La voix aux abois
Auteur : Jean Bergès 13/09/1999
Journées de Bordeaux 16-17 avril 1988
La voix est un objet, séparable du corps, que Lacan range parmi les objets a, objet a particulier dans la mesure où la voix est le véhicule du discours du sujet, sujet barré de ne pouvoir dire qu'à moitié, en proie à ce qui est tombé de ce qu'il a à dire et qui ne l'a pas été. C'est de ce fait sans doute que procède le prodige auquel fait allusion celui qui déclare " j'entends des voix ", voix de la sagesse, de la conscience, de Dieu ou du voisin persécuteur. Mais dans cette attente, ce suspens, cette perte, va se fonder le désir, qui s'articule à la demande, à l'appel, voire en tout premier, au cri.
Il crée le silence en le coupant et s'il n'y est pas répondu, c'est au silence qu'il retourne. C'est la réponse que l'appel anticipe et il n'est appel que s'il y est répondu, que cette réponse soit vocale, qu'elle soit un regard, un geste, ou une caresse. De cette réponse seule l'appel prend sens ; et dans ce retour le message inversé, comme l'a montré Lacan, devient langagier. Ceci apparaît flagrant dans le cas où celui à qui l'on parle ne peut que répéter en écho tout ou partie de ce qui vient de lui être adressé, et qui n'est rien d'autre que ce que les cliniciens ont appelé l'écholalie : ici, point de sens au message, point de langage, mais un psittacisme trahissant l'absence du sujet. Voix sans voix, objet qui fait retour à l'envoyeur sans coupure, sans réplique. Peut-être pouvons-nous ici suggérer que ce dispositif vise à colmater ce en quoi la voix est séparable du corps ; l'écholalie pourrait alors être comprise comme tentative de vous renvoyer la voix dans la bouche, de vous la faire boucler.
La voix tient au corps par la phonation et celle-ci est d'abord du côté du souffle, de l'émission d'air rythmée et ponctuée. C'est par le souffle que la voix fait partie de la dynamique instrumentale de la musique, directement dans le chant et les instruments à vent et indirectement par les modulations posturales sous-tendant les mouvements des doigts, des bras, des membres inférieurs dans les autres instruments. La voix tient au corps aussi par la phonation dans sa dimension articulatoire, embrayée sur la phonématique. L'intégration de la phonématique dont l'oreille est le canal afférent constitue le lien essentiel qui dans le corps vient guider et constituer la parole elle-même. C'est cette intégration elle-même qui se trouve en question dans les dysphasies de l'enfant. L'audition est intacte, mais la parole s'avère impossible de ne pouvoir émerger de l'inscription phonématique dans la fonction phonatoire. La question reste posée de ce que la dysphasie ainsi comprise relèverait d'une paralysie ou d'une dyspraxie de la fonction phonatoire. C'est ici affaire de neurologie et de neurophysiologie.
Mais elle s'étend aussi à ce en quoi la voix est un organe ; organe dont la jouissance se trouve impliquée dans un processus où jouent les aléas du refoulement ; il n'est pas indifférent évidemment de considérer la voix comme constitutive de la représentation du mot, et la phonématique elle-même dans son effectuation frappée de méconnaissance. Mais il y a plus. En effet, la voix n'est pas seulement attachée au corps par la fonction ou par l'organe. Elle l'est aussi par son passage par un orifice du corps ; c'est de là qu'elle fait partie du corps de la jouissance. Cet objet sans cesse évanescent, c'est autour de lui que tourne la pulsion invoquante dont la fonction, ici plus évidente que pour toute autre pulsion, est d'attirer à elle la chaîne du discours dans le mouvement de la demande.
Il est aussi un autre point à souligner dans l'appartenance de la voix au corps qui est tout du côté de l'imaginaire : il est le véritable porte-voix, c'est de situer la voix dans sa dimension imaginaire. Celle-ci fait partie du blason, de l'image du corps offerte au grand Autre ; elle se situe au rang du leurre, véritable voix dans le masque, et si elle n'aveugle pas par sa brillance comme le regard, c'est par sa force, son timbre, qu'elle étonne l'oreille, qu'elle la frappe du tonnerre. Pour ajouter encore à cet imaginaire, voici que blason sonore, elle ne montre pas la signification d'une image, d'une représentation héraldique, mais de façon tout aussi efficace, elle vient déclamer la symbolique de la devise à laquelle renvoie l'écu : devise parlante, héraut d'arme.
Ainsi la voix apparaît-elle rivée au corps à deux titres. Le premier, par la mise en jeu des organes de la phonation en tant que dans leur tonico-motricité ils ancrent la trace du phonème dans l'intégration de la fonction ; c'est le champ de la parole et c'est là, semble-t-il, que l'on doive ranger ce qui revient aux dysphasies. Le deuxième, c'est la voix offerte à l'Autre, la voix de son maître si l'on peut dire ; du côté de l'imaginaire, elle fait partie du plastron, du porte-voix, de la suggestion. Et c'est peut-être dans le domaine de l'image que se précise le mieux l'articulation de la voix avec le sens.
En effet, le hiéroglyphe égyptien nous donne à voir sous la forme représentative du cartouche, un idéogramme de type héraldique ; mais c'est un deuxième dispositif, accolé au premier, qui vient apporter la dimension phonétique. De sorte que c'est de la prononciation, et non pas seulement de la lecture, que surgit le sens. C'est la voix qui donne du sens au hiéroglyphe. C'est à travers la médiation phonétique que l'imaginaire prend du sens. Sans doute peut-on rapprocher ici de cette constatation des formule comme, " je me suis dit ", " je me suis entendu dire ", et pourrait-on inverser l'aphorisme classique en " c'est d'énoncer clairement que je pense bien ".
Mais ce n'est pas ce qui fait sens, la clarté ! Et l'Inconscient à l'oeuvre dans le langage, par le biais de la métaphore, nous fait entendre la substitution d'un signifiant à un autre dans une chaîne. Et ces signifiants, en tant que tels, peuvent être ramenés à une opposition phonématique ; la voix, dans ses modulations, ses accidents et ses contrastes sous-tend ces apparitions, et constitue à la fois la trame et le dessin où se déchiffre le sens.
