Théorie psychanalytique

 
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La tentation de l'anonyme

Auteur : Esther Tellermann 22/03/1993

Bibliographies Notes

Si la problématique du rapport maître-disciple hante la psychanalyse et la fonde, dans sa pratique comme dans sa transmission, elle est aussi au coeur de la création artistique, de sa passion.

Les manifestations en sont nombreuses, des interrogations qu'elle suscite sur l'originalité des styles, aux débats sur la propriété littéraire et la notion "d'auteur".

Écrire n'est-ce pas le " ravissement " à se tenir sur les bords d'une identité vacillante, dans la tentative d'être à la fois l'origine de son propre nom, comme de le dissoudre dans la langue.

L'écriture sur le " rien " à partir de Flaubert, évidé de tout lyrisme, les limites explorées par l'abstraction et la poésie contemporaines, sont une réponse spécifique à la question de l'influence.

Elles mettent en scène la conclusion possible du rapport maître-élève dans un texte comme au bord du silence, où ils seraient enfin fondus dans un "degré zéro".

Cette réponse indique " l'Innommable ", enjeu de toute oeuvre artistique : dire dans une pratique symbolique la fusion avec le maître, et tout à la fois son déni.

C'est pourtant dans la mise en scène de cette limite, que se glisse le peu d'une signature.

Si celui qui écrit se soutient du sentiment d'être créateur de son propre style, il en sait la vacuité.

Puisque je ne suis pas maître du mot qui surgit, du poème antérieur ou à venir, mais que tous ceux qui m'ont précédé, investissent mon geste, lui donne l'intelligence et la limite de l'élève.

J'ose, je m'aventure sur la page, oublieux un moment des figures dévorantes des pères-mères cracheurs de sons et de rythmes.

Hugo, en son île de Guernesey, absent à tous pour une présence perpétuelle, Hugo créateur du verbe, communique avec Dieu qui lui insuffle " poésie et vérité ", mais dans le grand vertige de sa puissance divinatoire, entend gronder Homère et Shakespeare dans les pieds de sa table tournante.

Parce que ce grondement sans doute fait trembler son alexandrin en lui donnant son éloquence. Parce qu'il oublie que ce grondement origine jusqu'au rythme, jusqu'à la césure, la scansion de ses " Châtiments ". Parce que cet oubli est nécessaire pour que la main imprime à la plume son mouvement.

Mais elles reviennent après la longue journée devant la mer de son " bow-window " ces voix des grands "saisis de poésie", et qui ne voyaient plus qu'en dedans.

Hugo le divin entend des voix. Celles des pères fondateurs frappent ses nuits de leur désir de reconnaissance. Et il leur demande : suis-je bien le fils de mes poèmes ?

Ont-ils créé ce nom "Hugo", qui se dissout comme je compose, oublieux du chant d'Ulysse que je viens entendre au milieu des tempêtes, me nourrissant d'une autre répudiation, d'un autre refus de paternité, politique celui-là.

Et s'il sculpte sur ses manuscrits comme sur ses décors : buffets, chaises, le grand H de son nom, sa fille lui en rappellera le peu de poids.

Peut-être l'écriture faut à tisser le nom qui me séparerait des pères-mères dévorants.

Elle est plutôt ses voix en moi, dont la tyrannie ne peut s'apaiser qu'à les dissoudre.

Homère avec Shakespeare, Shakespeare avec Homère, avec mon souffle, nos souffles tissés - anonymes.

Cependant l'écriture poursuit sa tentative : celle de se donner un nom mesurable qui puisse se dresser dans le paradis des grands écrivains - académie ou pas.

Puisque l'accès à la couronne, c'est d'engendrer des fils dont vous hanterez le rythme à votre tour : un Baudelaire rageur, un Rimbaud en fuite, un Mallarmé décidément indigne.

D'autres fils détournés reviendrons, prodigues.

Une grande famille, direz-vous que celle des écrivains avec les drames que vous connaissez, petits ratages, et ses pratiques propitiatoires et divinatoires : hommages respectueux devant les grands autels sacrés du verbe : tel n'écrira qu'un livre ; tel n'écrira qu'en train, en marche arrière, celui-là dans son lit enfermé dans sa chambre de liège, celui-là au Ritz à la place de Marcel Proust, celui-là dans les voyages, celui-là, le plus fort d'entre nous sans doute, "n'importe où".

L'écriture du " degré zéro ", celle du rien après Flaubert, répond au sentiment d'être parlé, hanté.

Comme s'il fallait éteindre en moi la cruauté des intonations, faire de l'anonyme la plus formidable réponse à la peur de l'influence, de la dévoration par le maître.

Écrire, c'est d'abord, ne pas écrire. L'écriture a toujours à voir avec la panne.

Il n'est que d'entendre les plus prolixes jusqu'aux artisans besogneux à leur dire.

J'écris " sous influence ", sur les bords de la limite et de l'intelligence du disciple. Entre silence, plagiat et bricolage.

A quelle originalité croire alors si mon style n'est que le fruit du hasard d'un instant, si je sais l'importance comme le peu de part que j'y ai.

Signer au bas de la page tient-il de l'usurpation ?

Ces mots ne sont-ils pas déjà détachés de moi, étranges - paroles empruntées peut-être.

Et ce fragment qui me vient au détour d'un voyage, comment déterminer son appartenance ?

Est-ce une réminiscence accrochée à une sensation infime ?

Qui invente et à quel moment ?

Et puis mon propre style n'est-il pas pastiche des quelques colorations que j'ai déjà depuis longtemps trouvées ?

Bien fragile est l'ensemble qu'on nomme "livre" et que je signe, pour lui donner la consistance et l'illusion de ce qui s'oppose enfin à toutes les voix qui me hantent et me constituent.

L'écriture souffre et jouit de réminiscences : citations détournées, reprises de rythmes et de constructions.

Ce qu'on nomme " inspiration " n'est que le moment jusqu'au vide, jusqu'au vacillement de l'identité où je suis assez poreux pour me laisser parler par les fragments de lectures, de mémoires, petits bouts imparfaits qui me viennent parce que j'accepte de n'en avoir pas la maîtrise.

Mais le plaisir que j'y prends est alors de toucher le grand tout, innommable d'une pensée sans nom, d'un temps hors-temps où je rejoins enfin les pères, fondus en eux dans un texte sans commencement.

Ce qui me permet de prendre la parole n'est-ce pas la certitude que ce n'est pas très original ? L'originalité serait plus probable à se taire, à laisser ouverte la possibilité de pouvoir dire un jour ce que nul n'a prononcé.

La tentation est grande encore de monter la garde d'un lieu vide de tout plagiat, de toute dissension.

Et c'est bien ce lieu que je frôle en écrivant. Lieu d'une négation travaillée par la littérature contemporaine, entreprise de destruction et d'exploration de la langue, parole discontinue - éclatement des lois grammaticales.

Désir chez Mallarmé d'ériger un objet privé d'histoire - jusqu'au silence.

Chaos apparent des formes - désert des mots.

Car si Je est Il chez Kafka ou chez Proust, pour Beckett et Blanchot, Je n'est " personne ".

"L'oeuvre, dit Blanchot, exige de l'écrivain qu'il perde toute "nature", tout caractère et que cessant de se rapporter aux autres, à lui-même par la décision qui le fait moi, il devienne le lien vide où s'annonce l'affirmation impersonnelle." 1

Sans preuve comme sans usage, l'oeuvre n'en finit pas d'imposer son " inquiétante étrangeté " à son auteur.

Elle lui arrive comme il en est dépossédé par les faits sociaux : publications, ventes, contrats. Mais peu affrontent, sereins, la transformation de cet objet en marchandise. Que la circulation du livre lui ôte la sacralisation nécessaire à son élaboration est de l'ordre de l'inacceptable.

Certains privilégient alors, comme Beckett ou Blanchot, le retrait comme seule certitude éthique viable.

Comme pour faire de l'écriture, dont les circonstances ont fait le livre, la seule valeur, cette fois inestimable.

Sans origine, sans commencement ni fin, l'oeuvre dévore celui qui la crée.

"L'oeuvre, dit encore Blanchot, se referme sur l'absence de son créateur, dans l'affirmation impersonnelle qu'elle est, et rien de plus." 2

Plus loin : " Ce qui parle (en l'écrivain) c'est le fait que d'une manière ou d'une autre il n'est plus lui-même, il n'est plus Personne. " 3

ou encore : " Quand écrire, c'est se livrer à l'interminable, l'écrivain qui accepte d'en soutenir l'essence, perd le pouvoir de dire "je". " 4

L'écriture serait la mise en scène de l'Anonyme, façon de toucher, faire toucher l'Innommable " cette puissance neutre sans forme sans nom ".

Toute puissance de la langue en tant qu'elle fait jouer en moi mes filiations, leur abolition possible.

Jusqu'à frôler un risque que certains ont refusé dans la fuite ou le silence.

Expérience quasi-mystique où je rejoins un centre vide, au plus près de l'informulable, de la Chose.

Fascination de " l'inspiration " qui lui donne ses vertiges : vertiges épileptiques de Flaubert ou de Dostoïevsky. Vertige de l'écriture qui dans ses syncopes et ses blancs abolit le pouvoir du maître, le balbutiement de l'élève.

Puisqu'il ne s'agit plus de reconnaître tel ou tel écrivain nommable, telle ou telle citation, mais de me montrer pris dans la multiplicité des influences, de les annuler dans mon mouvement vers le silence.

Tension entre le Tout et le Rien, si bien représentée dans l'effilement des formes de Giacometti, dans le texte circulaire de Beckett où vacille entre le surgissement des mots et leur déréliction, une identité dérisoire.

Innommable, vision horrible d'une " oeuvre pure ". Rencontre du " vers comme abîme ". Les témoignages abondent : revendications, sentiment d'emprise comme de déréalisation.

Un risque semble être l'enjeu du créateur, risque dont Blanchot fait la condition même de l'oeuvre.

Expérience du dénuement le plus extrême pour Giacometti et Beckett, comme si pour eux la tension vers le Rien de la forme et du sens, la négativité à l'oeuvre dans leur style, voulaient nommer l'irreprésentable de la fusion possible des sexes. Que ces formes artistiques soient apparues quand la mort emplissait le champ historique n'a rien pour surprendre.

Si l'écriture n'est pas un mieux faire avec le langage, ni un beau style, c'est qu'elle fait l'expérience de la langue en tant que personne ne la parle.

Langue incessante et trouée, par l'insistance que j'ai à m'y faire entendre.

Mise en abîme des filiations, de leur abolition possible dans la mise en forme du silence.

" Cela parle mais sans commencement ", réponse contemporaine à la question de l'influence.

Voici tous les écrivains réunis dans le grand tissu de l'anonyme : " Ce qu'il y a à entendre, dit encore Blanchot, c'est cette parole neutre de ce qui a toujours été dit, ne peut cesser de se dire " 5

Oscillant entre la fragmentation extrême dans laquelle elle se donne et son apparente autonomie dans l'après-coup, l'oeuvre artistique n'en finit pas d'imposer son " inquiétante étrangeté ".

Signifiant le défaut de sens, comme y suppléant, le poème est après Hölderlin : "Cette explicite architecture, sa nuit verte et l'esprit, l'alignement des colonnes - lieu efficace et rapport absolu - en même temps que centre et miroitants".

Absolu et miroitement du Rien - qu'il indique.

Si tous les textes sont un fragment d'un texte unique et infini, le créateur restera parfois sur ses bords, délesté par ce qu'il aura engendré : père sans fils, disciple sans maître.

L'oeuvre prend alors l'omnipotence qu'on a voulu en elle résoudre, et l'on veut que cesse en soi le murmure, condamné comme le parlant de Beckett à l'errance de celui qui n'a pas de nom.

Errance dont l'Art nous fait goûter les délices, les tourments.

Mais peut-être les signatures : Hölderlin, Kafka, Rilke, Mallarmé, Blanchot, celles qui brillent pour nous de l'éclat des maîtres, ont-elles su un moment faire coupure avec la fascination du "degré zéro", son effroi.

Reste à l'écrivain , pour poursuivre, glissant le peu de son nom, dans le grand tissu des textes, de dire avec Flaubert : "J'ai encore quelques progrès à faire, mon éducation sentimentale n'est pas achevée".

Notes

1. Blanchot, L'Espace littéraire, éd. Folio, 1991, p. 61

Bibliographie