La ponctuation chez l'enfant
Auteur : Jean Bergès 22/10/1997
Commençons par un rêve : cet homme jeune se rend en voiture chez sa mère ; à l'arrière de la voiture, il y a un cercueil avec une couronne et une inscription en majuscule.
Il arrive à destination et dort chez sa mère. Au milieu de la nuit, il s'éveille et se dit : " mais je n'ai pas lu ce qui est écrit sur la couronne " ; il se lève, va dans la voiture et lit " De profundis Antonella Fiorentina ".
Ce récit du rêve lui rappelle que, de fait, sa mère est née en Florence. Et de retrouver cette précision lui permet immédiatement de retrouver ce qu'il n'avait pas pu lire du texte sur la couronne : " De profundis Antonella virgule Fiorentina ". Ponctuation de rêve.
Autre ponctuation : il s'agissait d'un enfant qui, le frère qui le précédait étant mort, avait été conçu, prénommé à sa place. De sorte, qu'il ne pouvait rien savoir en classe, obnubilé qu'il était de l'hypothèse qu'il aurait pu avoir après lui un frère ou une soeur, qui, en toute logique, par leur naissance signait sa propre mort, puisque la classe des vivants nécessitait celle des morts. Telle est cette tentative de sa part, de résumer sa théorie sexuelle infantile à piétiner les morts jusqu'au moment où l'annonce d'une naissance, son signe le plus subtil sera l'arrêt de sa disparition. Ici aucune ponctuation, aucune halte dans le souffle jusqu'au dernier ; ce que figure depuis longtemps sur les horloges et les cartels : la camarde et sa faux luisante trône au-dessus du cadran où l'aiguille immanquablement montre que le temps qui avance est pris sur celui qui passe, sans aucune césure, sans la moindre pause, regarder l'heure c'est être rattrapé par la mort.
De sorte que chez notre enfant, le souhait de mort s'inscrit comme crime réalisé et s'oppose à la pensée, à l'hypothèse, à la théorie, au savoir.
C'est dire que du côté de l'horloge entre le signifiant maître qu'est la mort et tous les S2, il y a holophrase, nul sujet à représenter ici, et c'est là la preuve que la mécanique marche bien, que l'horloger a quelque chose de divin.
C'est dire que la ponctuation vient s'efforcer d'enrayer ce mouvement, de lui infliger un suspens, une négation, de ménager un instant au sujet.
Je propose d'aborder partiellement la question par trois angles
l'enfant du côté de la parole
Du côté de la lecture
Du côté de l'écriture.
Du côté de la parole, je commencerai par un aphorisme en hommage à Alfred de Musset : il faut qu'une bouche soit ouverte ou fermée. De la bouche, tombe l'objet voix et l'interruption de sa chute est une nécessité de sa ponctuation. Autour de lui tourne la pulsion invoquante dont la satisfaction veut qu'elle revienne en boucle en bouche, la ponctuation joue là sa formation d'arrêt et de relance. La demande qui fait ouvrir la bouche de l'enfant quand il a faim, ouverture déterminée par le besoin, et lorsqu'il crie véhiculant son appel, cette demande de la parole de la mère vient être ponctuée par la réponse de celle-ci, qui transforme les besoins et l'appel en demande d'être nourri. Il y a là, du côté de la parole, un point essentiel à situer : la fonction de la ponctuation est le démarrage de la demande des échafaudages du besoin, et de l'inarticulé du cri. Et du même coup, la bouche ouverte peut se fermer, être sexualisée par le plaisir des objets : vocal, oral, respiratoire, salivaire et dans le fonctionnement de tout ce qui concourt à la phonation. C'est par la mise en jeu des points d'articulation régissant la phonétique et les écarts signifiants que viennent s'inscrire dans l'oralité au sens large ces divers courants pulsionnels. Un point central est qu'ils sont eux-mêmes déterminés, guidés, entraînés, précipités dans la fonction phatique par la demande orale de la mère elle-même, que Lacan résume dans la formule " laisse toi nourrir ", venant ouvrir la faille du désir de la mère, et du même coup déclencher chez l'enfant l'acte de parole, véritable agent du sevrage qui déclenche la fonction de la mastication.
En effet, cet acte de parole est étayé si l'on peut dire par le déclin de la déglutition dite primaire, le déclin de la régalade et l'émergence de cette ponctuation qui vient faire trait dans la physiologie : un temps de la déglutition dit volontaire, qui vient suspendre la dévoration automatique du temps suivant.
Cet acte de parole régi par la ponctuation se produit donc sous la contrainte de ce réel qui vient assaillir le petit de l'homme dès sa naissance, à savoir que " ça parle " autour de lui. Et lorsque l'enfant s'embarque dans la phrase, il est pris dans la parole refoulante de la mère : emporté par l'élan de son acte, c'est sa ponctuation qui rétroactivement va lui donner sens quand la phrase arrivera à son terme. Mais le refoulement vient marquer, forcer l'articulation et le souffle, la gestuelle, les tonalités de la voix en cours de route de cette saisie au corps de la phrase. Ponctuation qui peut disparaître dans un symptôme qui en fait disparaître le symbolique comme dans le bégaiement par exemple ; et ici il faut noter la quasi constance d'un bégaiement autour de 3, 4 ans, qui pose la question de ce que l'on pourrait ranger sous la rubrique du déplacement de la fonction ponctuante de la demande orale de la mère à celle de sa demande anale, toute d'inspection et de surveillance ; la ponctuation par la parole venant refléter les phases du jeu sphinctérien et les conflits qui viennent freiner ou accélérer les rapports de la fonction et du fonctionnement dans la dialectique du don demandé par la mère. Ce destin de symptôme dans le bégaiement n'est pas le seul offert à la ponctuation : la répétition et son automaton, son élision, ou son esquive par le retour du refoulé dans le dit en sont d'autres.
L'Acte de parole est ainsi ce qui vient faire ponctuation, césure et coupure dans un circuit pulsionnel oral qui ne connaît, comme le mouvement circulaire des aiguilles d'une horloge, ni jour ni nuit.
Est-ce que l'objet a dans la parole ne vient pas ponctuer de ses coups le circuit pulsionnel ?
C'est ainsi qu'un enfant immigré dont le père était resté au pays d'origine était contraint par sa mère de parler français à la maison comme en classe : ce qui était caractéristique de son discours dans sa cure était que la ponctuation de son discours, les arrêts, les achoppements, les silences ne pouvaient être repérés dans leur fonction que dans la mesure où ils remplaçaient ce qu'il savait avant les mots oubliés, dans une langue qui n'était pas celle qu'il employait, laquelle était ponctuée. Dans cette situation, la ponctuation est la mise en place de ce que l'on peut appeler la mise en réserve du sujet, dans la supposition qu'il saurait, qu'il y en aurait un qui saurait. Cette ponctuation, vient introduire, rendre présente la temporalité, le rythme qui vient syncoper le sujet dans la mesure où il disparaît dès qu'au champ de l'Autre un signifiant va lui donner une signification, syncope dans le sens musical, de prosodie.
C'est ici que nous allons retrouver la ponctuation en jeu chez l'enfant dans les difficultés, les incapacités de l'apprentissage de la lecture.
Et ceci dans le destin des deux pulsions mises en jeu dans la lecture : scopique et invoquante.
La pulsion scopique dans la façon de " ne pas lire " du novice, elle est prise à la fois dans la non différenciation entre les mouvements oculaires et la mise en jeu de la tête, des épaules et du tronc : ce n'est que peu à peu que va s'installer leur dissociation, qui laisse la place aux mouvements oculaires seuls ; les scansions de la posture cèdent la place aux saccades purement oculaires du lecteur accompli.
Tandis que chez les enfants non lecteurs que nous avons suivis à Sainte-Anne, c'est à une incapacité à faire césure, c'est à l'absence de toute ponctuation motrice oculaire que nous avons été confrontés : l'arrêt dans l'épellation se produit sur chaque lettre, sans aucune ponctuation qui permettrait d'accéder au sens : ici la lettre fait coupure dans le réel, la respiration apparaît dès lors comme asynchrome de la pulsion invoquante, et d'abord en l'espèce de la voix. On reconnaît ici les particularités des enfants qui ne peuvent comprendre ce qu'ils lisent qu'à la condition de lire à voix haute, s'appuyant sur la ponctuation phonétique, ou inversement ceux qui ne peuvent lire que dans leur tête, le sens étant étayé par les scansions de la pulsion scopique.
Ainsi y a-t-il deux corps engagés dans ce processus de lecture qui n'aboutit pas au sens ou de non lecture
1. Un corps engagé dans la pulsion invoquante et nous indiquons ce que Freud avait fait valoir dans les " considérations sur le devenir de deux processus psychiques ", à savoir que pour lui la pensée flottante elle-même ne pouvait être l'objet d'un jugement d'attribution que dans la mesure où elle s'appuyait sur l'éprouvé articulatoire et ses rythmes passant par le corps propre.
2. Et un corps engagé par la motricité oculaire, et la pulsion scopique.
Ainsi les arrêts, les césures, les ponctuations apparaissent, ils sont nécessaires pour le temps de comprendre la lecture, même lorsqu'il s'agit de celle de pictogrammes. De comprendre, c'est-à-dire de refouler, de refouler le savoir inconscient. S'il n'y a pas de retour possible, voici l'enfant embarqué dans une lecture monocorde et linéaire, où il n'y a rien à comprendre, situation encore aggravée par ce que la lecture à l'impératif, véritable parole sur ordre, excluant le sujet qui dès lors, pour ce S1 " tu dois lire ", ne peut être représenté au prix de quelque savoir que ce soit ; au même titre que pour accéder au sens celui qui lit doit laisser tomber de nombreuses lettres, les silences de la ponctuation seuls permettant de comprendre le langage qui est écrit.
On comprend peut-être mieux dès lors que ce soit avec l'écriture que l'enfant se trouve confronté au réel de la ponctuation, signe qui a la particularité de n'être que par le silence qu'il impose : Silence de ce qui d'être refoulé, de ce qu'il " savait avant " vient conférer la quantité symbolique du savoir de ce qui va être écrit, de ce qui va pouvoir en être écrit.
Telle était la fonction du ponctuiste en philologie-hébraïque : de mettre les points voyelles dans la Bible.
Je terminerai au sujet de ce " il le savait avant " par une citation de Spinoza au sujet de l'apôtre Paul : " ceux qui ignorent ces questions, ne savent comment excuser l'apôtre dans l'épître aux Hébreux parce que dans son chapitre XI, verset 21 il interprète le texte de la genèse chapitre 48 verset 31 tout autrement qu'il n'est dans le texte hébreux ponctué : comme si l'apôtre avait dû apprendre d'après les ponctuistes le sens de l'Ecriture ! "
