Théorie psychanalytique

 
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La mère s'entend

Auteur : Esther Tellermann 25/04/1992

Bibliographies Notes

" Levant les yeux au ciel d'azur et ensuite au visage de ta mère, tu romps le silence en lui demandant s'il n'est pas en réalité beaucoup plus éloigné qu'il n'en a l'air. Le ciel s'entend, le ciel d'azur." (1)

Et si l'Art était tentative infinie pour la rejoindre ? La mère s'entend. Et si l'art était lutte infinie pour s'en défendre ?

Je crée pour Elle, contre Elle. Je dresse la statue, j'érige le poème, je tisse un monde de signes conscient de leur possible faillite. D'où la reconduction de mon geste.

Je harcèle la langue, les matières et les sons autant qu'ils me submergent jusqu'à les ployer, afin qu'ils puissent cesser en moi leur martèlement ou ne pas signer cruellement leur absence.

Dans l'instant de l'écriture, je trouve la complétude, j'abolis toute cassure dans une harmonie approchée du monde et du mot.

Tirer la phrase jusqu'à la chose, jusqu'au mot juste, jusqu'au rythme adéquat. Nommer les noces avec le premier objet d'amour perdu : brûlures et réductions des formes, arrêt de la phrase, piétinement du sens.

L'Art dit la nostalgie de l'Un. Du mélancolique il multiplie les chants : chants débordants de Céline, évidé de la poésie et de l'abstraction contemporaines, entre un trop-plein qui engloutit et la fascination des formes blanches.

Sur les frontières d'une assomption possible du sujet se tient l'Art, imposant la force du signe comme la mise en scène de son échec : cette note m'engloutit dans l'instant fusionnel de la contemplation, mais me dérobe tout sens assuré comme je m'identifie à celui qui semble avoir vaincu le défaut ou l'exil : dans le temps distendu de Marcel Proust, dans le Présent qui ne peut finir de Samuel Beckett, l'écriture est recherche infinie autour du sens.

La statue n'est-elle pas mouvement arrêté, pétrification, érection hasardeuse et nécessaire des modifications que j'inflige à la matière pour qu'elle puisse enfin se résoudre, cesser de m'imposer chaque jour sa littéralité.

Dans le glissement des styles, l'objet de deuil devient couleurs, sonorités, mots, rythmes. Alors je contemple le tableau, le poème qui me prend dans ses rais, me dérange, me console, lui seul qui sait relancer indéfiniment l'apparition possible de ce qui signerait mon apaisement et ma mort.

Le Beau serait dès lors cette imposture qui me ferait un instant croire à ma propre dissolution.

Moment " océanique ", frôlé de l'adéquation au premier objet d'amour.

Noces dont les commentaires tentent d'analyser les diverses célébrations de la jouissance : de l'excès célinien à la " poésie sans images " contemporaine.

Le poète répond à la douleur d'être séparé par sa posture vis-à-vis de l'objet en deuil, son style :

il recherche le tout dans la splendeur de la métaphore, le temps perdu dans une syntaxe qui mime l'approche d'un point de vérité, apparaissant d'être sans cesse dérobé, dans un étirement suspendu longtemps, pour faire attendre longtemps, sa déhiscence.

Dans l'équilibre vital de Giacometti, leur intense fragilité, car chaque style aussi parfait soit-il comme celui de Flaubert porte l'inscription de l'effondrement contre lequel il lutte dans sa tension extrême. Et la représentation triomphante de cette peur vaincue.

Victoire du moment même de la création chez l'artiste, sentiment fugitif d'avoir trouvé la forme recouvrant le manque à être fondamental. D'où la répétition du geste : même torsion d'une chevelure chez Degas, même brûlure chez Giacometti, même hoquet au bord du silence chez Beckett.

Parce que l'oeuvre " échappe " à son créateur autant qu'elle lui donne le sentiment de son adéquation au monde.

L'oeuvre " dévore " celui qui répétera sa tentative.

C'est ce qui donne au piétinement de la syntaxe beckettienne son tragique, mettant en scène " le drame qui se joue entre perte et emprise ", idéalisation de l'objet perdu et vide. C'est ce qui distingue, semble-t-il, l'oeuvre d'art d'une simple décoration, simple atour, voile autour de la perte.

Ce qui appelle vers un au-delà de la configuration des sons et des mots, donnant au blanc dans la poésie, la force d'une nomination.

" Impossible ", " innommable ", inachèvement, fragments, déstabilisation du sens,offriront au sujet la possibilité d'imaginer le non-sens, la chose perdue, l'archaïque : trous noirs, arrêts, souffles, espaces au-delà de la langue. Un " réel " sans mémoire qui insiste dans la fragmentation et le morcellement :

... gris-jour,

Des traces d'eau souterraine.

porté

dans l'étendue

à

la trace

sans faille ;

Herbe

herbe

écrite : désassemblée 2.

Force du mot, désarticulation de la syntaxe par le rythme, mise en scène de la menace de la pulsion de mort.

Le poète plus " voyant " dans l'effondrement que dans la métaphore, contourne la chose, la saisit dans les blancs, l'approche d'un seul son : l'Un du silence.

De cela l'on peut survivre, mourir, de mimer l'insymbolisable par une jouissance interdite d'ordinaire par les lois syntaxiques, de s'approcher d'une langue originaire. D'où le dérapage, le hiatus d'une oeuvre d'art.

Samuel Beckett assume la dissolution du récit, de la fiction, mime dans sa prosodie l'espace du vide et du Rien, espace de symbiose avec la mère, éclairs trouant le vide.

Dans Compagnie, le parlant, sans corps ni forme appréhendable ne peut se dégager de la répétition ressassante de la syntaxe que par " soubresauts ", dans un effort vain pour se démettre de la langue-mère, chose noire indifférenciée : " entre bruit à l'état pur " et silence, sur le tranchant de ce qui pourrait être absence de signes.

" Comme par exemple, tu finiras tel que tu es. Et dans un autre noir ou dans le même un autre. Imaginant le tout pour se tenir compagnie " 3.

Rabâcher, ressasser, effort désespéré pour " à toute force le faire sien " le langage dont on est exilé, d'une proximité trop grande.

Représenter un monde d'avant la séparation, monde sans mémoire que son propre présent, où la fusion enfin apaisante est sans cesse relancée. Souffrance :

" Voix faible même au maximum de sa force. Elle reflue lentement jusqu'aux limites de l'audible. Puis lentement revient à l'espoir qu'elle meurt. Il doit savoir qu'elle reviendra. N'empêche qu'à chaque lent reflux naît lentement l'espoir qu'elle meurt 4. "

Temps an-historique rejoint par une syntaxe qui va à rebours, vers une antériorité de tout désir, vers un en deça de son nom propre, un entre-deux, hoquets, signes de l'émergence du Rien :

" Les mots qui empirent de qui pas su. D'où pas su. A tout prix pas su. Maintenant aux fins de dire du pis qu'ils peuvent eux seuls. Ombres de la pénombre vide toutes eux. Rien sauf ce qu'ils disent. Tant mal que pis disent 5. "

Oscillant entre l'absolu radical de la mort et la faille radicale, confondu avec son balbutiement, le parlant répète sa naissance impossible :

" Questions par moments d'un présent et plus rarement d'un avenir. Comme par exemple tu finiras tel que tu es. Et dans un autre noir ou dans le même un autre. Imaginant le tout pour se tenir compagnie 6 " ?

Plus d'expression de la douleur ici mais le dérangement naît de l'excessif piétinement qui dans la linéarité obligée de la phrase revient au point de départ produisant le malaise, regard pur détaché de son objet :

Notes

1. Samuel Beckett, Compagnie, Ed. de Minuit, 1980, p.12.

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