Théorie psychanalytique

 
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La mère préspéculaire

Auteur : Jean Bergès 22/09/1992

Bibliographies Notes

Je voudrais commencer par une note clinique que j'indique de façon assez rapide : " Ma mère, dit ce Monsieur, est évidée, vide, avide. Cet évidement, ce négatif, c'est en réalité un manque. Ce vide de ma mère se reconstitue par sa propre mère ce qui fait que son existence est pleine. Du coup, je ne peux voir ma grand-mère maternelle que comme désirable. Il y a là une réalité, une dette jamais comblée parce que cette femme est morte. S'il faut que tout ce qu'il faut combler soit symbolisé par une morte, cela prouve bien que ma mère n'en aura jamais fini d'être vide. De sorte que le comblement, le bien-être, la réparation, je l'imagine par la nourriture : la faim... Je me sens malheureux, je pense à ma mère comme une dépouille. Il y a derrière elle comme une jouissance qui est un être bien nourri, une peinture d'Archimboldo. L'angoisse vis à vis de ma mère, je l'ai détectée dans ses relations à mon frère aîné, il en était prisonnier, absorbé. La dépouille de ma mère est dangereuse. Je ne peux pas m'en défaire, je ne peux m'en défaire qu'en restituant une femme pleine qui est en fait sa propre mère... Pleine de ce que je mange, oui, cette figure de la mère, de ma mère, comblée. Il y a une liaison avec la figure de la force et de la jouisssance cette fois-ci masculine, le sexe du père. Ces représentations marchent comme des miroirs. Si je pense au vide de ma mère, je peux dire j'ai faim. Elle a faim. Je me satisfais, je la satisfais. A condition de restituer cette satisfaction dans un autre lieu. Mais voici le danger, je suis sa satisfaction. "

Essayons d'avancer, en particulier de poser la problématique de la mère devant le réel du corps de son enfant et la lutte plus ou moins sans issue qu'elle doit mener entre ce réel et l'imaginaire de son corps, le sien, sa fantasmatique. Qui ne voit que c'est dans ce champ clos qu'elle est l'objet de la tentation de la jouissance autre, que ce ne peut être que son abnégation qui va rendre possible l'échange avec une jouissance qui suppose de se situer hors du corps c'est-à-dire la jouissance phallique ? Je désirerais vous rendre sensible que cet échange met en jeu le fonctionnement du corps dans ses fonctions tonicomotrices et lié aux orifices. Mais que ceci suppose deux ordres de mise en jeu de la fonction par rapport au fonctionnement et du même coup deux ordres de rapports à la mère et aussi à sa béance, son manque, c'est-à-dire ce qui va constituer la marque de son désir pour l'enfant.

Premièrement, l'axe du corps par sa maturité relative non seulement est le support des réponses plus ou moins satisfaisantes pour la mère, réflexes interprétés dans une physiologie en miroir avec la sienne propre ; non seulement l'axe du corps est le réceptacle des manoeuvres de la mère, de ses soins, de ses fantaisies érotiques, de ses interventions opportunes ou à contre-temps ; non seulement cet axe est le champ des accords ou des désaccords dans la tension ou la détente et en particulier comme régissant les décharges ; mais encore et peut-être surtout comme l'instrument anticipateur premier venant surprendre la mère par les changements de registre : l'ébahissement évoqué par M.C. Laznik dans une autre perspective, passage du registre de l'auditif au visuel, du tonique au moteur, du sommeil à l'éveil. C'est cet instrument rétif qui sans cesse suscite le miroir chez la mère bien avant que la phase du miroir soit elle-même en jeu et qui vient supporter la phallicisation de la mère. On comprend bien que la mère n'y soit pas entraînée dans cette spécularisation pré-spéculaire, de la même façon chez la fille et chez le garçon et que cette abnégation devant la jouissance autre ne soit pas mise en jeu de façon symétrique dans les deux cas et donc vienne modifier plus ou moins sa capacité à se mirer dans le corps de l'enfant dans ses postures, etc.

Deuxièmement, c'est à se retrouver ou pas dans cette image que la mère se fait autre et Autre ; et cette complaisance, cette décalcophilie vient en somme accorder ou freiner ce que Lacan appelle le don de " leurre " de l'enfant, que cet enfant exerce passionnément vis à vis de sa mère. Comment ne pas repérer ici, du côté de la mère, dans la qualité phasique, diachronique de ce miroir, l'alternance de la présence et de l'absence et sa dialectique prise radicalement dans le symbolique aussi bien en ce qu'elle est parlée par la mère qu'anticipée, au futur antérieur, par l'enfant dans une absence ou présence de l'enfant pour la mère.

Ce n'est pas encore en tant que support de l'intuition de l'image globale que la mère apparaît ici, c'est déjà comme le lieu tiers où elle-même se reconnaît ou se méconnaît, se cherche ou s'évite. Et pour l'enfant, non pas comme semblable mais comme grand Autre, présence tierce dont les rapports sont articulés avec l'imaginaire de la mère arrimé lui-même aux aléas de sa propre spécularité. En particulier de ce que cette spécularité, est fondatrice de l'agressivité, de la rivalité fraternelle, par exemple.

Autre caractéristique, semble-t-il, de cette capacité spéculaire diachronique chez la mère : ses battements phasiques se trouvent interrogés par moments, comme le dit Freud, par des coups de sonde de l'attention dans la réalité, qui constituent à la fois un dispositif permettant à l'enfant de prendre ses marques et d'en consulter le registre. Ainsi, pouvons-nous peut-être envisager plus précisément, ce qu'il en est de la Bejahung et de la Werneinung pour la mère et l'enfant. Du côté de la mère, c'est dans le jeu imaginaire, articulé à son fantasme, à son désir que vient se jouer l'affirmation du jugement d'existence, dans cette mesure où elle est compétente à retrouver son image spéculaire dans celle de l'enfant ; compétence qui suppose la gestion de l'écart entre l'enfant idéal, enfant du père, et l'enfant réel. Cette Bejahung, cette affirmation apparaît en quelque sorte variable dans sa qualité plus ou moins catégorique, notamment dans la mesure où elle se fonde sur une plus ou moins grande méconnaissance c'est-à-dire de ce qu'il en est de son moi dans les aléas de sa spécularité. Et c'est dans cette illusion, je crois, que viennent prendre place les attributs et privilèges du corps de la mère peau, odeur, regard etc. Je propose donc de situer le ressort libidinal de cette Bejahung, sanction du jugement d'existence, à la jonction du corps réel de l'enfant et du fantasme de la mère, du côté de sa jouissance autre, directement embrayée avec son savoir inconscient par le réel de la lettre.

En ce qui concerne le jugement d'attribution, c'est ici que doivent être convoqués les Noms-du-Père, symbolique, imaginaire, réel. C'est de cette convocation que dépend l'opérativité ou la faillite de la métaphore paternelle dans son rapport avec la castration de la mère.

Ce qu'il en est de l'absence-présence de l'enfant pour la mère, l'enfant va-t-il en faire un instrument ? Ce fonctionnement qui lui permet de se désolidariser de la posture, du regard et des mouvements de la mère, parce que précisément il est absent pour elle, est-ce cela le fondement de ce que Lacan souligne de la fonction de leurre de l'enfant pour la mère et pour lui-même en référence à un tiers, et du même coup ceci va-t-il dans le sens de ce qui tend à situer la mère au lieu du grand Autre ? Car dans cette passion d'être le leurre pour elle et pour lui-même, il ne s'agit pas seulement de la dimension de l'image : pour que l'enfant se leurre lui-même, il faut qu'il fasse référence à son corps propre dans l'image qu'il peut donner. C'est ce que souligne Freud dans l'Esquisse lorsqu'il fait intervenir le complexe perceptif dont une partie est articulée au corps propre par la motricité supposant un jugement d'attribution. Pour qu'un sujet puisse jouer ce jeu, il faut que la mère soit du côté du grand Autre. Autrement il va faire des choses sur le corps de sa mère, il rentre dans les obstacles. Lorsque le psychotique se cogne le genou, il ne dit pas que c'est la table qu'il a heurté mais il va toucher le genou du thérapeute. Car il n'y a pas de grand Autre. Le prochain devient le champ d'expérience de ce qui a été éprouvé dans le corps.

Au point où nous en sommes, comment rendre compte des rapports réciproques entre d'un côté l'immaturité foncières des fonctions du corps de l'enfant et d'un autre la projection anticipatrice dans le symbolique ? Cette projection ne tient pas seulement à ce que le langage est déjà là, par exemple, mais aussi à ce que les instruments attachés à la sensorialité sont parfaitement matures, eux, dans leur montage anticipant même. Ceci n'est pas seulement vrai de la sphère visuelle mais aussi de la sphère auditive. L'enfant reconnaît la voix de sa mère dès le quatrième mois. Et dans ce cas, il s'agit bien de discriminer des différences phonétiques caractéristiques d'une voix par rapport à celle de la mère. De sorte que l'on est en droit de se demander si cette différenciation qui suppose pour être appréciée une différence de comportement d'éveil, d'attention, ne constitue pas le premier support du signifiant, support de la parole dans la mesure où ses variations dans le tonus, la motricité, la respiration etc. tiennent lieu de la dimension motrice labiale, linguale ou pharyngolaryngée de discrimination dans la fonction de l'organe de la voix. Cette élection d'une différence phonétique entraîne donc des effets phonématiques parce que purement corporels. Les fonctions motrices ainsi sollicitées n'aboutissent pas à un fonctionnement dans le champ de la motricité mais sont outrepassés dans celui du choix ou plutôt du jugement d'attribution de cette voix. Comme le le précisais à l'instant, c'est précisément dans cet ordre d'idée que Freud dans l'Esquisse fait valoir une hypothèse concernant dans la sphère visuelle ce qu'il appelle les effets de la décomposition du complexe perceptif. Dans le cas où ce qui est perçu vient recouvrir la particularité perceptible de celui qui perçoit, il prend comme exemple le visage du prochain ; en clair, lorsque l'enfant se trouve confronté à ce prochain. Dès lors, nous dit Freud, ce complexe va être constitué de deux sources : d'une part un contingent stable, constant, par exemple les traits du visage que J.P. Hiltenbrand traduit par la chose ; d'autre part un contingent en rapport avec le mouvement comme la main mouvante que l'enfant perçoit à la fois chez l'autre et sur lui-même ; mais ce contingent nécessite quant à lui un jugement d'attribution car il s'accompagne d'une différence mesurable dans le corps propre de l'enfant : à savoir les accompagnements esthésiques liés à la motricité, au jeu articulaire qui évidemment défaut lorsqu'il s'agit de la perception du mouvement de la main de l'autre. C'est ainsi que Freud dans l'Esquisse établit un lien essentiel entre corps propre et jugement d'attribution. Nous voici ainsi revenus par un détour dans l'Esquisse à ce débordement de la fonction motrice du côté de la mémoire du jugement. Mais aussi de sa proximité avec la différence phonétique dans la signifiance. Que dire de cette différence qui fonde le signifiant ? En effet, doit-on considérer que cette différence phonétique constitue le signifiant dans la mesure où elle est repérable dans la phonétique de la mère locutrice ou bien au contraire dans la mesure ou cette différence n'est pas différence en tant que perçue mais parce qu'elle est embrayée au corps propre dans sa motricité, ses esthésies en un mot dans sa fonction. Soulevant le problème de l'inscription tonique du mouvement dans le corps propre, Freud en fait le véritable support des différences éprouvées. Mais il faut souligner aussi en quoi il y a dans ces différences une dysjonction d'avec le corps de la mère, dont la motricité, par exemple, est déliée de celle de l'enfant dans le registre visuel. Ce à quoi nous faisons allusion quand nous parlons de réaction d'agrippement ou au contraire de sensation ou de danger de chute, d'effondrement etc, ne nous permet-il pas d'entrevoir des impasses, des faillites du corps propre à inscrire ces différences ? Par exemple, une incompétence à prendre ses marques par rapport à la motricité et gestes de la mère dont l'éprouvé tient lieu de " chose " sans différence possible. Ce que nous avons entrevu rapidement concernant le renversement de la présence-absence de la mère en présence-absence de l'enfant pour la mère peut, peut-être, prendre ici un relief particulier.

Si la présence-absence de la mère pour l'enfant vient introduire le symbolique du fort-da, c'est de la chose qu'il s'agit, de ce que Freud dans l'Esquisse désigne du nom de trait et à quoi il donne un statut de permanence. Dans le complexe perceptif c'est d'être absent que la chose, ce bout de mère réel, se trouve non pas être substitué par le signifiant mais évoqué par lui. Mais ce que la présence-absence de l'enfant pour la mère tient sous sa dépendance, c'est plutôt la chance fournie à l'enfant d'éprouver son corps propre comme le lieu du dépassement de sa fonction immature par le fonctionnement des esthésies, lui-même libéré de la motricité et de la posture de la mère. Ce sont ces deux aspects que nous retrouvons séparés dans la phase du miroir décrite par Lacan, l'un spéculaire, image du corps, l'autre non spéculaire, motricité des bords du cadre, objet a d'une fonction. Sans doute la question du transitivisme pourrait être envisagée autrement si ces hypothèses tenaient le coup.

J. P. Hiltenbrand : Je voudrais faire cette petite remarque à propos de l'Esquisse. Ce qui est intéressant dans l'Esquisse, c'est que Freud articule la question du corps justement entre d'une part l'affect, la perception etc. et d'autre part ce qui est pour nous repérable comme étant la chaîne signifiante. Ce qui est tout à fait intéressant, c'est qu'il ne met pas le corps en première place mais qu'il détache la fonction de perception de ce qu'il repère comme étant exactement le corps. Et ce qui semble indiqué également c'est que, si en partant de la perception, ça ne passe par pas le corps, ça ne peut en aucun cas aboutir à la chaîne signifiante. Et ceci il le formule tout particulièrement à propos de la question du cri quand il explique comment d'abord la trace mnésique est imprimée à partir du cri mais que d'autre part si ce cri n'avait pas lieu, rien de l'appréhension signifiante ne se ferait, ne se réaliserait et je crois que c'est extrêmement important, tout ce que tu as souligné dans ton exposé, la façon dont tu l'as présenté parce qu' au fond, je crois que c'est exactement de cette observation-là que Freud est parti dans son élaboration.

J. Bergès : Mais j'ai été très aidé par ta traduction de l'Esquisse qui relève quelques contresens de la traduction que j'appellerais habituelle et le fait est que peut-être avant de l'avoir lu, les choses ne m'étaient pas apparues du tout aussi clairement. Notamment cette façon que tu as - ce que le traducteur traduit par le mot de globalité - de le traduire par la chose. On conçoit qu'à partir du moment où la chose en question se trouve précisément destituée de sa place et laissant le support vide par le jeu du refoulement primaire à ce moment-là, bien entendu, on conçoit qu' à certains égards le corps de la mère et ses traits puissent en effet tenir cette place et du même coup quand c'est raté empêché toute secondarisation. J'ai dit ça d'une façon tout à fait rapide mais au moment de la phase du miroir, c'est d'image qu'il s'agit dans le miroir mais l'immaturité foncière qui crée la dialectique de l'effet de miroir se trouve en somme présentifiée par les mouvements désordonnés en dehors du miroir. Et il me semble que l'on peut considérer que dans ce sens la motricité ainsi passant hors des cadres du miroir est un objet a. Mais il faudrait évidemment argumenter ça plus longuement parce qu'il n'y a pas qu'au moment du miroir, que ça se passe comme ça. On peut se poser la question de savoir en effet, qu'est-ce qui fabrique des objets a dans la motricité ?

C. Melman : Essentiellement sur les excellents travaux...

Notes
Bibliographie