Foucquet reconnaît que son esprit est porté aux choses grandes, au dessus de sa condition ; il aime à faire plaisir, à s'acquérir des amis, et il réussit parce qu'il fait de bonne grâce ce qu'il veut faire. Ses dépenses sont excessives ; il les diminue. Les bâtiments et les jardins de Vaux ont trop coûté, il le regrette. Il a offert ce domaine en présent au Cardinal, et son acceptation l'eût comblé de joie,"parce que donner une chose de cette nature est une action plus grande et plus extraordinaire que de l'avoir faite."En bon et en mauvais, tout Fouquet se révèle dans ces deux lignes. Puis, il explique l'acquisition de Belle-Isle,"terre qui est aussi une place forte". Il l'a payée un million en vendant trois cent mille livres d'autres biens et en s'endettant du surplus. Vaux et Belle-Isle sont de trop grand éclat pour lui, mais, dans sa position, quand on doit de cinq à six millions,"il faut pouvoir un peu se distinguer des autres hommes. Mettre de l'argent à profit, entasser inutilement des sommes dans des coffres, ce serait pour moi une condition assez misérable25."Il faut savoir qu'en ces temps-là Richelieu avait fait construire le château de Rueil, le président de Maisons celui de Maisons Laffite, Servier celui de Meudon, toutes constructions bien plus onéreuses que celui de Vaux.

Pour compléter le portrait contrasté des deux hommes j'ajouterai deux remarques. La première concerne l'ingratitude, dont Mazarin était coutumier plus qu'il n'est d'ordinaire, et que Fouquet ne supportait pas. Dans une lettre du 8 novembre 1651 adressée à Colbert, au moment où Foucquet travaillait à préparer le retour de Mazarin et où il avait déjà en bien des fois l'occasion de souffrir de cette ingratitude du Cardinal, il écrit :"Il me semble que, quand les services qu'on lui a rendus [à Mazarin] jusqu'à présent ne le toucheraient point, ce que je pris, et pour et contre son intérêt ici, devrait être de quelque considération26."Il y a là un mot de trop et il est difficile d'imaginer que Mazarin ait pu l'oublier.

L'autre concerne la jalousie de Mazarin envers Fouquet. Mazarin avait sans aucun doute d'immenses qualités personnelles mais il était incompétent en matière de finances et l'habileté du surintendant suscitait à la fois son admiration et sa jalousie. Il est assez extraordinaire à cet égard de relever que Louvois, en 1673, sollicitera de Fouquet, alors depuis près de 10 ans à Pignerol, des conseils financiers pour le service du Roy, dont les finances allaient encore mal. Fouquet adresse à deux reprises ses projets financiers, mais l'affaire resta sans suite27. Il y avait un autre motif de jalousie. Mazarin aimait accumuler les objets de toutes sortes, livres, tableaux, sculptures, mais il était piètre connaisseur, sauf en matière de pierres précieuses. Fouquet avait une culture et un goût exceptionnel. Les artistes qu'utilisera Louis XIV sont ceux que Foucquet avait distingués et rassemblés pour travailler à Vaux. Cela fait beaucoup de qualités que les autres supportent difficilement.

Le quatrième acte se joue juste avant la mort de Mazarin qui intervint le 7 mars 1661, après une longue maladie au cours de laquelle il fit preuve de toute l'énergie et tout le courage dont il était capable.

J'emprunterai à Chéruel, l'un des derniers auteurs empreints de préjugé traditionnel sur le comportement coupable de Fouquet, la description de la situation du surintendant à ce moment-là :"Fouquet était lui-même aussi tourmenté que les joueurs passionnés qui imploraient son secours. Il était obligé de répondre aux exigences de Mazarin, de payer les créanciers les plus pressés et de se créer sans cesse de nouvelles ressources. En même temps il lui fallait veiller sur ses ennemis et entretenir partout des espions. Mener une vie de plaisirs et d'intrigues, au milieu des soucis des affaires et des préoccupations de la politique, tel fut le problème que le surintendant s'efforça de résoudre. Nous le voyons tantôt au milieu de ses commis, Gourville, Pellison, Bruant, Girardin, chercher comment il fera face aux dépenses imminentes ; puis, troublé par les avis souvent contradictoires qui lui arrivaient de tous côtés, reprenant son plan de résistance, et de guerre civile. Enfin, tourmenté des longs entretiens de Louis XIV avec le cardinal mourant, il s'efforce d'en pénétrer le mystère et ne reçoit que des révélations incertaines, parfois même opposées, qui ajoutent à la perplexité de son esprit. Parvenu presque au comble de la puissance, il n'en est que plus agité et que plus inquiet. Tel est le spectacle que présente la vie du surintendant d'octobre 1660 jusqu'en mars 1661, époque de la mort de Mazarin28."

Dès août 1660, Guénaut, médecin de Mazarin, lui avait signifié son arrêt de mort. La succession était donc ouverte. Les divers groupes s'agitent pour tenter de prévoir qui assumera la succession. Mazarin, lui, conseille au Roi, à ce moment-là, de former un conseil de finances, comme en Espagne. En janvier 1661, Mazarin se fait transporter à Vincennes dans le somptueux appartement qui vient d'être peint par Champaigne. Du fait de son état il avait précipité la conclusion de la paix avec l'Espagne. Il fera de même pour le mariage de ses nièces.

Quant à sa fortune !"Étaient-ils véritablement à lui, ces biens immenses, ces cinquante millions, amassés en moins de six années ? Son confesseur, le Père Ange de Bissari, homme simple, mais d'une grande droiture, lui parlait de l'obligation de restituer le bien mal acquis."Hélas ! répondait le Cardinal, toujours rusant, je n'ai rien que des bienfaits du Roi. - Mais reprenait l'honnête Théatin, il faut distinguer ce que le Roi vous a donné de ce que vous vous êtes donné à vous-même. - Ah ! soupirait le pénitent, si cela est, il faut tout restituer"29."

Pour Colbert, selon ce que ferait Mazarin, c'était de la fortune, ou la médiocrité. C'est lui qui a insisté pour que le Cardinal rédige un testament. Celui-ci"reconnaît que tous ses biens, meubles et immeubles et autres généralement quelconques, de quelque nature et qualité qu'ils soient, viennent et procèdent des libéralités et magnificences de Sa Majesté... Il en fait donc délaissement au Roi par donation à cause de mort, disposition testamentaire ou autrement. "J. Lair ajoute :"Cet autrement était la fin du fin. La donation à cause de mort, le testament ne constituaient pas un abandon, si Mazarin guérissait ; ils ne satisfaisaient pas non plus aux commandements du confesseur. Le"ou autrement", à la rigueur, pouvait s'entendre d'une restitution immédiate. Mais, le testateur l'espère,"Sa Majesté aura la bonté de disposer desdits biens suivant les pensées et desseins de Son Éminence, que Sa Majesté a bien voulu recevoir de sa bouche", espérance qui montre encore un grand attachement à ce bien mal acquis ; aussi ajoute-t-il de nouveau :"laissant toutefois Sa Majesté en la pleine liberté de ladite disposition, comme maître et seigneur de tous lesdits biens"30."

Depuis longtemps les rapports étaient devenus beaucoup plus tendus entre Mazarin, son filleul Louis XIV et la Reine mère. Celle-ci déclarait :"Cet homme ne sera-t-il jamais saoul d'or et d'argent !"Mazarin, de son côté :"Ah ! cette femme me fera mourir, tant elle est importune !"Quant à Louis, son silence cachait une détermination dont on allait bientôt voir les effets. C'est seulement le 6 mars au soir qu'il fit savoir au Cardinal qu'il lui renvoyait sa donation. Mazarin fit alors revenir les notaires pour leur dicter un nouveau testament long et compliqué qui comportait en particulier la clause suivante :"Mondit seigneur cardinal-duc veut aussi que tous les comptes qui concernent les affaires de sa maison et ses affaires particulières, rendus ou à rendre, demeurent et soient mis entre les mains du sieur Colbert, pour les garder, sans qu'il puisse les communiquer, sinon ceux qui seront demandés par Sa Majesté... car il y a plusieurs choses dans lesdits comptes dont il est très important de garder le secret tant pour l'État que pour quantité de personnes et de familles dedans et dehors le Royaume31."Il exige également qu'aucun inventaire de ses biens ne soit effectué après son décès, ce qui n'empêchera pas Louis XIV de l'ordonner quelque temps après. Cinq exécuteurs testamentaires étaient désignés, dont Foucquet, mais seul Colbert restait maître du réglement de cette immense succession.

Le 7 mars 1661, le Cardinal étant un peu mieux fit devant le Roi l'éloge des divers ministres y compris celui de Fouquet. Ces paroles n'étaient encore que mensonge. Mazarin"ne pouvait pas se résigner à l'idée d'avoir un successeur dans le gouvernement. Jamais Mazarin n'avait aimé Fouquet. La lâcheté de Séguier, la circonspection de Le Tellier, le grand âge de Brienne, la jeunesse de Lionne lui avaient enlevé toute inquiétude d'une compétition possible. Aussi savant et aussi habile, aussi fin et aussi ingénieux que chacun de ces quatre personnages, Foucquet possédait en plus le courage et l'audace. Seul, il avait à maintes reprises mis le marché à la main du Cardinal, jusqu'à lui faire peur, et le peureux ne pardonnait pas ; les vieilles rancunes, hier endormies, se réveillèrent subitement dans l'esprit affaibli du mourant32."

C'est là qu'intervient la dénonciation par Mazarin de Foucquet au Roi. Il y a la version que Colbert donne dans ses Mémoires de cette dénonciation ; elle semble quelque peu arrangée. Bien que l'essentiel n'y soit aucunement modifié. Celle de Fouquet, à la page 93 du tome V des Défenses est la suivante :"ou [Colbert] promit un legs considérable à quelques gens d'église, mais on stipula qu'ils diront au malade qu'il est obligé d'oster à Foucquet l'employ des finances, de rechercher les malversations des gens d'affaires, de leur restituer le bien du Roy... La passion de l'argent n'avait pas encore abandonné le domicile du Cardinal ; au contraire, comme le Sujet était plus faible et qu'il résistait moins, elle avait plus d'empire... On consulta Colbert sur ce que disaient les confesseurs ; il s'y accorda modestement." L'ecclésiastique fut chargé de dénoncer Foucquet à Louis XIV. Il semble bien que Foucquet n'a rien su à ce moment-là des accusations portées par le Cardinal mourant.

A la mort de Mazarin, Louis XIV a 22 ans. Son tuteur le Cardinal a assuré sa formation politique mais l'a laissé dans la plus totale ignorance en matière de finances, auxquelles lui-même était peu introduit. Concernant le caractère du roi, une circonstance avait retenu l'attention des contemporains, l'arrestation du Cardinal de Retz en plein Louvre le 29 décembre 1652."Ce que cet événement présenta de plus extraordinaire encore que l'aveuglement d'un homme si rusé et si défiant [Retz], ce fut la dissimulation imperturbable du jeune roi. Il accueillit la victime avec bonté, renouvela ses ordres d'arrestation, entendit la messe avec le plus grand calme33."Un contemporain s'inquiétait dans un écrit hostile à Mazarin que celui-ci"vint encore donner à notre jeune Roy par ses paroles et encore plus par l'exemple de ses actions, cette leçon détestable, que celuy qui ne sçait feindre et dissimuler ne sçait pas régner."La Reine-mère était également impénétrable et Mazarin semble s'être souvent trouvé dans la même inquiétude quant aux intentions de la Reine que Richelieu envers celle de Louis XIII. Dans les semaines précédant la mort de Mazarin, personne ne faisait entrer en ligne de compte l'éventuelle position que pourrait prendre Louis XIV dans la désignation d'un successeur au Cardinal. Aussi la surprise fut-elle générale lorsqu'il déclara qu'il n'y aurait plus de premier ministre.

Il ne fait pas de doute que la perte de Foucquet était décidée dès ce moment. La charge de procureur général du Parlement constituait cependant un obstacle très important puisqu'elle empêchait le Roi de faire juger Foucquet par une chambre de justice composée de commissaires. Louis XIV, endoctriné par Colbert, usa de ruse pour convaincre Foucquet de vendre sa charge de procureur. Lorsque Foucquet manifesta son intention d'accéder à cette suggestion du Roi, tous ses amis s'alarmèrent et le supplièrent d'y renoncer."Impression du public, alarmes des amis les plus dévoués et les plus tendres, rien ne devait prévaloir contre les feintes bonnes grâces du souverain. Foucquet, aveuglé par sa générosité naturelle déclara"qu'il ne voulait ni protection, ni support, ni bien, ni honneur, ni vie qu'en la bonté du Roi"34."A peine avait-il touché un million sur la vente de sa charge qu'il le portait au Roi."Le soir même, Louis, tout joyeux, dit à Colbert :"Tout va bien ; il s'enferre de lui-même. Il m'est venu dire qu'il fera porter à l'Épargne tout l'argent de sa charge"35." Toutes les conditions étaient donc réunies pour envisager l'arrestation de Foucquet. Si l'arrestation n'eût lieu que le 5 septembre 1661 à Nantes où se trouvait la Cour, la célèbre fête de Vaux ayant eu lieu le 17 août précédent, c'est que le crédit et la puissance des amis de Foucquet inquiétait Colbert, et donc le Roi. Au moment de la création de la chambre de justice, Louis XIV déclarera, lors d'un conseil et d'après Colbert :"Il faut purger le siècle par une punition dont on parlera encore dans cent ans. "

Nous ne parlerons pas du procès qui a donc duré d'octobre 1661 à décembre 1664. Les éléments précédents sont suffisants pour amorcer la réponse à la question posée. Disons simplement que ce procès fut un des plus scandaleux de l'histoire. Dès le départ, on falsifie les inventaires de saisie, on ajoute des pièces fabriquées, on en retire d'autres, on altère le texte qui devait être soumis aux Cours souveraines, on refuse pendant plusieurs mois à Foucquet tout conseil et tout document. Très vite cependant l'amoncellement des irrégularités, l'absence de preuves suscitent un profond malaise chez les commissaires, même les plus hostiles à l'accusé. Le Roi et Colbert en sont profondément irrités, eux qui attendaient une condamnation à mort rapide. Toutes ces anomalies finissent par filtrer dans le public, malgré les précautions prises et la publication des Défenses viendra aider au revirement de l'opinion. Foucquet tente au début de sa détention de dresser l'état de ses biens pour s'apercevoir qu'il a 12 millions de dettes. Il en demande l'inventaire qui lui sera toujours refusé."Voilà bien le seul exemple sous l'Ancien Régime d'un ministre arrivé riche au sommet et finissant dépouillé !36"Parmi les nombreux chefs d'accusation, dont aucun ne pourra être établi, citons le féculat ainsi défini par Sébastien Hardy :"Crime de féculat, c'est de prêter les deniers du roi, les billonnes, bailler à usure, mettre à marchandise, les appliquer à son profit particulier ou les convertir en autres choses que les commissions, les ordonnances et leur office portent. Aussi de lever deniers sur le peuple sans permission du roi et ceux qui sont convaincus dudit crime doivent, non seulement perdre la vie, mais aussi leurs biens suivant les ordonnances du roi François faites ès années 1532 et 154537."Avec le crime de lèse-majesté, c'était un des plus graves.

Jules Lair cite une très longue lettre non datée, adressée au Roi que Foucquet aurait rédigée entre octobre et décembre 1662 qui confirme les traits du caractère de Foucquet, tels que nous avons essayé de les dégager."Ce qui frappe le plus dans cette supplique, c'est l'extraordinaire confiance que Foucquet, après quinze mois de prison, conservait dans le Roi. Pendant ces milliers d'heures où avaient battu dans sa tête le flux et le reflux de tant de pensées, il n'avait encore vu comme ennemis que Colbert, Talon et quelques autres. Il avait si peu songé à offenser Louis XIV, qu'il s'adressait à lui comme à son unique sauveur. La lettre fut-elle envoyée ? C'est douteux. Les avocats étaient autorisés à se charger de mémoires, de requêtes ordinaires, mais non de missives adressées au Roi. Quoi qu'il en soit, celle qu'on vient de lire témoigne de l'état d'esprit de cet homme, accusé du crime de lèse-majesté, etc. qui n'avait qu'une idée, rentrer en grâce auprès de son souverain.

Il était encore convaincu qu'on avait surpris la bonne foi du prince, et qu'une explication directe dissiperait les calomnies amassées par ses ennemis38."

Dans ses Défenses, Fouquet attaque Mazarin et décrit très précisément son fonctionnement. Celui-ci ressort suffisamment des citations que nous avons faites. Quant à Colbert :"Le sieur Colbert peut-il nier qu'il n'ait touché en argent comptant, sans aucune forme, sans quittance d'aucun trésorier, sans récépissé même signé de luy, des sommes immenses pour les frais de voyage et de mariage du Roy, sans avoir rapporté une quittance, sans en avoir jamais compté, sans marché précédent fait par les officiers du Roy ?39"

Au terme de ce long procès, après un délibéré qui dura cinq jours et malgré tous les moyens d'intimidation mis en oeuvre par le Roi, Colbert, Le Tellier et Séguier, Fouquet est condamné au bannissement perpétuel hors du royaume ainsi qu'à la confiscation de tous ses biens. A ce prononcé de jugement, que Louis XIV va convertir immédiatement en la prison perpétuelle, après avoir déclaré :"S'il avait été condamné à mort, je l'aurais laissé mourir", Colbert dissimulait sa fureur. En effet, parmi les multiples raisons que Mazarin pouvait avoir de ruiner Foucquet dans l'esprit du roi, il ne pouvait manquer d'y avoir la crainte des révélations que Foucquet pourrait faire au Roi de ses"voleries"considérables. Du côté de Colbert, au contraire il n'y avait rien à craindre, leurs intérêts étant profondément solidaires."C'est vers ce temps-là [fin 1666] que fut accompli un acte vraiment étonnant et qu'on ne saurait croire, si l'on n'en avait pas la preuve authentique. Colbert obtint du roi la permission de livrer au feu les papiers de Mazarin, dont il était dépositaire, afin d'assurer ainsi le secret d'Etat et sa tranquillité personnelle. Ce fut toute sa reddition de comptes. Il est à croire que dans le brasier allumé pour détruire les pièces intéressant la mémoire du Cardinal, on jeta celles qui auraient pu servir à la justification de Foucquet... Colbert poussa la précaution jusqu'à faire ordonner par le Roi la suppression de l'ordonnance qui avait autorisé l'incinération des papiers de Mazarin40."

Quant on sut que Fouquet échappa à la mort, la joie populaire explosa, mais aussi celle de la Reine-mère, d'abord troublée au début du procès par la cabale anti-Fouquet, mais qui avait fini par comprendre ce qui se cachait derrière cet odieux procès. Quant à Louis XIV, Paul Morand fait, d'une façon qui me paraît tout à fait judicieuse, la remarque suivante :"Trop longtemps Louis a été, en politique, l'ombre de Mazarin, pour admettre un seul instant d'être l'ombre de Foucquet. A-t-il eu le complexe freudien du meurtre paternel, inassouvi envers Mazarin, reporté sur Fouquet ?41"

Ceci nous ramène à notre question et à son articulation avec la première partie de ce texte. Quel signifiant était-il donc à l'oeuvre chez Fouquet qui puisse expliquer l'aveuglement de Fouquet ?

Nous n'avons pas, jusqu'à maintenant parlé de la famille de Fouquet. Celle-ci, dont les historiens nous retracent l'histoire depuis le début du XVe siècle, avait, dans ces temps troublés, une qualité singulière qui s'est maintenue pendant plus de deux siècles. Alors que tous les puissants avaient l'habitude de marchander leurs services ou leur fidélité à la monarchie, les Fouquet furent une exception remarquable et remarquée en ceci qu'ils témoignèrent sans la moindre défaillance, même dans les pires moments, la plus parfaite loyauté envers les rois de France. N'est-ce pas ce qui domine, dans l'histoire de Fouquet, que cette loyauté envers le Roi mais aussi envers Mazarin, en tant que représentant du roi, dont il témoignera jusqu'à sa mort. Lorsque j'avais présenté ce travail en 1987, à l'Association, Anne de Fouquet, descendante du surintendant et l'une de nos membres, était venue me voir en me disant qu'elle se souvenait très bien d'un tabouret, datant de l'époque de Nicolas, qu'elle avait toujours vu dans sa famille et sur lequel était gravé ce mot. Voilà la Loi à laquelle obéissait Fouquet et qui le perdit, semblable à celle qui avait valu la mort à Antigone.

Notes

1. Jules Lair, Nicolas Fouquet, procureur général, surintendant des Finances, ministre d'état de Louis XIV.

Bibliographie