Théorie psychanalytique

 
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Le Sinthome-a

Auteur : Pierre-Christophe Cathelineau 19/09/1996

Bibliographies Notes

La séparation de la religion et de la politique se ferait dans la pensée de Saint Thomas à travers la théologie. C'est une hypothèse que je souhaiterais soutenir.

"Ce qui se passe dans les créatures ne donne pas une représentation suffisante de ce qui se passe en Dieu. Ainsi l'immanence réciproque du fils dans le père et du père dans le fils échappe à tous les modes recensés par le Philosophe. La sortie du fils émanant du père s'entend à la manière d'une procession intérieure. En Dieu cette sortie évoque donc une distinction relative, sans la moindre distance ni division de l'essence." (Somme théologique, Question 42, Arts)

Je voudrais montrer pourquoi cette assertion peut avoir une incidence politique très réelle.

La relation du père et du fils n'est jamais directement traitée par Aristote. Saint Thomas énonce ici un fait théorique qui depuis les Pères confère à la théologie un autre statut que celui de la Philosophie. La redécouverte d'Aristote au Moyen-Âge ne fera que souligner cet écart.

Quel est l'enjeu de cet écart ? L'un des enjeux au moins est celui de la relation des trois personnes en une essence dont il convient d'élucider la définition thomiste.

Qu'est-ce qu'une personne ? Qu'ici Saint Thomas la définisse comme être individuel et subsistant, témoigne d'un emprunt à la pensée d'Aristote. L'énigmatique énoncé d'Aristote sur le fait que l'individu ne soit ni dans un sujet, ni affirmé d'un sujet (Cat., 17 a 39-b2) la situe à la limite du dicible, comme le remarque incidemment Lacan. Lorsque Saint Thomas insiste sur leur subsistance, c'est d'un Réel subsistant qu'il parle, mais dans un ordre qui ne concerne plus les individus au sens aristotélicien, celui de Dieu. Plénitude d'être, si le terme de plénitude et d'être n'était pas trop imaginaire.

Cette plénitude d'être suppose une relation de personne à personne, celle du Père, du fils et de l'Esprit. Aussi est-il question dans la lignée des Pères de la subsistance du fils par rapport au père et du père par rapport au fils. Ils coexistent de toute éternité, à telle point que l'Incarnation n'est pas jugée nécessaire.

Pourquoi faire référence à ce texte ? Pour marquer sa dimension structurale. Elle nous intéresse par de là l'ontologie qui en masque la portée signifiante. L'idée de relation sert à déterminer celle de personne. La paternité est le père pour Saint Thomas, donc à la fois une personne et une relation, sans laquelle il n'y a point de fils. De même la filiation est le Fils sans lequel il n'y a point de Père. La plénitude d'être, caractéristique des substances aristotélicienne, ne se conçoit que dans la relation. Il y a là un déplacement notable dans la logique mise en oeuvre, que Saint Thomas après Saint Augustin vient formaliser.

Cependant dire qu'elles se distinguent n'est pas porter atteinte à leur simplicité. Saint Thomas rencontre l'impasse qu'une logique de l'individu, simple et substantielle, pourrait faire surgir pour une pensée de la relation. Qu'en est-il de la simplicité, si la relation définit la personne ? Or l'essence de la relation consiste à se rapporter à un Autre, et cette relation ne menace en rien la simplicité des Personnes.

En quoi cela concerne-t-il le Théologico-politique ? Faisons un détour.

Vous vous souvenez de la première journée du Sinthome. Joyce en bavait pour le sinthome, le sinthome madaquin, dit Lacan. Il ajoute que pour ce qu'est de la philosophie, on n'a jamais rien fait de mieux, y a que ça de vrai.

Comment entendre cette formule ? Lacan vient d'évoquer l'intérêt de Joyce pour le sinthome madaquin et la tentative joycienne de déjouer par l'art une certaine vérité, la sienne, qui le désarrimait du discours, du discours du maître.

Lacan développe alors une assertion sur ce discours pris dans le sillage de Saint Thomas. Il est plausible d'y lire aussi une interprétation structurale. Elle permet de dire qu'elle fût l'originalité de Saint Thomas par rapport au champ politique.

L'artisan, nous dit Lacan, est capable de produire de l'objet a par la conjonction de deux signifiants. Cela n'a apparemment rien à voir avec Saint Thomas. Mais il explique sa pensée. C'est, en tant que le discours du Maître règne, que le S2 se divise. Cette division, nous dit-il, est la division du symbole et du symptôme.

Lacan propose alors de mettre en relation le nouage borroméen et l'inscription du discours du maître. Ce nouage est un nouage à quatre. Rappelons peut-être que le rond quatrième rend la mise en ordre du noeud possible et autorise par là des relations différentes des ronds les uns par rapports aux autres. Les différences ne confèrent-elles pas à la nomination de l'Imaginaire, du Symbolique et du Réel grâce au sinthome une dimension nouvelle ?

Quoiqu'il en soit, il y a dans le discours du maître un S2 qui se divise, à partir du moment où règne ce discours. La formulation est étrange et ne semble pas a priori éclairer la problématique thomiste.

La première question que je me suis posée est la suivante : où situer dans le discours cette division du savoir, à quelle place dans l'écriture lacanienne ?

Deux hypothèses sont légitimes : soit le S2 se divise à partir de la place de l'agent, soit il se divise au lieu de l'Autre. Ce qui n'emporte pas les mêmes conséquences.

Voyons la première hypothèse. Si le S2 se divise à la place de l'agent il faudrait penser que le S1 en position d'agent est un pseudo S1, une sorte de S2 transformé suite à un refoulement originaire qui n'apparaîtrait pas dans l'écriture, mais serait implicite. L'autre S2 en lieu et place de l'Autre serait ce troisième signifiant qu'ordonne définitivement les places dans le discours. Cette hypothèse, qui a le mérite de définir la division entre S1 et S2 comme une division du savoir, est fausse. Elle retire au signifiant-maître son statut distinct.

Voyons la seconde hypothèse. Elle est cohérente. Le S2 se divise bien au lieu de l'Autre. Cette division coïncide dans le nouage à quatre avec la division du symbole et du sinthome, du symbole et du Saint Thomas. Lacan fait ici plus qu'un jeu de mot, une interprétation de la fonction de la sainteté thomiste dans le monde catholique.

Comment se traduit dans la pensée de Saint Thomas la division qui l'anime, la division du symbole et du Saint Homme ?

Le signifiant symbolon vient de symballo. C'est un objet coupé en deux, une pièce par exemple dont deux amis conservent chacun une moitié. Ils la transmettent à leurs enfants. Les deux parties rapprochées reconnaître les liens noués antérieurement. Elles prouvent par exemple les relations d'hospitalité contractées entre deux clans ou deux familles.

Dans cette partition un signifiant représente auprès d'un autre signifiant un sujet. Chaque moitié de pièce a cette fonction. Le symbole entérine, par la division qu'il implique, un acte de reconnaissance. Cet acte peut être répété. Ainsi, le S1 vient-il attester de la reconnaissance du symbolique par le sujet, mais cette reconnaissance est matérialisée par la distinction S1/S2.

Cependant, nous ne pouvons nous satisfaire de cette explication, car nous savons qu'elle ne concerne pour l'instant que la relation du signifiant-Maître à celui du savoir, et non pas la division du savoir lui-même en deux dimensions distinctes au lieu de l'Autre.

Il est question de cela dans la première journée du sinthome. Cette division du savoir au lieu de l'Autre se reflète dans le noeud à quatre dans la division du symbole et du sinthome. Il s'agirait peut-être d'une division, qui viendrait en quelque sorte éclairer celle qui existe dans le discours du maître entre S1 et S2.

Pourquoi Saint Thomas relève-t-il du Saint Homme ? Le symbolique sur lequel il prend appui est un savoir révélé. Ce savoir atteste du commandement supposé divin dont la foi tire sa justification (S1 Æ S2). Mais Lacan parle d'une division du savoir qui coïnciderait avec celle du symbole et du sinthome. Il est plausible d'y reconnaître la division qu'institue la pensée médiévale entre les vérités de foi et les vérités de raison, celles que l'on accepte et celles que l'on démontre. C'est le nouage de ces deux savoirs en une seule tresse, qui constitue la division du symbole et du sinthome. Le rond quatrième est successivement appelé sinthome ou symptôme. Lacan le désigne comme une version du père, une père-version. Sans doute y a-t-il une différence entre la révélation comme savoir et le savoir rationnel qui répond à cette révélation par le Saint Homme. Ainsi le Saint Homme apparaît-il à la frontière de la Trinité chrétienne pour en faire tenir par la raison les trois dimensions, en y ajoutant une quatrième, celle du sinthome. C'est du moins l'assertion que je souhaite soutenir.

Dans quels domaines de la pensée thomiste le sinthome se manifeste-t-il de la manière la plus explicite ? A mon sens, il se réalise dans la théorie de l'intellect agent, qui offre au sujet rationnel un rôle essentiel. Il déploie ...dement ses effets dans sa conception théologico-politique de la Loi.

De l'intellect agent il a déjà été traité dans le volume des rencontres de Cordoue.

Aujourd'hui nous pouvons dire que la place du sinthome est celle-là même de l'intellect agent. Si Saint Thomas s'en prend aux averroïstes dans un texte célèbre, c'est qu'il n'admet pas la dilution de l'âme individuelle dans un savoir universel. Ibn Rusche ouvre la voie à cette interprétation d'Aristote dans les derniers chapitres de la Destruction de la Destruction. La responsabilité rationnelle du sujet de la foi est affirmée, mais elle fait partie intégrante du sinthome, comme si le saint était l'artisan du discours qui le porte dans la croyance, mais à titre individuel. La singularité ici est le sinthome et la raison qui l'engendre.

Le progrès de la connaissance ne s'obtient qu'au prix d'un travail rationnel, où le réel n'est pensable que par le travail de l'abstraction. L'opération d'universalisation est pour Saint Thomas cet effort d'abstraction par le concept. Nous sommes loin de la théorie augustienne de l'illumination. Conformément à la tradition aristotélicienne, la pensée rationnelle vient rencontrer un réel sur lequel elle n'a prise que partiellement grâce à l'abstraction. C'est ici que nous situons ce dédoublement du savoir sous la forme du symbole et du sinthome.

En quoi ce dédoublement du savoir a-t-il une conséquence majeure sur le discours du maître ? Où encore quelle est la traduction politique de ce dédoublement dans la tradition institutionnelle médiévale ?

Saint Thomas institue une forme de relation au semblant qui m'apparaît nouvelle. Car le sujet peut la repérer comme telle. Certes il sera toujours possible de considérer que dans les faits Saint Thomas a défendu l'autorité pontificale face aux prétentions des royautés en Europe, et particulièrement en France. Il a soutenu que tous les rois du peuple chrétien doivent être soumis au pape, vicaire du Christ, " comme s'il s'agissait de notre seigneur Jésus-Christ lui-même ". C'est par le Pape qu'il est envoyé à la Sorbonne pour prendre position contre les positions averroïstes de Siger de Braban. Cette allégeance à la papauté suffirait à mettre en doute les innovations thomistes en matière politique si l'on oubliait la manière dont il parle de la Loi dans la Somme théologique. Elle reflète assez bien sa distance prise par rapport au pouvoir temporel et sa conception de l'autorité. Elle ne recoupe pas selon lui les enjeux légaux du pouvoir temporel. Elle montre que sa dialectique le conduit à une représentation borroméenne de la Loi, pour ainsi dire à l'idée d'un nouage où la Politique n'est pas tout, pas plus d'ailleurs que le Théologique.

Ce nouage est particulièrement lisible dans l'article 3 de la question 93 (S.T., I-II) : " La loi humaine a raison de loi en tant qu'elle est conforme à la raison droite ; à ce titre il est manifeste qu'elle découle de la loi éternelle. Mais dans la mesure où elle s'écarte de la raison, elle est déclarée loi inique, et dès lors n'a plus raison de loi, elle est plutôt vidence. Toutefois, dans une loi inique, en tant qu'elle garde une apparence de loi, à raison de l'ordre émanant de l'autorité qui la porte, il y a encore une dérivation de la loi éternelle. Car "toute autorité vient du Seigneur Dieu" selon Saint Paul (Rm, 13, 1). "

Deux dimensions de la Loi bien distinctes sont mises en évidence : celle de la loi humaine, qui recouvre pour Saint Thomas l'histoire des législations positives, et celle de la Loi éternelle, dont une partie seulement est connue de l'homme à travers la Révélation. Un écart peut se produire entre la loi positive et cette autre dimension qu'est la loi éternelle.

Assimiler cette Loi éternelle au Symbolique serait abusif, mais en tout cas elle autorise dans la cité un certain usage du Symbolique dans l'ordre du pouvoir temporel. La Loi éternelle donne à la loi positive sa justification et peut la lui refuser. Mais le refus opposé à une loi inique au nom de la Loi éternelle est l'occasion pour Saint-Thomas de rappeler l'articulation de l'exercice du pouvoir légalement justifié à l'autorité d'une Loi qui ne relève pas du pouvoir.

Nous concéderons que la référence à Dieu rend difficile une comparaison rigoureuse avec le noeud borroméen, qui se passe de cette référence. Cependant est-ce forcer le texte que d'y lire derrière " l'apparence " des lois positives la dimension de l'imaginaire et sous la Loi éternelle les dimensions du symbolique et du Réel ? Une partie de cette loi est connue par la Révélation, l'autre ne l'est pas et c'est à la raison d'en rendre compte. Car le problème devient plus compliqué, dès lors que ce raisonnement est rapporté à l'intellect humain, c'est-à-dire à la raison, ce que nous avons appelé le sinthome.

" En cette créature, il y a donc une participation de la raison éternelle selon laquelle elle possède une inclination naturelle au monde d'agir et à la fin qui sont requis. C'est une telle participation de la loi éternelle qui, dans la créature raisonnable, est appelée ici naturelle " (Question 91, Art. 2, ST I-II). Saint Thomas examine l'articulation de la loi éternelle à la raison du point de vue de la loi naturelle. Cette articulation désigne dans notre interprétation le nouage du Réel, su Symbolique et du Sinthome.

Avançons ici qu'il s'agit tout au long de la réflexion sur la Loi d'un raisonnement en tresse, où le sinthome rationnel constitue effectivement une version du père ; il rend compte d'une certaine relation entre le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel. Ce raisonnement en tresse sur le Politique dans son rapport au Théologique n'est-il pas le résultat de l'idée même de Trinité ? Car il y a plus qu'une analogie dans la méthode entre l'établissement des relations du Père, du Fils et de l'Esprit et la reconnaissance des différents registres de la loi pour le sujet humain.

Hasardons une dernière proposition que nous soumettons au jugement du lecteur. L'écriture de la Trinité à partir du sinthome, qui, comme intellect, est une dimension quatrième, est celle-là même que nous retrouvons dans la pensée politique de Saint Thomas, où quatre dimensions sont bien présentes. La pensée rationnelle de la Trinité facilite-t-elle une perception nouvelle du discours du maître ? Il serait devenu par le dédoublement que fait subir au savoir révélé la raison un semblant reconnu. C'est peut-être l'originalité de la Politique en Europe depuis Saint Thomas. Est-ce en cela que la tradition politique de l'Islam s'en distingue ?

Notes
Bibliographie