La peur d'aimer trop
Auteur : Josiane Froissart 18/04/1994
Sophie 26 ans consulte pour un symptôme dépressif sévère consécutif à la rupture de sa relation passionnelle à une femme de 60 ans. Elle ne demande rien quant à son homosexualité qu'elle ne remet pas en cause. Elle veut qu'on l'aide à sortir de sa dépression qui l'a plongée dans une trop grande souffrance.
Sophie est grecque, elle parle le français à la perfection et sans aucun accent. Elle n'est pas vraiment masculine ; elle se présente plutôt sous les traits d'un jeune adolescent, tel un éphèbe, cheveux courts, elle porte jean et pull over, tenue vestimentaire uni-sexe portée par tous les jeunes d'aujourd'hui.
A la fois très déprimée et mue par une excitation paradoxale, elle trace ainsi le tableau de sa partenaire : " cette femme représente tout pour moi, une mère, une amante, une amie ; elle m'a tout donné : l'amour, le gîte, la nourriture et je lui ai tout pris. " Cette recherche du tout, elle tente de la réaliser dans une relation passionnelle à une femme mariée et mère de trois enfants encore marquée par un deuil non fait " tu es l'enfant que je n'ai pu garder " (le mari lui avait demandé d'avorter à sa quatrième grossesse). Les signifiants rencontrés chez son amante ont précipité l'éclosion d'une relation fusionnelle qui se déploie dans un espace imaginaire narcissique très tumultueux, dans une recherche effrénée de faire UN avec l'autre. Nostalgie de ce lien fusionnel Mère-enfant.
Lors des premiers entretiens, elle est déprimée et agitée, ne restant pas en place, déambulant dans la pièce, se montrant très affolée et affolante pour qui l'écoute. Complètement défaite par ses pleurs, elle me demande très abruptement des objets que je ne peux pas lui donner (verre d'eau, kleenex...) elle cherche dans ses déplacements incontrôlés un objet qu'elle ne trouve pas pour finir par repérer dans la bibliothèque, un livre d'Art qu'elle dit ne pas aimer. Elle cherche dans le réel l'objet qu'elle a perdu. Face à cet objet qu'elle ne peut saisir, s'installe un espace transférentiel où l'analyste est en place de fonctionner comme le signifiant de l'amour. Transfert " d'hainamoration " rejouant ainsi l'agressivité primordiale engendrée par la perte de l'objet reprochant à son analyste sa froideur : " Vous êtes un mur " mais où se dit aussi une demande d'amour absolu. C'est en ses termes qu'elle parle de sa mère qui ne lui a jamais donné l'amour qu'elle attendait. " Ma mère je la hais ", dit-elle avec virulence, leitmotiv qui traverse les séances et qui anime son visage de déprimée. Femme autoritaire dont l'idéal est de gagner de l'argent pour investir dans des locations pour touristes et dont la vie a été réglée par le regard de ce grand Autre social interdicteur et moralisateur auquel il fallait qu'elle et sa soeur de six ans sa cadette se soumettent. " Il fallait que nous soyons irréprochables. C'était la droiture avant tout. " Signifiant maternel contre lequel elle pense se dresser par le choix d'une relation amoureuse homosexuelle. Elle s'est acharnée à réaliser le désir maternel pour ne pas lui déplaire : enfant obéissante, bonne élève, adolescente sans problème, telle est la place qu'elle dit avoir occupée jusqu'à son départ en France, départ apparemment motivé par l'échec à un examen d'architecture et son refus de redoubler de peur d'un nouvel échec. Pourquoi cet exil en France ? Souvenir d'enfance d'une amitié avec une jeune française. Elle ne rend visite à sa mère que " par devoir " dit-elle et toujours par surprise, n'annonçant pas son arrivée pour éviter toute manifestation affective en public. Joie des retrouvailles, embrassades, pleurs ne sont, selon elle, qu'" hypocrisie ". " Je ne supporte pas qu'elle me touche, je suis très angoissée et j'évite tout contact avec elle. " Il faut à tout prix éviter la relation à la mère par trop érotisée, ce qu'elle dit aussi dans le transfert quand elle refuse la main que je lui tends pour la saluer.
Quant au père, il est peu de choses. Homme effacé, sans aucun pouvoir par rapport à sa femme qui le méprisait et à laquelle il était soumis, ne disant jamais rien à ses filles sauf en de rares occasions où poussé par celle-ci, il leur faisait quelques remontrances. Homme malade, diabétique et cardiaque, il n'était en rien porteur du phallus. S'agit-il d'une insuffisance réelle du père ou bien une insuffisance imaginaire proclamée dans le discours d'une mère hystérique insatisfaite ? Ce père sera quasiment absent de tout son discours. L'enfant d'un tel couple apparaît non pas comme métaphore de l'amour de la mère pour le père mais comme métonymie de son désir de phallus.
Son arrivée en France à 20 ans lui permet d'agir son homosexualité qui se manifeste donc pour la première fois dans un lieu Autre et dans une langue étrangère. Si l'homosexualité ne s'est pas réalisée en Grèce dans sa langue maternelle, c'est que le père réel, nanti de l'autorité du père symbolique, a pu être l'agent de la castration chez cette patiente.
Installée en France, elle va choisir comme objet d'amour une femme apparemment tout l'opposé de sa mère et ayant par ailleurs une relation hétérosexuelle stable. Ce qu'elle vénère chez cette femme, c'est sa féminité, sa beauté, sa grâce à se mouvoir, son intelligence, mais aussi son visage marqué par le temps. " Son âge fait qu'elle n'a plus rien à prouver ", dit-elle. Portrait d'une femme parée de tous les emblèmes phalliques. Elle est non seulement le représentant mais aussi le détenteur du phallus. Ce qu'elle dit de sa relation amoureuse est une longue plainte de demande d'amour qui dépend du bon vouloir de l'autre de le lui donner. " Je lui demande des preuves de son amour, des signes de sa tendresse, I'expression de son désir sexuel pour moi. " Elle est dans cette problématique de la non-distinction de la demande et du désir, dans cette demande de comblement qui tue le désir et qui compromet la séparation d'avec l'autre. La métaphore paternelle n'interdit plus au sujet d'être l'objet du désir de l'Autre maternel, d'être le phallus. Dans cette quête d'un amour et d'une jouissance sans limite, d'une jouissance Autre, se dessine le corps d'un grand Autre absolu. Elle vise cet absolu de la jouissance qui deviendrait alors possible. " J'ai besoin de cette relation passionnelle, je me sens pieds et mains liés, je suis son objet et je m'oublie complètement. " Complètement assujettie, elle est prête à tout pour reconquérir sa partenaire. Cette totalité d'une jouissance de l'être reste cependant impossible. Elle a connaissance du manque qu'elle met en place dans le réel en choisissant comme partenaire des femmes qui sont par ailleurs engagées dans une relation homo ou hétérosexuelle, pour que sa partenaire ne soit pas, dit-elle " toute à elle ". Le manque ne peut s'inscrire autrement. Le vécu douloureux signe ce type de relation à l'objet d'amour. La souffrance, engendrée par la perte de l'objet d'amour, envahit la patiente, mais elle était déjà là quand l'objet ne manquait pas. Car jouir ainsi de l'objet engendre le risque de destruction du fantasme et la mort du sujet, le perdre ne vaut guère mieux : la dépersonnalisation menace. Dans cette relation passionnelle où l'objet doit ne pas manquer, se dessine le profil d'un amour qui se veut hors temps : " Je ne comprends pas qu'un amour aussi fort ait pu se terminer ", dira-t-elle, mais aussi hors castration dans la réalisation d'un fantasme de fusion Mère-enfant et hors sexe dans cette demande de complétude narcissique. Le discours de la passion amoureuse qui se déroule selon un axe imaginaire engendre cette dimension de l'asexuation. Le type de transfert qu'elle instaure, son avidité, son retournement subit en son contraire ne permet pas de parler de structure psychotique de par l'absence de phénomènes persécutifs ou hallucinatoires. Abîmée par sa dépression, elle est tiraillée par l'idée qu'elle n'a pas été à la hauteur pour satisfaire sa bien-aimée, se sent totalement responsable de la rupture et souffre de ne pas pouvoir lui présenter une image à travers laquelle elle voudrait qu'on l'aime. Cet amour malheureux a déphallicisé son image et l'a conduite dans le repli et la jouissance narcissique. La perte de l'objet d'amour a menacé son intégrité narcissique et mis en péril son propre sentiment d'identité : " Sans elle, je ne suis plus rien. " La relation homosexuelle est chez cette patiente une tentative fragile de maintenir son narcissisme et de se protéger contre la dépression. Mais l'homosexualité ne la garantit pas complètement d'une relation fusionnelle à la mère.
Nous pouvons faire l'hypothèse que l'homosexualité a pu se réaliser en France grâce au truchement d'une distance géographique réelle, là où la métaphore paternelle n'a que partiellement rempli son rôle de par la précarité du système symbolique. Si la métaphore paternelle a été d'autant plus ébranlée par le passage d'un pays à un autre, d'une langue à une autre, c'est qu'originairement elle était déjà défectueuse. S'agit-il d'une structure névrotique ou d'une structure perverse ? Dans ce premier temps de l'analyse, il est difficile d'y répondre. La question phallique est posée chez cette patiente, mais son désir est vectorisé non par le phallus symbolique, mais par un phallus imaginaire positivé. Elle s'est mise à la recherche de femmes, substitut de la mère phallique qui par leur regard pouvait assurer la bonne tenue de son image narcissique et avec lesquelles elle a réalisé son fantasme incestueux.
Son échec à son examen d'architecture, une des raisons qui l'ont poussée à quitter son pays, a été pour elle un moyen salvateur de ne pas réaliser imaginairement ce couple mère-fille uni dans un même projet de constructions de logements pour touristes. En faisant des études pour acquérir une position sociale, elle s'est identifiée à l'idéal du moi maternel auquel elle s'accroche par delà les frontières en travaillant d'abord à Nouvelles frontières puis à Europe-Assistance. Son travail consiste à rapatrier en France des touristes en perdition à l'étranger. Choix professionnel troublant pour cette jeune femme qui se trouve en péril sur cette terre étrangère et appelle à l'aide.
La langue maternelle est celle qui de par sa structure, son articulation signifiante a interdit l'inceste. Dans cette langue étrangère qu'elle manie très bien et qu'elle dit parler beaucoup plus librement que le Grec, la réalisation du fantasme incestueux est possible. La langue étrangère fonctionnerait pour elle comme une langue toute, sans perte, où le rêve d'une jouissance Autre serait possible. La France, " c'est chez moi ", dit-elle. Elle y est venue faire la fête : a entendre comme " faites ce que vous voulez ". Ni vu, ni connu. De cette relation homosexuelle, en effet, personne ne devra être au courant. Si elle est amenée à en parler, elle change le sexe de sa partenaire. Elle évite toute rencontre avec des grecs comme si par leur intermédiaire, la mère pouvait l'apprendre. Il faut préserver le secret : ce qui est interdit ne doit pas être dit.
Il naît une impression étrange lorsqu'on écoute un sujet étranger parler le français à la perfection. C'est comme si elle arrivait masquée. Aucun mot de sa langue maternelle ne lui vient spontanément dans son discours. Une barrière étanche sépare les deux langues.
La présence de signifiants qui insistent m'amène à lui en demander la traduction qu'elle donne avec hésitation puis réticence pour finalement dire : " Je sais que ça vous intéresse mais je ne suis pas venue pour cela. " La langue maternelle devient l'objet dont l'Autre est censé se satisfaire. Il y a évitement de sa propre langue qui fait symptôme. Il apparaît que c'est par la volonté même du sujet que la langue maternelle est mise à l'écart. Cette langue est celle dans laquelle elle a tissé sa névrose, la langue étrangère celle où elle réalise ses désirs infantiles.
C'est l'évolution du travail analytique et du transfert qui a permis que la langue française soit trouée par des signifiants grecs, d'abord sous forme de translitérations, à son insu pourrait-on dire. Un jeu entre les signifiants des deux langues s'est alors fait dans un glissement métonymique laissant la perte s'installer.
Un virage dans la cure apparaît lorsqu'elle apprend que le mari de son amante aurait tenu ces propos en parlant de sa femme : " Elle a de grandes capacités sexuelles. " Elle se sent alors trompée par cette femme qui lui avait dit que les relations sexuelles avec son mari ne l'intéressaient plus. Cette triangulation qu'elle pensait avoir mis en place pour que sa partenaire ne soit pas toute à elle lui permet de s'interroger sur le fait que son amante puisse aimer un homme et être aimée de lui. Un symptôme dont elle souffre depuis l'enfance réapparaît : la conjonctivite.
C'est à ce moment là de la cure qu'elle annonce par surprise, alors qu'elle n'en avait soufflé mot jusque là : " J'ai couché avec un homme, je ne voulais pas vous en parler de peur de vous induire en erreur. " En fait, " je suis homo et hétérosexuelle et c'est un plus ".
Cet homme n'est pas quelconque, puisque c'est le fils de son amante. Il était pris pour elle dans un fantasme de fraternité. Ils avaient la même mère. Tout rapprochement sexuel était vécu comme incestueux. C'est à l'occasion de cette liaison que prise d'angoisse face au désir de l'homme, qu'elle s'est arrêtée de fumer du hasch et de boire de l'alcool par crainte, dit-elle, " de ne plus se contrôler ". Qu'adviendrait-il si l'inhibition levée, son inconscient se mettait à parler ? Son angoisse face au désir de l'Autre la renvoie à son propre désir et à la question de sa castration.
Elle a voulu tromper l'Autre en cachant sa relation avec un homme et cette tromperie se redouble d'un mensonge puisque de relations sexuelles entre eux, il n'y en a pas eu. Mensonge qui révèle la vérité de son désir. Elle est vierge, ce qu'elle dit avec beaucoup de honte. En fait le corps de l'homme l'effraie et elle refuse toute pénétration. Le corps de la femme est moins l'objet de cette peur parce que, dit-elle, " je le connais mieux mais je ne suis pas très à l'aise avec ". La jouissance sexuelle, elle ne l'a jamais connue, ni avec un homme, ni avec une femme. Dans la relation à une femme, ce qu'elle cherche à assurer c'est la jouissance sexuelle de sa partenaire. De la sienne, elle en fait le sacrifice.
Le déroulement de la cure, I'hystérisation qu'elle engendre c'est-à-dire l'ouverture du sujet au désir de l'Autre n'est pas sans provoquer d'angoisse dans la cure et menace sa poursuite. Avant d'arrêter la cure, elle parle de son père alors qu'il avait été quasiment absent de tout son discours pour dire : " Il ne m'a rien demandé, mais il ne m'a rien donné non plus. " Qu'attend-elle de ce père sinon la gratification du phallus dont elle ne peut faire le deuil ? Elle interrompt prématurément la cure arguant de problèmes d'argent : " J'ai un trou à la banque. "
La patiente est venue au départ nous dire quel choix d'objet elle avait fait et quelle stratégie elle avait adoptée pour éviter la castration. Mais un choix d'objet homosexuel ne permet pas de déterminer une structure névrotique ou perverse. Ce qui fait la différence entre névrose et perversion c'est la jouissance, le désir et son rapport à l'Autre. Il ne s'agit pas d'une homosexualité féminine. Ce n'est pas à partir d'une rivalité au Père qui se solderait par une identification virile qu'elle viendrait à la rencontre d'une femme lui dire qu'elle est l'égale de l'homme. Ce type de transfert viendrait aussi réfuter la structure perverse. Elle n'est pas dans une monstration de sa pratique sexuelle qu'elle n'avoue qu'avec détour, précautions et sentiment de honte. Elle suppose un savoir chez l'Autre. Elle voudrait bien que quelque chose lui soit dit sur son homosexualité. Elle interroge une autre femme pour savoir si son désir est structuré comme le sien. C'est au cours du travail analytique et à travers le transfert qu'est apparue la structure névrotique. Névrose hystérique ou névrose phobique ? L'arrêt prématuré de la cure ne permet pas d'en décider. Ce que nous pouvons dire, c'est que le travail de l'analyse, I'expérience que fait le sujet de la coupure, a engendré ce processus qui aboutit à la séparation de l'objet et tente de mettre en place la castration et la métaphore paternelle. Moment difficile de la cure qui s'accompagne chez la patiente de ce désir de rupture qui est la mise en acte de la castration.
Lorsqu'elle revient deux ans plus tard, c'est encore à la suite d'une rupture avec une femme qui cette fois à le même âge qu'elle. La dépression est moins profonde et ce n'est pas le motif de la consultation. Elle est submergée par des crises d'angoisse et par des phobies multiples qui invalident complètement sa vie et qui lui dire qu'elle est " devenue une vieille femme avant l'âge ". Comment rendre compte de ce passage à une nouvelle symptomatologie qui s'était déjà mise en place discrètement lors de la première cure .
Nous pensons que cette symptomatologie phobique est le produit du travail analytique dans ce qu'il a pu apporter d'un nouvel agencement du Réel, de l'Imaginaire et du Symbolique.
Processus qui conduit à la séparation d'avec l'objet, à l'instauration encore bien précaire de la métaphore paternelle.
Des événements de sa vie sont également venus mettre en péril un équilibre fragile. Quelques semaines avant la consultation, une crise d'angoisse intolérable éclate quand son ami lui demande de vivre ensemble. Elle mène simultanément une relation homo et hétérosexuelle. " Je peux avoir, dit elle, une relation tendre avec un homme mais j'ai peur du contact de ses organes génitaux. " Son engagement dans une relation hétérosexuelle, la rencontre avec le désir de l'Autre l'a confrontée à son propre désir et au manque phallique. C'est la panique qui la fait rompre. Le réel sexuel ne pourra pas être symbolisé dans la jouissance phallique.
A ce contexte s'ajoute un changement dans la dynamique familiale. La soeur est mariée et attend un enfant. Le père décède subitement d'une crise cardiaque.
Actuellement, c'est la vue de la chute d'une femme qui déclenche une angoisse intolérable. Quand le narcissisme phallique de la position debout choit, son image narcissique chute. Son image ne tient que dans un rapport spéculaire au semblable. L'autre n'est plus qu'un cadavre, objet a réel, déshabillé de sa parure imaginaire et c'est l'angoisse allant, jusqu'à un sentiment de dépersonnalisation.
Elle s'imagine qu'elle pourrait rencontrer quelqu'un qu'elle sait être mort. Ce qui est mort peut-être vivant. Rapprochement saisissant où le réel apparaît sans écart. La vie et la mort c'est la même chose. La castration n'a pas agi.
Elle ne peut plus sortir dans la rue sans craindre la chute ; cette angoisse de tomber l'amène à ne sortir que lestée de ses papiers d'identité et de son carnet d'adresse, " comme si, dit-elle, c'était mon passé et mon environnement qui pouvaient me donner mon identité. Je ne sais plus qui je suis. "
Chute de son identité imaginaire, de son identité symbolique et donc sexuée chez cette patiente qui en fuyant son pays, sa langue, sa culture a voulu oublier son passé. " J'ai fait un trait sur mon passé " telle était la réponse quelques années auparavant. Reste son identité réelle c'est-à-dire son symptôme phobique auquel elle se cramponne.
La patiente vient d'atteindre 30 ans, âge auquel la mère pour ne pas rester vieille fille s'est mariée par l'entremise d'une agence matrimoniale. Elle critique la pression sociale qui veut qu'à un certain âge, une femme doive se marier et fonder une famille. Elle ne veut pas subir cette loi et veut rester dans la marginalité. Elle ne peut plus désormais se soutenir de l'image maternelle et ne veut pas se soumettre à la norme phallique.
La phobie des transports et la phobie des espaces complètent le tableau clinique.
" Je suis agoraphobe ", mot qui passe d'une langue à l'autre sans déformation.
Et c'est sur ce mot qu'elle fait un lapsus : " je suis agori-phobe ", I lettre qui marque le retour du refoulé et qui transforme le mot agora en agori qui signifie petit garçon. Elle dit par ce lapsus, la place qu'elle occupe pour la mère.
Elle ne peut accepter une invitation au restaurant qu'à la seule condition d'avoir la certitude de trouver une table proche de la sortie. Le cinéma et les musées sont des plaisirs qu'elle se refuse. Aller dans une grande surface est un supplice redoublé par l'attente aux caisses, exposée dans l'immobilité au regard de la caissière qui se présentifie dans le réel comme désapprobateur. Tous les longs trajets doivent être découpés par des points de repère (qu'elle nomme des foyers) qui les circonscrivent. Mais la peur la plus invalidante, c'est la peur du métro. Impossibilité d'entrer dans la bouche du métro. Plusieurs années auparavant, n'avait-elle pas dit : " Ma mère, c'est la bouche. " Le trou maternel vient se spatialiser dans le symptôme phobique. La phobie du métro est là pour placer des limites spatiales, là où il n'y en a pas entre le sujet et l'Autre dévorant. Retournons à l'éthymologie : le mot métro vient du grec Métrio - métrone et signifie la mesure, l'unité. Métro-polis signifie littéralement ville-mère. Translittération signifiante qui vient dire son collage à la mère. Ces phobies de l'espace et des transports viennent restreindre sa capacité de se mouvoir et l'amènent quasiment à ne plus sortir de chez elle. Le prix à payer pour cette castration est trop cher. Dans ce découpage qu'elle instaure dans le réel, entre des lieux permis et des lieux interdits, on assiste en quelque sorte à une sexualisation imaginaire de l'espace où le père imaginaire viendrait interdire l'espace maternel. Depuis sa transplantation l'appui qu'elle ne trouve plus dans le langage, elle le trouve dans l'imaginaire. Elle ne peut se déprendre du désir maternel. La phobie est là comme métaphorisation du Nom du Père.
Parallèlement à cette symptomatologie phobique envahissante, son homosexualité va perdre de son élan. Les femmes qu'elle choisit sont désormais des femmes seules. Le dispositif triangulaire n'est plus à l'oeuvre et son intérêt pour la partenaire semble en pâtir. Il s'agira pour elle avant toute relation de se dire sous forme d'un impératif sur-moïque qui lui tient lieu de loi du désir : " Il faut que je me maîtrise, il ne faut pas que je m'oublie dans l'autre ", " J'ai peur d'aimer trop ". Sa phobie des transports et de l'espace n'est que l'expression de sa phobie de l'amour. Aux chemins tortueux de sa relation homosexuelle antérieure succède une ligne droite, le calme plat et elle rompt. A cette recherche de la jouissance Autre dans sa relation à sa partenaire fait place les impératifs de la jouissance phallique " Je suis toujours en garde. Je ne supporte pas les limites et pourtant je me donne sans cesse des limites. " Permutation, oscillation d'une jouissance phallique à une jouissance Autre. Elle a la nostalgie de cette relation ancienne qui la faisait rêver, " qui me portait, qui me transportait ", dit-elle.
Je ne parlerai pas tant, pour conclure de la question de la structure phobique et de son articulation dans ce qu'elle peut être " une plaque tournante " entre la névrose et la perversion. Je préfère faire une hypothèse. Pourrions-nous dire que le franchissement de la frontière du fait de la défectuosité de la métaphore paternelle a produit ces symptômes, a produit une actualisation de la névrose, a engendré en quelque sorte une " névrose expérimentale " ? La métaphore paternelle n'interdit plus au sujet d'être l'objet du désir de l'Autre. Le franchissement d'une frontière, la possession d'une langue étrangère va privilégier la loi imaginaire maternelle au détriment de la loi symbolique. Arriver sur une terre étrangère, parler une langue étrangère peut, chez un sujet, engendrer des expériences traumatiques. Dans une langue étrangère on aurait affaire à un réel qui poserait l'existence comme I. Habité par une langue étrangère, le sujet n'ek-sisterait plus. Il n'y aurait pas chute de l'objet a. L'Autre ne serait pas divisé.
Traumatisme parce qu'il aurait rapport à une chaîne signifiante qui ne se supporterait pas de la castration; l'accès direct à l'objet serait possible, la réalisation de son fantasme de complétude également. C'est comme si une névrose ordinaire pouvait dans ce cas se mettre à flamber. Pathologie de l'excès : trop d'amour, trop d'angoisse. Peut-être une femme est-elle plus sensible, plus fragilisée, de par la division de sa jouissance à ce qui peut faire traumatisme dans la rencontre d'un sujet avec une langue étrangère ?
Elle a vécu son séjour en France comme un rêve dont elle aurait honte. Quitter son pays, c'était garder son lien à sa mère, réaliser son rêve infantile, y retourner c'est en faire le deuil.
Elle est venue en France, vivre en Hors la loi, telle une héroïne grecque où il ne serait plus tant question de faire l'éloge de l'amour que de le vivre dans un Banquet moderne. Mais la fête est finie et elle veut repartir.
