Théorie psychanalytique

 
  • Imprimer
  • Envoyer

La suite

Auteur : Jorge Cacho 22/03/1993

Bibliographies Notes

Les écrivains du Nouveau Testament emploient une expression très économique, pour désigner un groupe d'hommes, connus aussi par un autre vocable celui de disciple (maqhthV). Cette expression laconique, qui a attiré l'attention des exégètes, est celle des Douzes : Les Douzes (oi dwdexa). Forme grammaticale curieuse, où manque l'apposition, pour pouvoir déterminer le nombre. Cet archaïsme laisse entendre que l'expression elle-même est sortie de la bouche du maître. Ce nombre ne représente pas la totalité des disciples, mais, par sa valeur théologique, symbolise l'unité et la totalité du peuple élu du nouveau Israël avec ses tribus et leurs trônes où les Douzes siègeront dans l'optique d'un jugement définitif (Mt 19.27).

Du temps de Jésus, il s'applique à ceux qui ont fait l'objet d'une élection particulière dans un groupe plus large, celui des disciples. Terme, ce dernier, totalement absent dans la Bible grecque, et qui, très probablement, trouve sa source dans le judaïsme tardif, plus concrètement dans les écoles rabbiniques où les maîtres de la loi recrutaient ses disciples (talmïdim).

Les textes évangéliques distinguent nettement ce terme de celui de " foule ", " peuple ", " tout le monde ", - ócloV (Mc 8.34) ou encore de oi exw (Mc 4.11), ceux du dehors, - et symbolise à lui seul tout le rassemblement messianique.

L'origine néotestamentaire du vocable semble se trouver dans l'entourage de Jean, le précurseur, vu les nombreuses mentions de " disciples du Baptiste " (Mc 2.15 ; Mt 11.2 ; Lc 7.18-19 ; etc.)

Les disciples du NT sont invités à suivre leur maître pour, ensuite, être envoyés comme le maître lui-même a été envoyé par le père. Nous trouvons dans les récits de vocation ainsi que dans d'autres passages des synoptiques, celui notamment du jeune riche (Mc 10 17-22 et parall.), les différentes déclinaisons du verbe suivre axolouqew : " venez à ma suite ", " ils le suivirent ", " suis-moi ". Il faut remarquer l'abondance de l'usage de ce verbe dans les écrits néotestamentaires et de ses composés exaxolouqew (suivre jusqu'au bout), epaxolouqew (suivre de très près), paraxolouqew (suivre d'une manière conséquente), ounaxolouqew (suivre ensemble, accompagner quelqu'un) ou encore xataxolouqew (suivre derrière), uniquement employé dans le cas de femmes (Lc 23.55 ; Act 16.17)

Ces différents composés verbaux, par la multiplicité et variété des préfixes qui les spécifient, semblent bien nous indiquer combien apparaît difficile pour celui qui suit de trouver sa place pour lui-même, et de pouvoir, d'une manière conséquente, articuler comme il convient, celle de celui qu'il suit. Cette question de la position subjective que les différents préfixes prépositionnels suggèrent : ex- ; para- ; oun ; etc. nous éclaire sur l'embarras propre à un type de lien que, de la distance à la proximité, de l'engagement à la lâcheté, de la fidélité à la trahison, manifestent les fluctuations et renversements du registre imaginaire. Ce n'est pas un hasard, à mon avis, si la langue grecque, dans son usage, rend équivalents certains composés de ce verbe à un autre, (imiter) qui, d'un point de vue étymologique, trouve sa source dans le comportement du singe ou encore du valet de chambre. Cette équivalence est attestée aussi dans les écrits du NT, comme nous pouvons le lire dans plusieurs lettres de St Paul où l'auteur, en établissant ce parallèlisme entre " suivre de très près " et " imiter " (Heb. 13.7 ; 2 Thes. 3.7.5 ; etc), modifie de telle sorte la définition même du disciple qu'il devient imitateur. Les conséquences de cette transformation, induite probablement par la disparition charnelle du maître, sont tout à fait repérables dans des textes qui ont nourri, à partir du Moyen Âge, la vie des disciples, devenue dès lors contemplative d'un maître tout intérieur. De ce déplacement vers l'intériorité et des difficultés qui en résultent concernant le rapport au savoir et à la vérité, rend témoignage la spéculation spirituelle inaugurée par la " devotio moderna " et par ses textes qui de l'imitation l'idéal qu'aucun disciple sera dès lors en mesure d'accomplir adéquatement. Cette intériorisation du maître me semble opérer un déplacement du sentiment de culpabilité, du fait que le disciple ne pourra plus attribuer ses défauts d'apprentissage au manque de disponibilité, d'intérêt, d'amour du maître à son égard, mais à sa propre indignité qui devient par la suite un prétexte, pour obliger le maître à l'aimer davantage et à vouloir toujours lui pardonner, nouant ainsi le désir de savoir à la culpabilité et produisant un type de transfert érotisé et axé sur la croyance d'une sagesse intrusive qui oriente et qui guide l'existence toute entière du fidèle.

Une autre formule, " être avec Jésus ", expression si fréquente dans les lettres de St. Paul, ou d'ailleurs le verbe " suivre " n'apparaît qu'une seule fois et en dépendance de l'Ancien Testament (1Co 10.4), vient témoigner de la transformation que le statut du maître a subi dans les écrits post-pascals. Ce n'est plus la présence historique du maître et de son appel qui garantit la condition de disciple, mais l'appartenance à la communauté, rassemblée par l'esprit du réssuscité et liée par le commandement nouveau de l'amour.

Le livre des Actes des Apôtres, source historique irremplaçable pour la connaissance des premières communautés, nous apprend, par l'usage du terme disciple, que ce dernier devient synonyme de chrétien. Cela implique une généralisation du rapport au maître qui ne sera plus exclusif du petit groupe des élus, mais accessible à tous ceux qui, ayant renoncé à leur biens et les ayant mis à la disposition de la communauté, désirent faire partie du royaume du ressuscité dont la nature invisible et eschatologique est évoquée par la formule " le royaume de Dieu est à l'intérieur de vous-même " (Lc 17.21).

Il apparaît ainsi que le rapport au savoir n'obéit pas à l'arbitraire du maître et à ses caprices, ni à l'appel singulier et impératif de sa parole - " suis-moi ". Il n'exige pas non plus les conditions requises d'habitude à celui qui demande à être engagé dans la démarche du savoir. En effet, le groupe des douze, au temps du maître, et les disciples des premières communautés représente, sauf à de très rares exceptions, une population où il n'y avait pas " beaucoup de sages, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles " (1 Co 1.20 ss).

Je voudrais examiner, une fois précisés les termes qui définissent le statut de disciple, quel était l'objet de la transmission de la part du maître, ses modalités d'enseignement, les réactions de ses disciples et ce que, par la suite, ils ont fait de cette transmission.

La lecture des récits de vocation nous apprend que les disciples ont été appelés pour être envoyés à annoncer partout la bonne nouvelle : l'arrivée imminente du royaume du bonheur (Mc 3.14), où les malades seront guéris, les pauvres rassasiés, les morts ressuscités.

Il me semble intéressant de souligner que, pendant toute la première période de l'enseignement du maître, dont l'accent varie selon les sources et les destinataires des traditions orales et écrites, nous avons à faire à un type de discours ouvert à tout le monde, limpide et dépourvu de tout ésotérisme.

Par contre, à partir de la seconde moitié de la vie publique du maître, nous pouvons constater que son enseignement s'adresse exclusivement aux disciples, et qu'il s'opère une transformation de son mode discursif. Il leur parlera dès lors en parabole. Ce nouveau procédé pédagogique a comme but la révélation des secrets du royaume aux seuls disciples. La foule ayant été détournée par les pharisiens et les chefs du peuple, est restée " dehors " (Mc 4.11), s'est exclue d'elle-même.

Quels sont ces secrets du royaume révélés en paraboles aux seuls disciples et en dehors du cadre sinagogale ?

Le premier des secrets paraboliques que le maître révèle aux disciples, c'est l'annonce de sa propre mort, vérité qui domine, selon l'évangile de Marc (8.31), la vie publique. Les exégètes se demandent pourquoi avait-il fait appel à cette modalité rhétorique ? D'autant plus que la parabole des vignerons homicides n'était pas si mystérieuse en elle-même et qu'une partie de l'auditoire l'avait si bien compris qu'ils partirent convaincus qu'elle leur était adressée. Les réactions de ses disciples témoignent du refus d'accepter le destin tragique que le maître leur annonçait, auquel ils ne voulaient rien comprendre et sur lequel ils craignaient même de l'interroger (Mc 9.32).

La théorie martienne du " secret messianique " semble nous indiquer que, si le maître n'avait pas parlé d'une manière transparente de son destin imminant, cela tenait à la répugnance qu'elle aurait immédiatement suscité chez ses disciples qui ne pouvaient, en aucun cas, fonder leur espoir dans l'arrivée d'un messie souffrant et rejeté, contraire à la foi et aux traditions du peuple, préfigurées de manière exemplaire dans les oracles du bonheur du livre de la consolation d'Israël du deutero Isaïe (40).

Il apparaît clairement que la première partie de la vie publique du maître s'inscrit dans cette tradition et qu'il annonce, en s'inspirant de ce texte prophétique, la proximité du Royaume, l'instauration prochaine de la domination bienfaisante de Dieu, le père. Et c'est sous ce signe que les disciples s'étaient associés à lui et qu'ils parcourent, à ses côtés, la Galilée, proclamant que le royaume des cieux est là, déjà présent. C'est dans la joie qu'ils le suivent, redonnant la santé aux malades, guérissant les lépreux, ressuscitant les morts, expulsant les démons...

Mais au bonheur du succès et à la fidélité au maître succède l'incompréhension, la surdité, l'aveuglement des disciples qui se refusent d'entrer dans la nouvelle économie du royaume où le messie, à l'image de l'héritier envoyé aux vignerons par le père, sera malmené, attaqué et finalement assassiné.

Les synoptiques notent sans complaisance les voies si diverses que les disciples empruntent au moment de l'arrivée inéluctable de l'heure ( ), de l'heure de la mort, telle qu'elle leur avait été annoncée. Endormis, fatigués, angoissés... devant le spectacle pathétique du fils dont l'échec de sa parole est saisi par lui-même comme désaveu du père céleste - " Père, pourquoi m'as-tu abandonné ? " -, ils l'abandonnent et le renient, sauf le disciple aimé qui, avec les femmes, l'accompagne jusqu'au bout du chemin.

A mon avis ce n'est pas tant en fait la répugnance éprouvée à l'annonce du profond changementsurvenu au tournant de la vie du maître qui est le responsable de réponses variées et en même temps codées des disciples qui, de la trahison au déni, de la fuite à la fidélité de l'amour, essayent d'échapper, à leur manière, au message qu'ils reçoivent, si contraire à la conception vétéro-testamentaire du messianisme et de la royauté.

Il me semble, par contre, que leur réaction immédiate et surtout la lecture ultérieure qu'ils en ont faite, trouve sa vraie cause ailleurs, là où, le voile déchiré, se révèle une nouvelle version du père, en opposition à celle qui l'avait précédée. Dans la nouvelle économie qui s'annonce sous le signe du secret, le scandale qu'elle provoque, consiste non seulement dans la mort prématurée du fils, du fils unique, du fils bien-aimé, mais dans sa modalité obscène. La première lettre de St. Paul aux Corinthiens (1 Cor 1.18-25) met en évidence le renversement de valeur qu'elle inaugure : folie pour les grecs, scandale pour les juifs, elle se transforme pour le disciple en " savoir " et " salut " du père.

Savoir insu, pouvons-nous remarquer, qui aime, qui surveille, qui dirige, qui demande à être toujours plus exclusif, amour enfin, d'autant plus insatisfait que la cause qui le relance sans cesse est refoulée, encore que le caractère impératif de son exigence permet d'indiquer le lieu où elle s'origine, à savoir celui de la culpabilité oedipienne et de son échec, source bien plus efficace et certaine de réactions morales que le succès.

Le tournant dans la vie du maître évangélique que le secret messianique signifie, pourrait être entendu comme le moment où, confronté à l'échec de sa mission et à l'hostilité croissante de son auditoire, entre en crise sa croyance dans la toute puissance paternelle et plus radicalement dans son statut de fils unique, l'aimé du père, l'égal à lui. De cette crise, les synoptiques, tout en essayant d'effacer les traces, nous permettent de saisir les éléments décisifs qui apparaissent déjà dans le discours parabolique où, à l'épanouissement du royaume du bonheur, succèdent les métaphores du grain enfoui (In 12.24), du petit troupeau (Lc 12.32), du sel de la terre, expressions évidentes d'un repli et d'un maître surpris par la question de la mort, dont la violence est présentée comme étant exercée par la méchanceté et la cruauté de ceux qui, se réclamant eux aussi les héritiers de l'élection paternel, deviennent nécessairement ses ennemis.

De l'expérience singulière de cet homme qu'est-ce que les disciples ont appris et transmis ?

Pour essayer d'y répondre, il faudrait se livrer à une analyse fort serrée, capable de séparer tradition ecclésiale et rédaction littéraire, autrement dit essayer de dégager des formulations établies par les premières communautés les paroles mêmes que le maître aurait prononcées (la " ipsa vox Jesu " de la Formgeschichte). Il est évident que, entre les différentes couches rédactionnelles, il n'est pas difficile de constater combien chaque auteur introduit des accomodations propres à répondre aux situations spécifiques des communautés auxquelles il s'adresse.

Nous pouvons aisément reconnaître cette division et superposition des couches rédactionnelles dans ce passage pe de Mt 10, 17-30, où il évoque les souffrances à venir des disciples qui n'étant pas au-dessus du maître, seront amenés eux aussi à comparaître devant des tribunaux, des gouverneurs et des rois, circonstance qui ne cadre pas du tout avec la modestie de la mission de Galilée où il le situe, et qui d'ailleurs est présentée par le même évangéliste sous le signe du succès. Elle constitue par contre une sorte de reportage anticipé des tribulations des disciples dans les années 70 environ.

Maintenant je voudrais examiner comment les disciples ont interprété le scandale de la mort violente du maître et les conséquences d'une telle interprétation dans l'économie générale de la révélation.

S'il y avait énigme, secret, voilement dans le discours parabolique du maître concernant sa propre mort et la modalité de son exécution, les disciples vont la présenter non plus comme incompatible et contraire à la foi messianique du Royaume du bonheur mais comme réalisation volontaire et obéissante (Heb 5, 7-9) du désir du Père, au titre même d'évènement messianique (cf. Lettre aux Hébreux).

Les écrivains du NT utilisent des schémas littéraires différents pour rendre compte du destin tragique du maître contraire à la foi. Ils affirment que cette mort est conforme à la volonté de Dieu. C'est pourquoi la formule impérative et sans appel qui revient est celle de " il faut " ( dei, cf. Mc 8, 31 ; Mt 16. 21 ; Act 2. 23), qu'ils mettent au présent, comme si elle sortait de la bouche même du maître. D'autres fois, ils la présentent comme faisant partie du destin normal réservé aux justes et aux prophètes, en essayant ainsi d'enlever son caractère scandaleux. Une troisième modalité est celle de la présenter comme un acte sacrificiel, en harmonie avec la conception du deutero-Isaïe concernant le serviteur de yahwé.

Quelles sont les conséquences d'une telle interprétation ?

Il me semble qu'il est légitime de dire qu'elle a induit des modifications profondes à l'intérieur même du discours de la foi qui, dès lors, ne fondera plus l'espérance dans l'accomplissement futur ou immédiat du royaume, en tant que solution aux souffrances et malheurs de l'existence historique des fidèles comme apparaît clairement dans les signes opérés par le maître dans la résurrection du fils de la veuve de Naïm (Lc,t, 11-15) ou de la fille de Jaïre (Lc 8.41 et ). Le centre du message se déplace ainsi de l'annonce du royaume à une théologie de la résurrection en tant que dépassement, affranchissement et victoire sur la mort qui ne représente plus la limite inéluctable de la vie, sa vraie coupure, mais le transfert vers une autre, la vraie. Cela implique que c'est la mort du maître qui d'abord doit être digérée, pour pouvoir maintenir l'espoir du royaume mais, en même temps, que la conception du royaume demande à être remaniée pour pouvoir par la suite intégrer la mort.

Les conséquences éthiques d'un tel remaniement sont assez évidentes. Je n'en soulignerai que celle-ci. C'est que, dès lors, la vie sera orientée par l'idéal du sacrifice, du renoncement, du dévouement extrême à l'image du fils, condition nécessaire pour être épargné, dans la foi, du réel de la mort, et que, de ce fait, la vie elle-même se vide de toute consistance et qu'il ne reste au disciple qu'une seule chose, attendre qu'elle passe.

Notes
Bibliographie