Théorie psychanalytique

 
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La longue marche : maîtres et disciples dans l'antiquité grecque

Auteur : Dominique Arnould 22/03/1993

Bibliographies Notes

Maîtres et disciples marchent beaucoup dans l'Antiquité, en Grèce. Socrate apprend et questionne au cours de ses promenades au marché, nombre de dialogues de Platon s'ouvrent sur l'évocation d'une rencontre fortuite, dans la rue ; ou bien on se déplace chez quelqu'un pour dialoguer. Même là où il y a des lieux d'enseignement, comme l'Académie ou le Lycée, on ne cesse de déambuler : d'où le nom des disciples d'Aristote, les " péripatéticiens ". Ce n'est pas que les Grecs aient eu spécialement la bougeotte : on les voit aussi, chez Platon, s'asseoir à l'ombre, les pieds dans l'eau. Mais il y a dans l'insistance de la littérature ancienne à les montrer en marche comme une image de la quête de la vérité. S'y ajoute le fait que la déambulation, la promenade, sont reconnues, dès le Ve siècle, dans les écrits hippocratiques, comme des thérapeutiques médicales qui favorisent un bon équilibre de vie, voire la guérison de certaines maladies. Et déjà dans la comédie d'Aristophane, Les Grenouilles, on trouve des emplois métaphoriques des mots désignant la marche : Euripide, dit-il, a fait marcher, et même courir, ses propres vers pour les dégonfler de l'emphase qui caractérisait la poésie d'Eschyle. De la même manière, quand le Socrate de Platon fait " marcher " ses auditeurs (et ils se révoltent de temps en temps, lui demandent s'il est sérieux ou s'il plaisante), c'est pour les dégonfler de leurs certitudes, de leur vanité. En général, cette feinte socratique marche très bien, tellement bien, même, qu'elle débouche sur l'aporie, autre image du chemin, mais fermé cette fois-ci : il n'y a plus de passage et les disciples, bouche bée, n'ont plus rien à dire. Parfois, les disciples la révolution et fondent une autre école - c'est le cas d'Aristote - ou bien ils continuent leur bout de chemin dans l'indépendance, sans se fixer nulle part : l'exemple le plus étonnant est celui de la formation médicale de Galien. Tout ceci, bien sûr, en préambule, pour justifier le titre de cet exposé, mais aussi pour introduire les personnages que l'on retrouvera après un petit détour par l'étymologie.

Notre couple maître-disciple (dont le dictionnaire Robert précise bien qu'il s'agit d'antonymes, de contraires absolus - ce qui serait sûrement à méditer) dérive directement du couple latin magister-discipulus. Magister, le maître, est lié à la racine de magnus, magiscelui qui est grand, ou qui a plus, ou qui, selon la manière dont on interprète le suffixe -ter, est l'artisan d'un " plus ", pour lui-même ou pour les autres. Discipulus, le disciple, est formé sur discere, apprendre, avec une suffixation obscure qui évoque, toutefois, au moins par jeu de mots et assimilation avec les diminutifs en -ulus, une idée de petitesse, et peut-être (puisque, à côté de -pulus, il existe un nom pullus, le petit d'un animal) une idée de filiation. Mais on ne peut pas trop broder là-dessus, car on ne sait pas vraiment où finit le radical et où commence le suffixe. On peut remarquer, en revanche, que magister-discipulus, comme le couple grec qu'il traduit, désigne aussi bien le maître d'école et ses élèves que le maître et ses disciples, alors que le couple antonymique s'est spécialisé chez nous dans un sens uniquement noble, qui exclut l'idée de salaire, et dont les origines sont sans doute à chercher dans les figures exemplaires de la littérature grecque.

En grec, le maître est inscrit non dans le domaine du " plus ", mais dans le double domaine du savoir et du faire. Didaskalos dérive de didaskein, enseigner, et l'étymologie montre que c'est fatigant. Voici, en effet, un mot formé sur une racine -da (idée de connaissance, mais aussi d'habileté technique chez Homère), fabriqué avec un redoublement (dida) et un suffixe en -sko : bref, comme le dit le dictionnaire de Chantraine, c'est " factitif et itératif ", ou, en d'autres termes " faut l'faire " et ce n'est jamais fini. Signe des temps, le maître, en grec moderne, (daskalos), a perdu son redoublement : on veut bien que ce soit factitif, on ne veut plus que ce soit itératif, sans doute. Quant au disciple grec, mathétès, il apprend (sur manthano), mais aussi, peut-être, il comprend (autre sens de manthano), en partageant la démarche intellectuelle (racine math-) de son maître, comme il partage son mode de vie. Et à plein temps, car les mots en -tès (politès, le citoyen, technitès, l'artisan, etc.) indiquent un état. Et de fait, une autre série de mots qui désignent les disciples est très concrète en grec : on dit, du Ve siècle jusqu'aux Évangiles, oi sunontes, oi sumphoitontes, oi met'autou, ceux qui sont avec, ceux qui fréquentent, ceux qui accompagnent. Ces expressions n'évoquent pas seulement une même famille d'esprits, mais une vie commune et une adoption au sein de la famille réelle. Ainsi, ce qui existe, peut-être, dans le couple magister-discipulus, mais que ne comporte pas le grec didaskalos-mathétès, se retrouve dans le réseau linguistique parallèle, et cette idée de filiation entre le disciple et le maître est très importante en grec, au début du moins.

Il semble qu'il faut en chercher l'origine dans les représentations les plus anciennes de la transmission d'un savoir. Ce savoir se transmet de père en fils, au sein de certaines familles qui le détiennent d'un ancêtre divin et qui se consacrent, les unes, à la poésie, les autres, à la médecine (ce qui, sous le patronage d'Apollon, est finalement la même chose). De là, la liaison initiale entre les familles qui rendent un culte à une divinité (dont elles ont le sacerdoce) et les écoles : on parle ainsi, dans l'Antiquité, des Homérides, pour les poètes épiques, des Asclépiades, pour les médecins, etc. De là, aussi, le sens et l'origine, très juridiques, du serment hippocratique. Il s'agit, d'une certaine façon, de se prémunir contre les risques que peut entraîner la transmission du savoir hors de la famille naturelle et religieuse : on procède donc à une sorte d'adoption dont les conséquences ne sont pas uniquement morales ou sentimentales. Il y a bel et bien un contrat dans le serment ancien :

" Je jure par Apollon médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, les prenant à témoins, de remplir, selon ma capacité et mon jugement, ce serment et ce contrat ; de considérer d'abord mon maître en cet art à l'égal de mes propres parents ; de mettre à sa disposition des subsides et, s'il est dans le besoin, de lui transmettre une part de mes biens ; de considérer sa descendance à l'égal de mes frères, et de leur enseigner cet art, s'ils désirent l'apprendre, sans salaire ni contrat ; de transmettre les préceptes, les leçons morales et le reste de l'enseignement à mes fils, à ceux de mon maître, et aux disciples liés par un contrat et un serment, suivant la loi médicale, mais à nul autre."1

Cette idée de filiation est si forte en grec que, même lorsque Socrate et Platon seront passés par là, même lorsqu'on aura appris à ne plus penser le couple maître-disciple sur le modèle de la famille, on n'arrivera pas (ou on ne cherchera pas) à s'en débarrasser totalement. Dans ses Vies des philosophes, Diogène Laerce s'attache, au contraire, à définir des généalogies intellectuelles : c'est presque " Socrate engendra Platon qui engendra Aristote qui engendra Théophraste ". Plus curieux encore, confrontés à la question de savoir quand et comment le disciple devient maître à son tour, Diogène Laerce et ses successeurs auront bien du fil à retordre avec Aristote : le disciple a-t-il osé trahir, fonder une école rivale, et contredire le maître de son vivant ? Diogène Laerce ne prend pas explicitement position, mais il rapporte ce que disent les autres (V, I, 2) :

" Il se détourna de Platon alors que celui-ci était encore en vie ; si bien qu'on dit que Platon s'écria : "Aristote nous a repoussé d'une ruade, comme, à la naissance, les jeunes poulains repoussent leur mère". Et Hermippos, dans ses Vies, relate qu'alors qu'Aristote avait été envoyé par les Athéniens en ambassade auprès de Philippe, ce fut Xénocrate qui prit la tête de l'Académie. A son retour, Aristote, voyant que l'école était dirigée par un autre, s'établit au Lycée. "

A ce texte de Diogène Laerce répond une vie anonyme d' Aristote, fort drôle de ce point de vue, dont l'auteur inconnu, se disant sans doute qu'il faut attendre que le père soit mort pour le tuer, explique laborieusement qu'Aristote n'a pas fondé une école rivale du vivant de Platon, comme certains le disent, et que, d'ailleurs, il a bien montré son respect pour son maître, puisqu'il lui a dédié un autel.

Mais finalement, tuer le père, le dépasser, ou le prolonger, les Grecs y sont habitués : Homère et la tragédie sont là pour nous dire que c'est une question qui leur est familière et familiale. Sans doute est-ce une problématique fondamentale, mais elle ne les déstabilise pas vraiment. En revanche, ce qui les déstabilise, c'est le vide post-socratique, la non-existence de la relation maître-disciple sur laquelle débouchent les écrits de Platon au moment même où ils la proclament, cette relation, comme fondatrice, initiatrice, au sens propre du terme. Et, pour mesurer le chemin parcouru depuis le serment hippocratique, voici ce qu'un grand déstabilisé de l'époque romaine, Galien, le commentateur d'Hippocrate, justement, écrit de sa propre formation :

" Dans tous les domaines, je me suis toujours gardé, pendant ma vie entière, de l'assentiment précipité. A propos de la découverte des soins à donner aux malades, j'ai cherché très longtemps si j'avais besoin du supplément d'information qu'apporte une démonstration rationnelle, ou si mes connaissances acquises par l'expérience, tant chez mes professeurs que par mon propre travail, pouvaient me suffire. La solution que j'ai jugée la meilleure après de longues recherches, je vais, prenant les dieux à témoin, la présenter aux amoureux de la vérité. Je n'ai nulle raison de mentir comme le ceux qui n'apprennent que dans une seule école et qui ont ensuite l'ambition de devenir célèbres par tous les moyens, en se conformant à l'enseignement de cette école. Immanquablement, ces gens-là doivent soutenir de mauvaises querelles au sujet de la vérité de leur secte, la seule qu'ils connaissent ; ils se comportent comme s'ils ne pouvaient arriver à la gloire qu'en se fondant sur la doctrine d'une seule école.

Mais moi, dans mes démonstrations publiques et dans celles que j'ai faites pour des gens désireux d'apprendre chez moi les doctrines de n'importe quelle secte, j'ai réellement prouvé que je les connaissais toutes aussi bien que quiconque, pour ne pas dire mieux. (...) En effet, je me suis efforcé d'apprendre à fond les doctrines de toutes les écoles, avec un respect égal pour toutes, et j'ai fréquenté les professeurs les plus illustres de chacune d'elles. C'est par la réalité de mon art, et non par des discours sophistiques, que je me suis fait connaître auprès des hommes de la haute société et, ensuite, auprès de tous les empereurs. "(2)

Solitaire, dans le doute et la quête, Galien est un pur produit socratique ; mais qu'il soit également désabusé et pontifiant, qu'il n'ait plus que lui-même en qui fonder sa parole de maître, c'est le résultat de la vraie révolution, celle qu'opère Platon par rapport à l'idée de filiation, et qui fait éclater les notions mêmes de maître et de disciple.

Lorsque Platon fonde la première réflexion théorique sur les rapports entre le maître et le disciple, il la complique singulièrement puisqu'il inaugure, en quelque sorte, dans les écrits consacrés à Socrate, le genre littéraire du " séminaire ". Un séminaire plus ambigu encore, dans sa forme et dans ses présupposés, que tous les " séminaires " que connaît notre fin de siècle, où l'on peut toujours se retrancher derrière les notes, les magnétophones, les versions " autorisées " par le maître, mais un séminaire qui pose le même problème : d'où sort cette parole, qu'est-ce qui l'authentifie, et, surtout, qu'est-ce qui la fonde, sinon l'absence même de celui qui est censé la prononcer ? Platon fait parler son maître, Socrate, il le met en scène en tant que maître, sans jamais se mettre en scène lui-même comme disciple. Là encore, quel est le statut de cette parole du disciple ? Il est évident qu'il ne se retranche pas seulement derrière Socrate pour accréditer sa propre parole - il ne serait jamais devenu Platon - mais pourquoi faire parler directement le maître, et, qui plus est, Le parler, - et en maître ? La question a déjà été évoquée par J. Derrida dans La carte postale, à propos de la reproduction d'une enluminure d'un manuscrit d'Oxford où l'on voit un petit Platon, debout derrière un grand Socrate qui est assis dans un pupitre de copiste du Moyen-Âge, le contraindre, semble-t-il , à écrire, et J. Derrida commente :

" Je ne suis pas encore revenu de cette catastrophe révélatrice : Platon derrière Socrate. Derrière il l'a toujours été, pensait-on, mais pas comme ça. Quel couple. Socrates tourne le dos à plato, qui lui a fait écrire ce qu'il voulait en faisant semblant de le recevoir de lui. "3

Pour ce qui est des rapports entre le maître et le disciple, cet aspect du texte de Platon est fondamental car cette ambiguïté est comme la mimésis de la manière dont il pose la question. Ce qui est intéressant, en effet, dans Platon, en ce qui concerne les maîtres et les disciples, c'est le passage constant de l'observation du quotidien à la logique du concept, et vice versa, qui, à chaque fois, relativise ce qu'on obtient d'un côté ou de l'autre, jusqu'à tout faire sauter.

Les réflexions du Lachès, par exemple, s'inscrivent dans l'observation de la pratique courante. Celui qui n'a pas eu de maître et qui se lance dans une activité quelconque est suspect. Il est indispensable d'avoir un maître qui serve de garant d'une certaine connaissance, et aussi de référence, et même de carte de visite sociale, a fortiori quand il s'agit de s'occuper de l'âme des jeunes gens. Mais en même temps, Socrate affirme deux voies de la connaissance : on la tient d'un maître ou on l'a trouvée tout seul - et donc on peut être son propre maître. Dans les deux cas, toutefois, on est jugé sur les résultats, on est jugé sur ses oeuvres :

" De même, Lachès et Nicias, puisque Lysimaque et Mélésias nous demandent conseil au sujet de leurs fils pour les aider à rendre leurs âmes aussi parfaites que possible, si nous déclarons que nous avons appris cet art, nous devons leur faire connaître quels maîtres nous avons eus, et prouver que ces maîtres, hommes de mérite eux-mêmes, avaient soigné habilement de jeunes âmes avant de nous transmettre leur enseignement. Si quelqu'un de nous déclare n'avoir pas eu de maître, mais peut du moins nous montrer ses oeuvres, il doit nous dire quels individus, Athéniens ou étrangers, esclaves ou libres, sont devenus grâce à lui des hommes d'un mérite reconnu. Si nous ne pouvons faire rien de tout cela, prions nos amis de s'adresser à d'autres et ne nous exposons pas, en corrompant leurs fils, à la plus grave responsabilité envers les parents. "4

Ça a l'air très raisonnable, comme ça. Mais, pour un maître, ses oeuvres, ce sont ses disciples. On doit donc juger un maître d'après ses disciples ; donc un maître qui a de mauvais disciples est un mauvais maître, car il ne saurait, autrement, rendre les gens pire qu'il ne les a reçus. Mais à côté de cet argument très fréquent chez Platon, il y a aussi un retour à la logique du réel : le maître n'est pas responsable du mauvais usage que les disciples de son art, lieu commun de la rhétorique que l'on trouve partout dans la littérature grecque dès les sophistes, chez Isocrate, chez Antiphon, chez Platon. Comme le maître de boxe n'est pas responsable si les élèves détournent l'art de la boxe pour attaquer les passants dans la rue, le philosophe n'est pas responsable de ce que l'on fait de ce qu'il enseigne. Mais, évidemment, cela peut le mener à la mort quand ses disciples prennent la technique, qui n'est qu'un moyen vers une fin, pour la fin elle-même. C'est le passage très connu de l'Apologie où Socrate explique pourquoi on lui en veut :

" Les jeunes hommes qui s'attachent à moi spontanément, - et ce sont ceux qui ont le plus de loisir, les fils des familles riches - ceux-là prennent plaisir à voir les gens soumis à cet examen. Souvent même, ils veulent m'imiter et, a leur tour, ils s'essayent à examiner d'autres personnes. Apparemment, ils en trouvent à foison qui croient savoir quelque chose, tout en ne sachant que peu ou rien du tout. Et alors, ceux qu'ils ont examinés s'en prennent non à eux-mêmes, mais à moi ; et ils déclarent qu'il y a un certain Socrate, un misérable, qui corrompt les jeunes gens. "5

D'où, finalement, retour au point n°1 : en fin de compte, en bonne logique, Socrate, incapable de canaliser ses disciples, devait être un mauvais maître, et ce sont ses disciples qui sont les premiers responsables de sa mort. A ce stade, Platon opère un second retournement : Socrate a-t-il même eu des disciples, et comment passe-t-on de l'état de disciple à celui de maître ?

Cela ne se fait pas selon le modèle de la maturation, puisque la maturation n'est jamais terminée : le Socrate de Platon joue volontiers les disciples, face à des interlocuteurs qui s'y laissent prendre. Au demeurant, dit-il, la seule chose qu'il sache c'est qu'il ne sait pas - oida oti ouk oida - qui peut s'entendre au moins de trois manières : 1. au sens absolu d'une complétive, " je sais que je ne sais pas ", 2. au sens d'une interrogative indirecte, " je sais ce que je ne sais pas " (je sais faire la distinction entre ce que je sais et ce que je ne sais pas), 3. au sens d'un complément d'objet direct, " je sais ce que je ne sais pas " (c'est ce que je ne sais pas qui constitue mon savoir). Beau paradoxe, dans tous les cas. Mais il y a mieux : la transmission elle-même du savoir, sur le modèle de la filiation hippocratique, n'existe pas. Dans le Lachès (186 c) Socrate affirme qu'il n'a pas eu de maître de sagesse (et qu'il n'est pas inventeur lui-même), et dans l'Apologie, il dit qu'il n'a pas de disciples :

" Des disciples, à vrai dire, je n'en ai jamais eu un seul. Si quelqu'un désire m'écouter quand je parle, quand je m'acquitte de ce qui est mon office, jeune ou vieux, je n'en refuse le droit à personne. Je ne suis pas de ceux qui parlent, quand on les paye, et qui ne parlent pas quand on ne paye point. Non, je suis à la disposition du pauvre comme du riche, sans distinction, pour qu'ils m'interrogent, ou, s'ils le préfèrent, pour que je les questionne et qu'ils écoutent ce que j'ai à dire. Après cela, si quelqu'un de ceux-là tourne bien ou mal, de quel droit l'imputerait-on à mes leçons, quand je n'ai ni promis ni donné de leçons à personne ?" 6

D'où la thèse insoutenable des premiers écrits que Platon consacre à Socrate : le vrai maître, qui se définit par la connaissance de son ignorance, n'a pas eu de maître et n'a pas de disciples, et la valeur ne s'enseigne pas, ce qui fait éclater le couple conceptuel, puisque (Ménon 96 c) " s'il n'y a pas de maîtres, il n'y a pas de disciples ". Philosophiquement Platon s'en sort, semble-t-il, par la théorie des Idées et de la réminiscence, où le maître est accoucheur, pour chacun, de la vérité qu'il porte déjà en lui. Mais c'est laisser les Grecs devant l'absence du père et renvoyer chacun à soi-même, ce qui, apparemment, n'est pas facile, si l'on considère la suite de l'histoire de Platon, qui ne se contente pas d'accoucher les esprits, mais fonde bel et bien une école où, de toute évidence, il enseigne quelque chose à des disciples, jusqu'à le codifier dans l'étonnante entreprise normative que sont ses Lois.

Notes

1. Traduction de J. Jouanna, Hippocrate, Paris, Fayard, 1992, p. 523.

Bibliographie