La loi contre nature : Lucien Israel et l'Oedipe biblique
Auteur : Gabriel Balbo 06/03/1998
Alors que vient de paraître aux éditions du Seuil un remarquable ouvrage écrit par Cyril Aldred sur Akhenaton, nous publions dans ce numéro la conférence faite par Lucien Israël sur l'Oedipe biblique. Sur la fonction paternelle, sur les règles de la succession, sur la transmission, sur les rapports de père à fils, etc., et finalement sur la loi, le contraste est saisissant d'un texte à l'autre. Il ne l'est pas moins entre deux régions, deux peuples, deux histoires et deux religions : le négatif semble y être à ce point de règle, que d'un bord à l'autre d'une même mer, l'on pourrait se demander comme le ferait S. Freud si le contraire poussé ainsi à l'excès, ne se soutient pas au fond d'un même. Sans doute serait-il utile de le découvrir un jour.
L'éminant historien et égyptologue rappelle " l'idéal égyptien de la nomination du fils à la place du père ". Et comme si à l'âge du bronze récent existait déjà quelque chose du rituel symbolique des deux corps du roi, l'idéal en question conduisait vers la fin de sa vie mais encore de son vivant un pharaon, à nommer officiellement son fils héritier pharaon lui aussi. Il devenait ainsi " son jeune partenaire " - la locution est d'époque. Cette très étonnante nomination à valeur d'intronisation, se déroulait conformément aux usages et avec les fastes correspondants : ambassadeurs et chefs d'états voisins y étaient notamment invités en grande pompe.
La titulature du jeune partenaire consacré et couronné était complète : jouissant des prérogatives et privilèges régaliens, il avait le droit d'avoir un harem, d'avoir sa propre cour, et celui de nommer ses fidèles aux postes clefs du royaume. Mais ce qui conférait un caractère indubitable à la nature pharaonique de son pouvoir, c'était " de devoir dater ses événements selon ses propres années de règne ". Bien entendu, qu'un événement ait dû participer des deux souverains, et il se trouvait alors affecté de Deux dates commémoratives différentes, celle du père et celle du fils. On imagine combien la tâche de l'historien en est facilitée...
Pendant un certain temps, qui pouvait durer des années, le royaume possédait donc deux pharaons gouvernant ensemble, chacun ayant cependant son propre palais royal, sa propre cour, sa propre administration, les deux organisations opérant " comme si chacune se suffisait à elle-même et était indépendante de l'autre ". Deux dynasties étaient par conséquent au pouvoir, dynasties ou réalité composées de deux générations successives : " à la mort du vieux roi, la majorité de ses dignitaires prenaient leur retraite sans laisser de trace ". En fait, la trace que laissait tout de même ces dignitaires, n'était autre que la titulature de leur fils, lesquels succédaient aux postes laissés vacants par le départ de leurs pères. Ils y excellaient souvent, préparés comme ils l'avaient été, par l'exercice de fonctions équivalentes au sein de l'administration de leur propre souverain partenaire.
Cette règle de succession appliquée pendant quelque millénaire avec succès, organisait donc un duumvirat symbolique du double corps vivant et mort du roi, et répondait surtout à la nécessité d'assurer la transmission des couronnes de haute et de basse Egypte par la continuité d'une titulature assumée " sur le trône des vivants ".
Pas de droits d'aînesse qui tienne dans la Bible : ce dont on hérite, qu'a-t-on fait pour le mériter ? Contraire à la tradition juive, le droit d'aînesse contrevient au fond à " l'interdit de nature ". Que voulons-nous dire, par cette locution que nous souffle la lecture de la conférence de Lucien Israël ? Nous voulons dire que rien ne doit être laissé à la nature, et surtout pas la loi. Autre à la nature, sa nature lui commande de devoir seule dominer, et de la faire contre la nature. Rien de naturel ne saurait donc la justifier, et elle ne saurait se soutenir de quoi que ce soit de naturel. Une telle conception de la loi est haute en culture.
Conformément à cette conception, s'il est vrai que la reproduction répond à une nécessité dynastique, à la nécessité de transmettre du mort au vivant, elle répond surtout à la nécessité de rappeler que la stérilité - d'un couple surtout - n'est que naturelle, et que la reproduction - chez les vieillard aussi - est donc contre nature : elle ne relève en effet que de la loi.
Cette loi, comme l'est toute loi, est de traditionelle n'est et ne peut être par essence qu'orale. Ecrite, la loi ne relève pas de la tradition mais de la reproduction, laquelle n'est qu'une écriture. " Ça ne cesse pas de ne pas s'écrire " : on voit bien ici pourquoi. Ainsi les rituels, les gestes, les habitudes, les comportements, les contraintes alimentaires, les savoirs, entre autres, ne s'inscrivent-ils tout comme la naissance, que dans l'écriture. La venue d'Isaac en témoigne avec esprit.
Ce qui est écrit par reproduction, se lit-il mieux, que ce qui se transmet par tradition orale ? Pour lire plus librement, dans son alphabet, l'hébreu ne conserve que les consonnes, laisse tomber les voyelles. Une telle forclusion, pour circonscrite qu'elle soit, ne risque-t-elle pas de produire de furieux retours par la voix du réel ? Pour en réduire le risque, non seulement les voyelles sont utilisées dans l'articulation, mais des règles de lecture sont posées que quatre lettres PRDS ( qui le paradis du lecteur) symbolisent. Ces règles ne manquent pas de rappeler celles dont se soutient toute écoute analytique. Si à partir d'une telle lecture sens et significations se mélangent, ils n'ont rien à voir avec quelque projection : récits et commentaires ne résultent, pour ce qui regarde la Bible tout autant que la clinique, que " de mises en oeuvre techniques de sollicitations des textes qui ne sont pas des jeux imaginaires ".
Et l'interdit de l'inceste alors dans tout ça, qu'en est-il ? En Egypte l'inceste adelphique a donné naissance à des délires d'interprétation. Il en demeure le caractère spécifique de la structure élémentaire de la parenté pharaonique, qui ne connaîtrait : ni père, ni mère, ni fils, ni fille, mais uniquement des géniteurs frère et soeur, n'engendrant que des frères et des soeurs. Au sens propre cette fois, et non plus figuré, cette structure aurait fait long feu... L'inceste latéral était en fait rarissime, les mariages s'organisaient selon des critères politiques et diplomatiques.
L'interdit de l'inceste pour les juifs se confond avec celui qui leur prohibe de séjourner en Egypte, terre mère où le peuple d'Israël s'est constitué, et dont il a été accouché par Moïse. Pour ce qui regarde ce qui se trame du côté du père dans le mythe oedipien, Lucien Israël nous réserve une surprise, qui ne manque pas de conforter ce que nous avons nous même soutenu dans un article pour montrer que le meurtre du père ne peut logiquement se concevoir, qu'anticipé d'un désir matricide*.
Lucien Israël sait lire un mythe : il se trouve donc en mesure de pouvoir ensuite l'interpréter. Cela ne signifie pas qu'il puisse tout en dire, mais qu'il peut seulement dire quelque chose de la vérité qui l'origine. La vérité n'étant signifiante que d'un réel, il montre que tout mythe s'en soutient, que tout mythe est en conséquence vérité d'un impossible.
Mais qu'un mythe se soutienne d'un réel, en articule la vérité, ne signifie absolument pas qu'il doive ni même qu'il puisse être démontré par un réel. Le mythe n'est que symbolique : il l'est d'un réel, qu'il imaginarise - le conte de fées - pour lui trouver un sens, un bon sens, ayant pour fonction justement de barrer l'impossible d'un possible ; Le mythe n'est mythe que d'être signifiant d'un manque dans le réel.
La force symbolique d'un mythe, d'un rêve, d'une Bible, n'a à se " démontrer " d'aucun réel, n'a pas à s'en faire la vérité expérimentale : le symbolique en effet ne tire sa force que de dire la vérité d'un réel, que d'en dire le défaut ; ce que Freud nommait l'ombilic.
C'est à cette force de vérité symbolique que la Bible doit de pouvoir habiter toute langue, de pouvoir rendre lisible l'actualité, pour en suspendre la hâte. Que des historiens - de profession, mais aussi d'occasion : pasteurs, rabbins, psychanalystes et d'autres - veuillent maintenant démontrer le récit biblique à partir du réel, c'est-à-dire à partir de preuvesvoilà la prouesse à laquelle ils se livrent, non sans jouissance, et dont un supplément de la revue d'éthique et de théologie morale consacré à " Moïse hébreu, Moïse égyptien " (n° 202-1997) nous donne un fragment de vérité : rendre enfin la Bible discutable ! Et bien entendu, puisque le texte sacré est de tradition orale, c'est à l'écrit que la preuve aura recours.
Une telle dérive est tout aussi pertinente, témoigne d'autant de sagacité et d'intelligence, que de prétendre vouloir soutenir le droit de la preuve scientifique.
Gardons-nous donc fermement de tout retour à la nature, de tout retour à la " rature ".
Notes
* Balbo G., " L'Oedipe n'est complexe, qu'en raison d'un désir matricide primordial " ; in revue La psychanalyse de l'enfant, n° 15, Paris 1994 ; p. 21 à 23.
