La part manquante de la satisfaction
Auteur : Valentin Nusinovici 27/07/1995
Pour avoir été attribué à deux recueils d'articles le titre "Résultats, idées, problèmes" est devenu très familier au lecteur français, mais comme il s'agit d'articles qui n'ont rien en commun hormis d'avoir été les derniers à recevoir une traduction officielle, ce titre peut apparaître comme un fourre-tout. Or, il est tout à fait approprié à la série de notes qui fixent, entre juin et août 1938, des préoccupations cliniques et théoriques du moment. Ces notes ne pas que consigner des résultats, des idées et des problèmes, elles les enchaînent dans un questionnement permanent.
La plus longue est la seconde à être datée du 3 août : "L'ultime fondement de toutes les inhibitions intellectuelles et des inhibitions au travail semble être l'inhibition de l'onanisme infantile. Mais peut-être cela va-t-il plus loin : non pas son inhibition par des influences extérieures, mais sa nature insatisfaisante en soi. Il manque toujours quelque chose pour que la décharge et la satisfaction soient complètes - en attendant toujours quelque chose qui ne venait point * - et cette part manquante, la réaction de l'orgasme, se manifeste en équivalents dans d'autres domaines, absences, accès de rire, de pleurs (Xy), et peut-être autre chose. La sexualité infantile a encore une fois ici fixé un prototype1."
Ce qui retient d'emblée l'attention, c'est l'affirmation qu'il semble y avoir un ultime fondement aux inhibitions intellectuelles et aux inhibitions au travail, c'est-à-dire à des manifestations très communes, qui amènent souvent à entreprendre une analyse et dont la levée est un critère classique de l'efficacité de la cure - et que ce fondement est l'inhibition de l'onanisme infantile. On ne peut qu'être sensible à l'expression " ultime fondement " qui vient là après tant d'années de travail et si près du terme. Mais pour autant y a-t-il là un résultat nouveau ? Il n'y a rien de neuf dans l'affirmation que la répression de la sexualité infantile a des conséquences néfastes. Freud a dit et redit qu'il faut que la phase d'onanisme infantile prenne fin pour éviter que sa poursuite ininterrompue jusqu'à la puberté ne constitue " la première grande déviation par rapport au développement que l'homme civilisé doit s'efforcer d'atteindre (2) ",que les forces pulsionnelles doivent être " stockées pour servir de grands buts culturels lorsqu'elles sont ensuite libérés à l'époque de la puberté (3) " et qu'il faut réprimer l'auto-érotisme, que "l'éducation a la tâche de le limiter, car sa prolongation rendrait la pulsion sexuelle impossible à contrôler et à utiliser ultérieurement (4) ". Mais il a aussi souligné qu'il y a un prix à payer par l'individu et il a résumé ainsi le problème : " Il faut donc que l'éducation inhibe, interdise, réprime et elle y a d'ailleurs largement veillé de tout temps. Mais l'analyse nous a appris que c'est précisément cette répression des pulsions qui instaure le danger d'une maladie névrotique... L'éducation doit donc chercher son chemin entre le Scylla du laisser faire et le Charybde de la frustration (5). "
La note de 1938 qui aborde ce problème en une phrase mentionne uniquement des conséquences préjudiciables de la répression de l'onanisme (sans préciser leur mécanisme, nous reviendrons sur ce point). Et ces conséquences sont telles - inhibition intellectuelle, inhibition au travail - qu'elles sont susceptibles d'annuler le bénéfice attendu de la répression. Et cela aussi bien pour l'individu à qui il s'agit d'éviter entre autres choses la neurasthénie avec sa baisse d'aptitude au travail, que pour la société car les buts culturels visés sont compromis par ces inhibitions.
Mais tout ceci reste sous-jacent et n'est pas discuté. Freud va directement à cette idée que les mêmes inhibitions peuvent survenir même si l'onanisme infantile n'a pas été réprimé par des influences extérieures et cela parce que la satisfaction produite par l'onanisme ne saurait être totale. Et il semble indiquer que le manque de satisfaction peut être à l'origine d'inhibitions intellectuelles et d'inhibitions au travail parce qu'il incite à trouver des satisfactions substitutives, des " équivalents " à la " part manquante ".
L'idée qu'il y a une part manquante à la satisfaction sexuelle infantile constitue le point central et, à mon sens, le principal intérêt de cette note. A première vue ce manque dans la satisfaction s'explique très simplement par le fait que l'onanisme infantile n'aboutit pas à l'orgasme, la cause en serait donc l'immaturité biologique. Mais peut-on se contenter d'une explication qui, en liant la satisfaction sexuelle incomplète de l'enfant à son immaturation, suggère premièrement que l'absence de ce qui va constituer, chez l'adulte, l'acmé du plaisir est perçue, par l'enfant, comme un manque, et deuxièmement que la satisfaction sexuelle va se compléter chez l'adulte et devenir totale parce que l'orgasme sera atteint ? Un premier argument vient contre, encore qu'il n'entre pas en ligne de compte pour Freud, c'est qu'il n'est pas certain qu'il ne puisse y avoir d'orgasme chez l'enfant6. Un second argument en revanche est tiré de l'expérience freudienne c'est le fait que l'onanisme adulte n'assure pas une satisfaction adéquate, à preuve la neurasthénie largement étudiée par Freud dès ses débuts. Faut-il alors penser que c'est la satisfaction apportée par le rapport sexuel " normal " qui, elle, pourrait-être totale ? Il suffit de se référer au " Malaise dans la culture " pour vérifier que ce n'est pas là la pensée de Freud : " On croit parfois reconnaître que ce n'est pas seulement la pression de la culture mais quelque chose tenant à l'essence de la fonction elle-même qui nous refuse la pleine satisfaction et nous pousse sur d'autres voies. Ce pourrait être une erreur, il est difficile de trancher7. " Il y aurait donc pour Freud une insatisfaction que nous allons nous permettre de nommer essentielle.
Dans la note de 1938 l'insatisfaction inhérente à l'onanisme infantile est mise en parallèle avec celle provoquée par la répression de celui-ci, comme dans " le Malaise dans la culture ", l'insatisfaction tenant à l'essence de la fonction sexuelle est mise en parallèle avec celle déterminée par la pression de la culture. Ceci suggère que l'insatisfaction de l'onanisme infantile est un aspect de l'insatisfaction essentielle mais qu'est-ce qui explique celle-ci ? Elle peut sembler indépendante de la culture. Y a-t-il une opposition du type nature et culture ? De certaines notes du " Malaise dans la culture "8 il ressort plutôt que c'est un " fatal procès culturel " qui a fait que quelque chose tenant à l'essence de la fonction sexuelle refuse la pleine satisfaction. Il y a donc l'insatisfaction que la civilisation exige présentement par l'intermédiaire des parents et des éducateurs et celle en rapport avec les dérangements que l'hominisation a causés dans la fonction sexuelle biologique.
" L'ultime fondement " serait donc à trouver dans cette insatisfaction essentielle. Du coup un certain éclairage est apporté à la première note datée du 3 août 1938 (" La conscience de culpabilité se développe aussi à partir de l'amour insatisfait. Comme la haine. A partir de ce matériau nous avons dû véritablement produire tout ce qu'on veut, comme les États autarciques dans leurs "produits substitutifs" "). " L'amour insatisfait ", ce " matériau " qui permet de produire tous les " produits substitutifs ", n'est-il pas en rapport avec cette part manquante de la satisfaction sexuelle ? La question est alors de savoir comment apparaissent ces produits substitutifs, ces équivalents.
La phrase en français de la deuxième note du 3 août souligne l'importance de l'attente mais sans préciser vers quoi ou qui elle est tournée. L'édition française a le mérite de nous indiquer d'où vient ce " en attendant toujours quelque chose qui ne venait point ". C'est une citation du Germinal de Zola9. A s'y reporter on constate que le passage ne concerne pas l'onanisme mais les jeux sexuels d'une fille de dix ans avec un garçon de douze. On retrouve ici l'immaturité mais c'est plutôt celle du partenaire, et on voit que c'est de lui qu'est attendue la fin de l'insatisfaction. Ce qui fait d'ailleurs que celle-ci aura toutes chances de lui être attribuée. (Ces deux façons, volontiers associées, de faire intervenir l'autre dans l'insatisfaction on pourrait les rendre en complétant ainsi la citation : en attendant toujours ce qui ne venait point De lui, et en marquant ou non, selon le cas, la césure).
En fait le partenaire principal est l'Autre (cela pourrait s'écrire: en attendant toujours De Lui ce qui ne venait point). Absences, rires, pleurs (que signifie Xy ?) manifestent le lien établi avec Lui et la jouissance qui en est obtenue. Ce qui paraît justifier l'utilisation de cette notation lacanienne c'est le rapprochement possible entre les symptômes cités ici et ceux mentionnés dans la lettre 52 à Fliess - sanglots, vertige - et mis au compte d'un Autre inoubliable, impossible à confondre avec l'autre, le semblable10.
Mais l'Autre qui devrait pallier l'insatisfaction est déjà impliqué dans l'onanisme infantile : la fille attend un enfant du Père et l'excitation provoquée par ce voeu a comme voie de décharge l'onanisme. L'insuffisance de la satisfaction qu'il produit, cette insuffisance essentielle, ne peut qu'être référée à la satisfaction attendue.
Par quel(s) mécanisme(s) la répression de l'onanisme provoque-t-elle l'inhibition intellectuelle et l'inhibition au travail ? Dans " Les Théories sexuelles infantiles " Freud indique comment l'inhibition intellectuelle peut être déterminée par la non acceptation de la castration11. Chez l'enfant, dit-il, l'excitation du pénis et l'activité intellectuelle - c'est-à-dire avant tout l'investigation sexuelle - sont liées et c'est pourquoi l'investigation sexuelle marque un arrêt à la limite que constitue la croyance en un pénis de la femme, croyance par laquelle l'enfant se protège. Or cet arrêt, dit Freud, peut être à l'origine d'une inhibition intellectuelle. Toute pensée (toute activité ?) susceptible de remettre en question cette limite serait donc inhibée pour éviter le déclenchement de l'angoisse. Si tel est bien le cas cela implique que la répression de l'onanisme a été inopérante à faire reconnaître la castration.
Enfin en ce qui concerne les conséquences de l'onanisme lui-même en tant qu'il appelle des satisfactions substitutives on peut se demander s'il ne s'agit pas plutôt ici de ce que Freud nomme une naturelle aversion pour le travail12 : si c'est de l'Autre qu'est attendu le remède à l'insatisfaction, à quoi bon penser et travailler ?
Notes
Références
