Théorie psychanalytique

 
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La métaphore de l'usine

Auteur : Jean Brini 27/09/2002

Bibliographies Notes

Le système des Grandes Ecoles est une des spécificités française en matière de formation d'ingénieurs. Il se distingue des autre systèmes européens par une sélection précoce (l'entrée en prépa), 2 ans de formation généraliste (math, physique, chimie) identique pour tous, puis une répartition, par concours, dans des écoles spécialisées et hierarchisées. Ce système, mis en place progressivement depuis la révolution donne de façon générale, satisfaction à ses acteurs comme à ses utilisateurs, malgré les critiques acerbes, souvent justifiées, dont il fait l'objet depuis l'origine. Il est néanmoins soumis actuellement à un certain nombres d'influences, notamment du fait de la mise en place de l'Europe, qui tendent à le faire évoluer rapidement.

Je voudrais ici tenter d'examiner de plus près un aspect particulier de cette évolution. Il s'agit de l'utilisation de plus en plus fréquente, pour parler de l'activité d'enseignement, de termes d'origine industrielle, assimilant l'enseignement à un processus de production. Dans cette optique, qui nous est familière tant elle est devenue habituelle, l'école est assimilée à une usine, dont la matière première est l'élève-ingénieur admis au concours, qu'il s'agirait de façonner pour en faire un bon produit, c'est à dire un ingénieur qui se vend bien.

La qualité du produit est analysée par les multiples enquètes permettant de classer les Ecoles en fonction du nombre moyen d'emplois offerts par ingénieur sortant, de la durée moyenne d'attente avant le premier emploi, du montant du salaire d'embauche, etc.

La question légitime que se posent les élèves (certains) durant leurs études : "serai-je un bon ingénieur" est subrepticement transformée en : "serai-je un bon produit", ce qui n'est pas tout à fait la même chose. En effet le produit est bon si la matière première est bonne, mais aussi, si l'usine marche bien. Il apparaît donc un droit de regard légitime des étudiants sur le système (et les hommes) qui les forment.

Il est aussi tout à fait naturel d'appliquer au processus de production des ingénieurs les méthodes utilisées pour contrôler et améliorer la qualité dans l'industrie. Pour qu'un produit soit de bonne qualité, il est indispensable de mettre le processus de production sous contrôle (en jargon technique , sous SPC : Statistical Process Control).

En l'absence d'inspection dans l'enseignement supérieur, la mise sous contrôle du processus de production des ingénieurs n'obéit pas à des règles fixes. Des établissements de plus en plus nombreux font appel à un Comité d'Evaluation, constitué de personnalités du monde académique ou industriel international. Une autre face du contrôle est l'évaluation consistant à multiplier les enquètes et questionnaires auprès des étudiants afin de les encourager à donner leur opinion sur les enseignements qu'ils suivent.

Cette dernière procédure fait intervenir la métaphore de la production d'une façon différente . Le producteur est cette fois l'enseignant, qui est assimilé à un prestataire de service. Sa tâche est évidemment de faire assimiler aux étudiants un corps de connaissances aussi bien défini que possible, de manière aussi satisfaisante que possible. On voit facilement combien ce dispositif peut prêter à dérive, pour peu que lesdites connaissances soient indigestes : c'est à l'enseignant de les enrober de chocolat.

Là aussi, la question légitime que se pose tout enseignant "suis-je un bon enseignant"se trouve transformée. Elle a me semble-t-il tendance à se démultiplier en une multitude de questions de type opérationnel telles que "Est-ce que je fais bien passer mon message ?", "Est-ce que j'utilise la bonne méthode ?", "Est-ce que ça leur servira", etc.

La métaphore de la fabrique pour parler de l'école n'a pas encore pris son plein développement. Nombreux sont ceux qui soulignent l'avance des pays anglo-saxons sur ce point. Mais on peut déjà observer que, se présentant comme une manière scientifique d'aborder le processus d'enseignement, elle n'est pas dépourvue de séduction, pour les élèves-ingénieurs aussi bien que pour leurs professeurs.

Les étudiants acceptent de bonne grâce d'être considérés comme un produit en cours de façonnage, destinés à acquérir, selon la trilogie canonique, du savoir, du savoir-faire, et du savoir-être. Mais si dans ce processus, quelque chose vient à boiter, c'est du coup le processus de fabrication qui est mis en cause. La responsabilité du sujet est de plus en plus difficile à impliquer. De même, les enseignants semblent relativement bien accepter d'être promus au statut de prestataires de service, et évalués en tant que tels. Il n'est pas surprenant, cependant d'assister simultanément à une augmentation importante du nombre de cours présenté entièrement à l'aide de transparents de très belle facture, à des étudiants munis d'un polycopié très complet : ni l'enseignant, ni l'étudiant n'ont plus besoin d'écrire. La "transmission des connaissances" se rapproche alors d'un processus automatisé visant à une assimilation directe quasi-hypnotique. Le vieil adage "on ne lit bien que la plume à la main" est devenu totalement désuet.

Pour mieux cerner mon interrogation relative à cette évolution, je voudrais rappeler ce qui, à mon sens fait le noyau de l'activité d'enseignement, du moins dans le domaine scientifique. Il s'agit de l'expérience décrite en mathématiques comme le "aha Erlbnis", l'étincelle de compréhension, le moment fugitif où quelque chose passe où l'étudiant saisit quelque chose, et de ce fait, jubile, souvent à l'insu de l'enseignant, quelquefois même à son propre insu. C'est l'existence de ce point évanescent, que chacun a vécu à un moment ou à un autre, qui fait à mon sens que l'enseignement est possible.

La question qui reste ouverte pour moi est de savoir si une telle expérience peut encore avoir lieu, entre un étudiant qui s'est volontairement identifié à un produit en cours de fabrication, et un enseignant qui s'est volontairement soumis à une norme définissant ce qui est à enseigner, et comment l'enseigner. Paradoxalement, pour autant que je puisse en juger, la réponse est oui. Malgré la lourdeur parfois menaçante de cette référence omniprésente à l'usine, il se trouve toujours des enseignants pour enseigner avec plaisir à des étudiants qui les écoutent avec intérêt. La raison en est, me semble-t-il, que cette idée qu'une école pourrait fonctionner comme un fabrique, au fond beaucoup en parlent, mais peu la prennent au sérieux. Si la fonction de la métaphore est de créer du sens, celle-ci fonctionne plutôt mal. Mais est-il bien légitime de parler ici de métaphore ?

Ce qu'on observe par ailleurs, c'est une désaffection massive, dans tous les pays européens, des étudiants pour les études scientifique. Cela ne me paraît pas sans lien avec ce qui précède. Les études scientifiques ont la réputation d'être difficiles, sans pour autant mener nécessairement à des emplois lucratifs. Si la satisfaction, la Befriedigung associée à un gai savoir n'y est plus possible, alors, et tant qu'à être un produit, autant l'être à moindre frais.

Notes
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