Théorie psychanalytique

 
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La psychanalyse sera-t-elle étatisée ?

Auteur : Charles Melman 04/02/2000

Bibliographies Notes

Une large offensive vis-à-vis des pouvoirs publics et de Bruxelles a été montée par un consortium de groupes de psychologues et de psychoactivistes pour obtenir la mise en place d'un Diplôme d'État de psychothérapeute.

Sexologues, sophrologues, gestaltistes, hypnotiseurs, rêveurs éveillés, cri primal, etc. se trouvent ainsi rassemblés par des lobbyistes professionnels qui oeuvrent en permanence dans les couloirs des Commissions bruxelloises et du Ministère de la Santé. Ils ont même commandé à l'AFNOR, société d'experts habituellement chargée de labelliser les cuisinières à gaz et les frigidaires, une étude pour définir, après enquête auprès des praticiens et des usagers, les normes de qualité du psychothérapeute N.F.

Le résultat pourrait paraître surréaliste si n'y manquait une pointe d'humour. Retenons toutefois que le futur psychothérapeute trois étoiles sera autonettoyant puisqu'il devra obligatoirement passer par "un travail personnel sur lui-même" sans que quiconque puisse deviner les moyens de décapage.

Ce lobby a le bonheur d'aller au devant d'une légitime préoccupation du Ministère, qui est de contrôler la qualité des soins dispensés dans le pays et d'éviter la répétition de négligences comme celles du sang contaminé.

Or le domaine des "psychothérapies" est foisonnant d'inventions alléchantes qui n'ont d'autre limite que l'esprit de libre entreprise et la crédulité du public. La lecture des petites annonces dans les quotidiens de province - la méridionale, en particulier - est édifiante à cet égard. L'obligation d'avoir, pour exercer, un Diplôme d'État devrait écarter les petits malins sans scrupule.

Le problème est malheureusement plus complexe. D'abord parce que les études préparatoires au Diplôme et qui seront inévitablement de psychologie, ne peuvent former un praticien. Nul n'ignore que ce sont ses qualitéspersonnelles, ses références idéologiques, voire le besoin qu'il a de gagner sa vie qui seront déterminants. Le Diplôme viendra ainsi donner sa garantie de l'État à des pratiques sans lien avec la formation reçue mais dépendantes de préconceptions qui peuvent s'avérer aberrantes, voire scandaleuses.

Il est attesté en effet que l'efficacité de ces diverses techniques tient à un moyen unique et qui se nomme la suggestion. L'hypnose mérite ainsi d'être reconnue comme la mère de toutes les psychothérapies, y compris à cause de l'ancienne et savante élaboration qu'elle a suscitée et qui culmine dans la manipulation du pouvoir impérial et aveuglant de la parole. Mais alors qu'elle dit clairement le médium de son action, ses filles la dissimulent derrière des artifices. Et l'affichage du Diplôme ne saura garantir la déontologie.

Une autre question interroge la visée du soin ; doit il, sur un mode orthopédique, traiter une fonction (motrice, sensorielle, sexuelle, psychique, etc.) ou bien chercher la restitution d'une subjectivité qui ipso facto en autoriserait le jeu ?

La première intention traite le semblable comme un mineur qu'une manipulation peut rendre à une activité dont la qualité n'est pas prise en compte ; la seconde, le traite comme un sujet responsable auquel un équilibre entre les instances psychiques devrait permettre de décider de sa conduite. L'éthique sociale est ici convoquée et il n'est pas surprenant que les nazis substituérent un Institut de Psychothérapie à l'Institut Psychanalytique de Berlin ; on en a récemment retrouvé un rejeton au Brésil où, en pleine forme grâce à sa cure faite chez un de ces psychothérapeutes émigrés en 45 là-bas, un jeune psy collaborait dans la chambre de torture avec les tortionnaires de la dictature militaire.

Nous sortons péniblement d'une époque marquée par la puissance de la suggestion exercée dans le domaine politique au niveau des masses. La voilà qui ressurgit dans le champ individuel, toujours bien sûr animée de bonnes intentions. Mais avec un pas de plus nous nous retrouvons tomber dans les sectes, et l'incapacité des moralistes à définir leur nuisance : rien d'autre pourtant que leur usage de la suggestion et donc de la manipulation. Il arrive certes à des psychanalystes de pratiquer des psychothérapies, sous la contrainte des circonstances extérieures, de la particularité du cas, de l'urgence etc.; mais c'est toujours en refusant de se poser en guide et en laissant ouverte la possibilité d'une analyse du transfert. Il ne peut en effet, comme disait Lacan, se mettre au service des biens puisque ce sont eux qui, souvent, servent à distraire le sujet de sa misère.

Prions, de grâce, nos gouvernants d'épargner aux analystes les exigences d'une reconnaissance par l'État. Depuis près de 100 ans, leurs instituts de formation assurent une qualification qui ne s'arrête pas à la somme du savoir mais intéresse le plus intime des engagements du futur praticien. Et la participation permanente aux travaux de leurs sociétés les expose à une évaluation collective difficile à récuser.

J'ai eu l'occasion de faire remarquer à la brillante et savante collaboratrice du Ministère sollicitée par les psychothérapeutes que la délivrance d'un Diplôme ne pouvait être synonyme de garantie et dans ce cas précis risquait d'engager de façon incontrôlable la garantie de l'État.

Les exemples étrangers ne sont pas encourageants. En Allemagne, l'intervention des Caisses d'assurance aboutit à un contrôle qui rompt la confidentialité, décharge le patient de sa responsabilité et contraint les deux partenaires à une obligation de résultat antipathique avec le déroulement de la cure. En Italie, le rattachement obligé aux Écoles de Psychothérapie, seules reconnues par l'État, brouille la spécificité de la psychanalyse. La France, elle, a le privilège d'enseignements qui en aujourd'hui le centre de référence pour la psychanalyse dans le monde. Espérons que l'État continuera de respecter une liberté acquise et qui rend ce domaine, le seul apte aujourd'hui à faire connaître et propager notre langue.

Notes

paru dans Passages n° 101

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