Théorie psychanalytique

 
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La magie du nom

Auteur : Francine Laska 26/04/1992

Bibliographies Notes

Les journées de l'Association freudienne qui eurent lieu l'année dernière sur la question du patronyme furent, tant leur effet fut grand sur moi, l'objet d'un oubli absolu, jusqu'à ce jour très récent où le rappel m'en fut fait, dont les effets viennent ici tenter de se produire.

L'élaboration de cet article ayant eu à se faire dans un temps très réduit, l'étude que j'ai pu faire de cette question sera succincte et limitée, et je ne pourrai pas interroger ici plus globalement la question, à mes yeux pourtant fort problématique, de la plasticité attendue des femmes au regard de leur nom propre.

Il est, en effet, socialement et traditionnellement attendu d'une femme qu'elle abandonne son nom de jeune fille pour prendre celui de son mari, c'est-à-dire qu'elle ne montre pas d'attache particulière à l'endroit d'un nom censé ne la représenter que dans la limite de son état de célibataire.

Or, comme le souligne Lacan : "A toucher si peu que ce soit à la relation de l'homme au signifiant (...) on change le cours de son histoire en modifiant les amarres de son être." Ce qui, en effet, se vérifie bien cliniquement, puisque cette perspective de changement d'arrimage donne lieu, dans certaines circonstances, à tout un éventail de défenses allant du refus absolu de changer de nom - qui, à l'extrême, peut déboucher sur l'évitement pur et simple du mariage - à la précipitation inverse dans le mariage pour, justement, en changer au plus vite, voire pour se choisir un nom propre, etc. La question du changement de nom propre est encore une fois soulevée lors de divorces, les femmes ayant alors légalement le choix de garder ou pas le nom de leur ex-mari ; ce qu'elles sont parfois amenées à faire pour diverses raisons, qu'elles soient professionnelles (une femme connue sous son nom de femme mariée peut se mettre en difficulté en changeant de nom) ou familiales (une femme peut préférer garder le même nom que ses enfants par exemple) ou autres...

Ce très rapide coup d'oeil nous laisse entrevoir la complexité d'une affaire que je laisserai donc, pour l'heure, en suspens, ainsi que le cortège des autres problématiques spécifiques induites, chez les femmes, par ce signifiant pas tout à fait comme les autres.

J'ai choisi de limiter mon questionnement quant à ces difficultés liées au patronyme, en interrogeant l'usage du pseudonyme chez les femmes et, plus spécifiquement encore, c'est du côté de celles qui se confrontent à l'écriture que se portera mon intérêt. Mon attention fut attirée par ce phénomène dans la mesure où il m'a été donné d'entendre un certain nombre de femmes se plaindre de ne pouvoir écrire et surtout publier, qu'à condition de " prendre un pseudonyme ".

Le phénomène, bien entendu, se produit tout autant chez les hommes, mais j'ai pris ici le parti d'interroger les choses sous l'angle plus particulier qui est celui du rapport que les femmes entretiennent à leur patronyme, d'une part - avec les particularités évoquées plus haut ; rapport différent de celui que les hommes ont à ce signifiant dont ils ont à être les garants de la transmission et donc de la perpétuation -, et à l'écriture, d'autre part, en tant que cet acte les fonderait peut-être d'une manière particulière dans leur réalité, question qu'interroge avec tant de pertinence, cette année, Christiane Lacôte.

Qu'est-ce qui est donc tenté là comme type d'inscription " Autre " par ces écrits qui se signent de ce signifiant qu'elles choisissent pour venir les représenter ?

Je vais donc tenter d'interroger l'origine ce que j'ai entendu comme une impossibilité, voire un interdit à user de ce nom censé pourtant leur être propre et qui les pousse à se masquer, à se voiler derrière un signifiant Autre qui vient inscrire, soutenir ce qui, à s'en tenir à l'étymologie du terme pseudos, serait de l'ordre d'un nécessaire "mensonge". Ces femmes étant là dans une modalité d'affirmation de leur ex-sistence pouvant sembler un peu paradoxale, en tant qu'elles ont à en passer par une sorte de tour de passe passe pour tenter de dire leur vérité.

Fait frappant, au demeurant, cette coutume qui repose pourtant sur le dit " mensonge " est si bien admise par nos sociétés qu'il est aujourd'hui possible de légaliser l'usage d'un pseudonyme dès lors qu'il serait passé à la notoriété publique. Mais, alors, de quel type particulier de mensonge est-il là question, et ne s'agirait-il pas plutôt ici d'un voilement de l'identité?

Suffirait-il de dire qu'il n'est là question, au fond, de rien d'autre que de la plus banale hystérie, d'un effet de cette structure qui pousse au semblant, au masque, au voilement, voire à la mascarade avec toute la dimension phallique qui la caractérise?... Il me semble pourtant que les choses ne peuvent se réduire à cette simple étiquette.

Que nous dit une femme par cette tentative de s'autogénérer, à la fois dans le libre choix d'un nom qui lui soit propre, et dans l'acte d'écrire qui la fait naître au statut, à l'identité d'écrivain, lorsqu'elle ne peut le faire qu'au prix d'un effacement qui l'amène à gommer du texte peu ou prou le nom de son père?

La définition donnée par le Robert concernant le pseudonyme indique, en effet, qu'il s'agit là d'une " dénomination choisie pour masquer son identité ", nous entendons dans ce dé-nomination, ce " dé " privatif issu du latin dis qui indique bien l'éloignement, la séparation, enfin la privation. Ce qui nous indique qu'un acte a à venir là, dans le réel, démasquer le trou, le dévoiler avant qu'un autre masque, un autre voile sous la forme d'un outil symbolique, d'un signifiant vienne à son tour tenter de parer à ce vide réel. Tout se passe donc comme si ces femmes avaient à partir d'un point zéro pour se mettre à compter elles-mêmes dans leur identité symbolique.

Un autre constat m'a frappée, qui consiste dans le fait que les pseudonymes choisis ou élaborés de toutes lettres marquent, avec une très grande fréquence, leur rapport, manifeste ou non, avec un lieu, un topos parental.

Ainsi, l'une de ces femmes me confiait les secrets de l'élaboration de son nom d'écriture : elle indiquait clairement la nécessité qui s'était imposée de conserver une syllabe de son patronyme. Sur la base de cette première syllabe, elle avait construit le nom sous lequel elle se voilait, et ce nom-rébus évoquait pour elle un paysage typique de son pays natal qu'elle avait dû quitter vingt ans plus tôt.

Une autre m'indiquait que son pseudo avait les liens les plus directs avec le petit bout de terre où sa grand-mère avait grandi et où se trouvait une maison familiale. Cette femme n'avait d'ailleurs pas seulement rayé son nom patronymique du bas de la feuille, elle avait également supprimé son prénom pour s'en fabriquer un autre.

Je ne peux résister, bien sûr, à l'évocation de l'auteur féminin qui compte parmi les plus reconnus de la littérature contemporaine : Marguerite Donnadieu dite Duras, ou encore M.D. Nous pourrions gloser longuement sur le poids du nom légué par le père dans ce cas particulier, mais nous ne nous arrêterons pas ici sur ce cas particulier. Nous nous contenterons de noter que Marguerite, dans le dessein inconscient où elle semble avoir été de tuer le père une seconde fois - allant jusqu'à effacer de sa mémoire toute trace de ce père mort lorsqu'elle avait quatre ans, au point de dire aujourd'hui : " Je n'ai pas connu mon père " - Marguerite n'en a pas moins choisi le nom du village du sud de la France où celui-ci possédait une maison de campagne et dont le nom recèle, en outre, l'initiale même de son patronyme : D.

Un dernier exemple encore qui ne suit pas exactement, lui, les mêmes chemins de campagne, c'est celui de Marguerite Cleenewerck de Crayencour, dite Yourcenar, anagramme de la dernière partie de son nom propre à une lettre près : le C initial qui, ici, a chu. Yourcenar, elle, dans les tout premiers temps de son écriture avait également modifié son prénom qu'elle avait emputé pour n'en laisser qu'une syllabe : Marg, avec toute l'ambiguïté sexuelle, ainsi que d'origine, qui s'y entend.

Je ne vais pas prolonger davantage cette liste d'exemples, nous avons tous rencontré des cas similaires dans notre clinique ou dans notre vie quotidienne. Je vais plutôt tenter de faire quelques remarques, et poser mes interrogations concernant des éléments que l'on retrouve avec une certaine constance et, dans un premier temps, je questionnerai ces références aux lieux qui se maintiennent au-delà de cet effacement du patronyme, la question

me semblant se poser d'un Heim que ces femmes tentent là de maintenir, voire de construire, ce qui peut sembler en contradiction apparente avec le discours qu'elles tiennent sur elles-mêmes et qui les définissent souvent comme des " nomades " en quête de " liberté "...

Or, Charles Melman a pointé, lors de ces journées sur le patronyme, que " l'anthroponymie avait le rapport le plus étroit avec la toponymie ", mais comment s'établit la logique de ce rapport ? Il dit encore : " Le patronyme a le plus grand rapport avec le lieu, s'il est vrai qu'il s'agit de ce trou dans l'Autre qui est susceptible d'être vécu comme abri à ma subjectivité ". Est-ce alors dans ce trou creusé par les ancêtres, en tant qu'il constitue ici une substitution métaphorique de ce trou dans l'Autre, dès lors subjectivé, que ces femmes reviendraient inéluctablement chercher leur Heim, fonder et inscrire leur ex-sistence ?

Si " le signifiant patronymique n'a pour référent que ce lieu irréductiblement vide ", que tentent, en effet, d'inscrire ces femmes par le biais de cette opération de dé-nomination au lieu de cet Autre ? Et qu'est-ce qui, le cas échéant, ne s'est pas inscrit, ou s'est trop inscrit, lors de leur nomination initiale, si l'on considère, après Lacan, que la nomination est cette opération qui consiste, précisément, à prendre en compte que le grand Autre n'a pas de nom, dès lors qu'il est ce Lieu vide? Enfin, de quel type de rapport particulier au père symbolique cette opération témoigne-t-elle ?

Notons que ce type de dé-nomination, contre toute attente, ne laisse pas ces sujets dans l'atopie, puisque ce lieu fondateur du sujet semble bien s'y maintenir, envers et contre cette tentative d'effacement du patronyme. Ainsi, ces femmes, peut-être à leur insu, semblent-elles parer, grâce à cette référence maintenue au lieu de l'Autre, au risque d'un effet de décapitonnage que pourrait produire ledit effacement, et auquel on peut assister dans certaines circonstances telles que celles qui ont été fort bien décrites par Marcel Czermak, lorsqu'il nous exposait, notamment, le cas passionnant de Mme Utile.

Il nous avait fort bien montré, en effet, comment cette femme psychotique étant une anonyme, sans identité propre, était venue trouver une place, une case, son Heim en se logeant dans le nom propre de son mari, mettant ainsi en place un semblant de capitonnage qui la faisait tenir. Est-ce que, d'une certaine façon, comme Mme Utile, ces femmes - dans le rejet où elles étaient de cette identité symbolique qui ne leur permettait pas d'écrire - se seraient ménagé une suppléance immédiate par le nom choisi qui, grâce à cette référence au lieu de l'Autre, se trouve en mesure de venir maintenir le point de capiton?

Il est à souligner de plus que, dans les cas cités en exemple, le trait unaire, qui vient à s'inscrire dans la lettre, semble avoir été maintenu, dans la conservation que nous avons plus haut soulignée d'une lettre au moins, signe du maintien du sujet dans son identité imaginaire, en tant qu'elle se supporte ici de cette marque symbolique.

Nous entrevoyons donc un peu mieux comment l'effacement du patronyme, chez des sujets névrosés pour qui le Nom-du-Père a été mis en place, peut ne pas provoquer ce type de vacillement subjectif qui peut aller jusqu'au déclenchement de la psychose ; et comment cette inscription nouvelle peut, au contraire, servir de point d'ancrage, de point d'amarrage efficace à l'ex-sistence d'un sujet, dès lors qu'en suivant Lacan, nous pouvons soutenir qu'" un sujet est ce qui se nomme, si se nommer c'est d'abord quelque chose qui a affaire avec une lecture du trait un désignant la différence absolue ".

Reste que nous n'avons pas encore soulevé la question de ce qui amène ces femmes à dire " non " à leur patronyme. Si par cette Verneinung, elles posent quelque chose concernant leur position subjective, reste que nous avons à nous demander quelle est, dès lors, la vérité qu'elles tentent de faire entendre, si nous entendons, après Charles Melman, que " quand il y a du non, il y a forcément de la vérité quelque part, ça vient de l'énonciation, c'est que la vérité est dans le coup...". Pourquoi cette vérité du sujet ne peut-elle venir à s'articuler autrement, en l'occurrence, que dans le refus d'user de ce signifiant-là ?

Il me semble que Charles Melman nous a donné une piste en évoquant " le caractère tuant " du patronyme. Or, grâce, ou à cause, de ce que Lacan appelle sa " biglerie "

sa " duplicité ", la femme peut osciller entre viser le phallus d'un côté et S de grand A barré, S(A), de l'autre. A se situer côté mâle de ces formules de la sexuation, une femme se trouve, du même coup, confrontée aux exigences liées au Nom-du-Père et, bien sûr, à la dette au nom du Nom-du-Père. Dès lors, elle est aux prises avec la question de la castration sur un mode dont je ferai l'hypothèse qu'il n'est peut-être pas très différent de celui des hommes.

C'est donc en abandonnant ce côté homme où règne l'impossible, et l'au-moins-un, pour viser le côté femme - celui où elle pourra enfin, à n'y être " pas-toute " dans la castration, sortir de la voie de " ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire " - et, se faisant se détourner des impératifs qui sont incontournablement convoqués par le patronyme, pour rendre possible son inscription symbolique. C'est donc, en quelque sorte, pour se délivrer du poids qu'emporte avec elle cette filiation qu'elle va mettre en place ce type de " ruse " consistant à se choisir un nom qui lui permette de tenter d'ex-sister.

Or, ce type de ruse, précisément, et le discours qui l'accompagne - celui de la liberté, de l'absence d'attaches, etc. - ne peut manquer d'évoquer pour nous ces amnésies d'identité névrotiques décrites par Marcel Czermak, en tant qu'elles viennent libérer le sujet du poids des exigences liées à la fonction phallique, au caractère phallophore du patronyme qui va, dès lors, être éjecté de la scène. " La question, souligne Marcel Czermak, c'est que quelqu'un puisse vouloir se soustraire à ce qui le capitonne, c'est-à-dire à ce dans quoi il est engagé et à quoi il a à répondre. Il veut tirer son épingle du jeu et le meilleur truc pour ça : c'est d'oublier son nom... Si on pouvait m'oublier!... J'ai qu'à m'oublier !..."

Mais, à la différence de ces amnésiques qui choisissent l'anonymat, les femmes que nous entendons, et que nous lisons, elles, sont là dans la tentative de se faire reconnaître en leur propre nom, se maintenant dans un type de nomination qui se réfère au grand Autre, et qui va autoriser l'écriture destinée à la publication.

Lacan insistant sur le fait que l'écriture soit à situer du côté de S de grand A barré, S(A), en tant qu'ici il symbolise qu'" il n'y a pas d'Autre de l'Autre ", est-ce que, dès lors, la condition de l'écriture consisterait à se situer du côté femme des formules de la sexuation, et ce quel que soit le sexe réel de l'auteur? Si, en effet, ainsi que le soutient Lacan, l'écriture exige un détour et une certaine place donnée au grand Autre, en aucun cas le sexe de celui qui écrit ne peut-il laisser augurer du sexe de l'auteur. S'il est clair pour nous qu'il n'y a pas d'écriture qui soit elle-même sexuée, qu'en est-il du moins, si nous nous référons à ces formules de la sexuation, de la situation même du sujet dans le moment où il est pris dans l'acte de l'écriture?

C'est cette question, et bien d'autres encore relatives à l'écriture, que je laisserai pour l'heure en suspens, et je vous livrerai, en guise de conclusion à cette ébauche de réflexion, cette superbe remarque de Marguerite Yourcenar : " Il faut presque toujours un coup de folie pour bâtir un destin." que je mettrai en parallèle avec celle de Lacan : " C'est sa destinée que l'homme met au défi par la dérision du signifiant... "

Notes
Bibliographie