Théorie psychanalytique

 
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La sexualité à l'adolescence, l'infirmière scolaire et la pilule... pour quels lendemains ?

Auteur : Jean-Marie Forget 20/11/2000

Bibliographies Notes

La possibilité de délivrance de la pilule du lendemain par l'infirmière scolaire a récemment suscité de nombreuses réactions passionnées. Cette pratique soulève des questions qu'il importe de repérer pour nous garder de réactions de prestance.

Ce sont les chiffres dénombrant les avortements d'adolescentes qui attirent notre attention. Ils ont entraîné les responsables de la santé publique à fixer les conditions de ces avortements et à promouvoir l'information concernant la sexualité et la contraception, sous ses diverses formes.

Ces chiffres ne doivent pas nous faire oublier qu'ils reflètent un ensemble de parcours singuliers de jeunes femmes qui mettent ainsi en acte leur sexualité dans le social. La gravité tient en partie à ce que chacune y soit concernée à 100 %, d'une manière qui écarte la statistique et qui, sur un mode ou sur un autre, la marquera. Dénombrer des situations analogues de désarroi permet de repérer un ensemble de situations distinctes qui ne peuvent pas pour autant être l'objet d'une somme où elles seraient identiques. Les adolescentes de 1968 ne sont pas les mêmes que celles de l'an 2000. L'adolescence, comme temps de passage, s'est modifiée suivant les changements des rapports sociaux puisqu'elle en est un des effets. Pourtant les chiffres restent préoccupants, signes d'un désarroi qui se manifeste dans la manière dont de jeunes femmes - toujours différentes - mettent en acte à l'adolescence leur sexualité dans le social.

Ces questions ne peuvent se réduire à une affaire de santé publique, parce qu'il s'agit d'une situation où la subjectivité et la responsabilité de chacun est en jeu. Celle-ci peut être reconnue et prise en compte, ou évacuée.

Cette pratique, telle qu'elle est proposée actuellement, risque d'avoir comme effet de destituer chacun de sa responsabilité, de vider la sexualité de sa consistance, d'induire la répétition de telles demandes et de mettre en difficulté les représentants de l'institution qui sont désignés comme le lieu d'adresse de cette demande.

Charger l'infirmière scolaire de la décision de délivrance du médicament semble particulièrement inapproprié. Il ne s'agit pas de mettre ici en cause la qualité de l'attention, du travail, ni l'engagement de celles qui occupent ce poste. Il s'agit plutôt de souligner ce qui donne à ce poste une assise délicate. Il se situe du côté de la santé, sur deux versants, celui de la santé publique par le travail de dépistage, et celui des soins à proprement parler, par l'accueil et l'écoute des élèves en situations difficiles. Il se situe aussi du côté de l'institution scolaire par la visée éducative qui lui est assigné comme les directives récentes concernant l'éducation sexuelle l'ont rappelé. La place de l'infirmière scolaire est éminemment incertaine, à cheval sur des logiques différentes, prise entre l'enjeu de la scolarité, la surveillance épidémiologique de la santé publique et le secret du soin et de l'écoute individuelle.

La demande de la pilule du lendemain risque de mettre l'infirmière scolaire dans une position particulièrement difficile:

- Elle se trouve seule face à l'urgence de la demande et risque de manquer du recul nécessaire pour une véritable écoute de l'adolescente. Car la demande peut se centrer uniquement sur le médicament, sur le pouvoir qu'aurait l'infirmière de faire disparaître le désarroi. Ce produit, censé effacer le désarroi, réduit à rien l'appel qui se manifeste. N'est ce pas le risque de désamorcer cet appel et d'induire la répétition de mises en acte analogues?

- L'infirmière peut se trouver aussi mise en difficulté par le fait que cette demande révèle en partie l'échec de l'information sexuelle qu'elle est censée assurer. Elle peut, plus ou moins consciemment, s'en estimer responsable. N'y a-t-il pas le risque que le recours au médicament soit un mode illusoire de réparation de cet échec ?

- L'infirmière peut aussi se trouver privée, dans l'urgence de la demande, de la possibilité d'appréciation d'une éventuelle grossesse en cours dont l'adolescente n'aurait pas conscience ou dont elle voudrait cacher les conditions précises. Elle se trouve privée de l'évaluation indispensable qui accompagne toute prescription médicale. Elle s'engage alors dans une sorte de prescription à l'aveugle, s'appuyant en ce domaine sur les seuls propos de l'adolescente.

La moindre disponibilité des médecins scolaires a sans doute justifié que leur participation soit écartée de la démarche qui nous intéresse ici. Ils n'ont pas manqué de le rappeler dans des termes qui ne font pas référence à un reflexe corporatiste mais dénoncent le peu de cas fait à leur responsabilité. D'une manière plus générale, la pilule du lendemain risque d'être l'objet d'une délivrance, d'une distribution à la demande, elle n'est plus inscrite dans l'échange singulier qui accompagne une prescription. Ce qui disparait ainsi est non seulement la condition d'évaluation d'une prescription, mais aussi la position éthique du médecin qui dans l'économie actuelle tendrait à se dissoudre dans un service contractuel. Le médecin est à la fois évacué dans la prescription, mais aussi dans la spécificité d'une écoute qui prend le réel du corps comme point d'appel !

Dès lors, cette pratique pourrait ne devenir qu'une distribution de médicaments. Elle pourrait favoriser l'effacement des conséquences - qui se révèlent après-coup - d'une sexualité maniée par l'économie actuelle comme un objet de consommation. L'annulation des conséquences de l'acte par un produit librement disponible tend à instrumentaliser la sexualité, à en faire une fonction instrumentale dont on corrigerait les effets indésirables. On peut en rapprocher l'usage de celui d'un antidote, et nous faire supposer qu'il s'agirait de la défense du sujet contre un empoisonnement. Ne serait-ce pas là un empoisonnement lié au rappel - après-coup - de l'enjeu de la sexualité qui présenterait un danger pour le développement sans limite de ce que nous mettons en actes ?

Le mode de délivrance de cette pilule renforce l'isolement

De l'adolescente dans la mise en jeu de sa sexualité. Qu'en est-il pour cette adolescente de la responsabilité de son partenaire ? Le laisser hors course est faire peu de cas de ce qui pourrait être mobilisé chez un homme, sauf à en faire l'auteur de harcelements à l'égard d'une femme. C'est aussi éluder ce qui fait l'enjeu de la sexualité. Car l'engagement de la subjectivité de chacun, comme homme ou comme femme, nous confronte à une différence radicale de place, à une différence qui nous est souvent pénible de prendre en compte et dont nous ne faisons l'expérience que dans l'articulation de l'un par rapport à l'autre.

La responsabilité des parents est aussi évacuée dans ce moment difficile. Que ce temps puisse être pour eux aussi un temps de bouleversement, c'est certain, mais leur responsabilité est engagée à l'égard de leur fille mineure. Il semble difficile que dans le même temps le politique fustige les parents irresponsables, menace de les priver d'allocations de toutes sortes, et les disqualifie et les dédouane ainsi de leurs responsabilités.

Peut-être pourrions-nous avoir à l'esprit que les grossesses non-désirées, dans leur insistance chiffrée, sont avant tout des grossesses, à saisir comme des symptômes du monde moderne. Ne viennent-elles pas là pour les adolescentes comme une marque positivée, au sens d'une marque indéniable de ce qu'elles sont femmes ? Ne sont-elles pas là des tentatives maladroites de s'appuyer sur un trait qui permette une forme de certitude concernant la féminité ? Ne viennent-elles pas là souligner les difficultés liées à la position féminine et nous interroger sur ce qu'il en est du rapport d'un homme et d'une femme, au delà des questions de parité, sur ce qui anime chacun, différemment, dans son rapport au réel ?

S'il en est ainsi, on peut saisir pourquoi les chiffres insistent à nous rappeler les questions que le social voudrait évacuer. Ils nous questionnent sur la manière dont la subjectivité de chacun se trouve engagée dans la sexualité. Le désir du sujet à l'adolescence se réfère à la responsabilité avec laquelle chacun de ceux qui l'entoure assume sa propre place, et donc à l'éthique qui est la sienne. A éviter ces questions qui sont graves pour chacun, à répondre au passage à l'acte d'une jeune femme par un autre passage à l'acte, réduisant sa mise en acte à rien, on ne peut que craindre la réitération de celle-ci, ou bien une suite de surenchères.

A qui une adolescente peut-elle s'adresser comme interlocuteur, qui puisse lui servir de repère symbolique dans les tatonnements concernant son désir ?

Ce qui est posé comme un problème de santé publique devrait conduire à des mesures qui permettent aux adolescentes de s'approprier les interrogations liées à leurs actes, de repérer ce qui anime leur sexualité et leur désir, comme pour leurs partenaires. D'autres exigences se posent à ceux qui se trouvent engagés à leur égard à des titres différents, parents, proches, etc.... Le rôle crucial des représentants institutionnels est avant tout de permettre à chacun d'assumer la responsabilité qui est la sienne.

Il importe de ne pas laisser l'infirmière scolaire dans une solitude qui peut lui être aussi insuportable qu'à l'adolescente.

Il y a lieu de réintroduire la référence à une instance symbolique que la loi ne suffit pas à représenter. Comme il y a prescription médicamenteuse, quel médecin pourrait se trouver sollicité ? Le médecin scolaire ? Les médecins du centre de planing familial ?

Pourquoi ne pas introduire aussi la perspective de quelques entretiens psychologiques, dans le souci de prendre au sérieux ce premier acte d'une vie sexuelle à venir, de lui donner son importance au-delà des questions immédiates ? Une grossesse redoutée peut figurer un élan sexuel qui n'est peut-être pas encore tout à fait un désir dans lequel puisse s'inscrire un enfant.

Il va sans dire que la disponibilité d'interlocuteurs qui puissent servir d'appui à l'infirmière scolaire ne se conçoit pas sans une décision budgétaire courageuse qui tienne compte de cette nécessité et de la gravité de ces questions.

Notes
Bibliographie