La drogue à la place du langage : quelques remarques…
Auteur : Thatyana Pitavy 04/10/2011
La drogue à la place du langage : quelques remarques…
Thatyana Pitavy
Tout d’abord, une première remarque : Drogue et Langage sera un nouveau classique. Je me réfère ici au précédent Écrits psychanalytiques classiques sur les toxicomanies, ouvrage coordonné et publié en 1998 par l’Association Lacanienne Internationale. Ces livres (ainsi que toutes les autres publications sur le même thème), constituent un travail rigoureux et minutieux qui parvient à tracer une histoire de cette entité si actuelle qu’est la toxicomanie. Mais pas seulement : nous retrouvons également un travail de recherche et d’écriture, une préoccupation théorique et clinique majeure, l’engagement pour ne pas dire la mission qui consiste à introduire la clinique des toxicomanies dans le champ de la psychanalyse.
Drogue et Langage témoigne sans doute de cette volonté de rendre la psychanalyse sensible aux problèmes que nous posent les toxicomanies. Ce qui ne va pas de soi, car on sait très bien que les psychanalystes, encore aujourd’hui, de ça, ils ne veulent pas trop en savoir ! Il est aussi vrai que les toxicomanes ne sont pas spontanément attirés vers les psychanalystes ! Vu que du savoir ils en ont « sous la peau » si j’ose dire. Alors, aller supposer ce savoir à un Autre, au Grand Autre ce n’est pas gagné d’avance. Et du fait même que cela leur coûte, qu’il faut payer pour parler, là, c’est trop, c’est le comble ! Rappelons seulement que, d’après la loi de 72, les soins dispensés aux toxicomanes sont gratuits et anonymes… ce qui veut dire que ces derniers sont d’emblée déchargés du patronyme et de la dette symbolique ! Pas si simple : le fait d’empêcher quelqu’un de régler ses dettes en son nom propre a des conséquences. En particulier celle de le pousser à la régler réellement par sa livre de chair.
Nous voici confrontés à une impasse : celle d’un « évitement » réciproque en ce qui concerne la psychanalyse et la toxicomanie ; disons que les psychanalystes et les toxicomanes aussi se « résistent » réciproquement, ce qui devrait déjà nous poser la question de savoir pourquoi ?
Ce livre est un voyage. Un voyage dans le temps, il est tissé de textes (qui nous donnent le goût de lectures classiques) et de mémoire, la mémoire de toute une époque… d’un temps vécu par des débuts dans la psychiatrie, par quelques « rencontres » exceptionnelles qui nous font entendre des orientations cliniques… le temps où une histoire s’écrivait… Il est maillé par des lectures plurielles, pas toujours orthodoxes, toxicomanie exige ! Seulement, les temps ont changé ! L’histoire ne s’écrit plus de la même façon et les toxicomanies ne sont plus les mêmes ! Elles s’inscrivent dans une actualité déconcertante. Presque tous toxicomanes ! Qui n’est pas aujourd’hui « dépendant » d’un objet d’une façon privilégiée et/ou excessive ? Si ce n’est de cette modalité qui finit par transformer les « objets du monde » en « objet psychique » : un objet tantôt nominatif tantôt structurant, voire même indispensable, impensable autrement. Drôle d’époque que la nôtre, étrange fait de société : la relation d’objet est poussée à son paroxysme.
Il me semble qu’une des raisons de cette journée est de nous faire parler, de faire parler cette clinique complexe et riche en enseignement qu’est la toxicomanie. Je me lance donc du côté de ce qui m’anime avec les patients toxicomanes et leur dépendance. Très précisément : comment une toxicomanie opère chez le parlêtre, chez les êtres de langage que nous sommes ? Accrocher les sujets toxicomanes dans un travail qui privilégie la parole n’est pas si simple et cet ouvrage, Drogue et Langage, nous rappelle ces nombreux empêchements ! Qu’ils soient chimiques, psychiques ou sociaux, au point même de nous demander s’il ne serait pas plus juste d’appeler ce livre « Drogue OU Langage » ! Je ne le pense pas, donc « Drogue ET Langage ». Cependant de quel ET s’agit-il ? Le ET de l’opposition un et autre, ou bien l’un plus l’autre ?
Nous pouvons également dire que c’est « la drogue à la place du langage », avec cette équivoque : que la drogue viendrait effectivement se substituer au langage avec toutes les conséquences Ducorps (en un seul mot donc), ou bien, que c’est la drogue qui parle ou encore que c’est la drogue qui fait parler… ce qui serait une toute autre façon de traiter ces questions… qui parle et d’où ça parle ? Avançons sur ces questions : tout au long de ce livre il y a cette interrogation de fond et d’avancée : la toxicomanie est-elle une structure comme telle ?
Qu’elle soit une structure comme telle ou qu’elle vienne se coller à la structure – « se faire dupe de (certaines) structures » – cela ne change pas essentiellement le traitement dont nous disposons à son endroit, et j’ai envie de dire qu’ils sont très limités. De ma pratique avec ces patients je n’en connais qu’un seul. Mais nous pouvons déjà affirmer une chose : les toxicomanies ne se ressemblent pas toutes ! Je veux dire par là que s’il y a des invariants qui se vérifient et qui font de la toxicomanie cet ensemble nosographique que nous connaissons, il me semble que cela reste néanmoins un phénomène de surface… des effets Ducorps justement. Ducorps et de lalangue, c’est le sous titre de ce livre. Ducorps, en un seul mot, m’a fait penser à un signifiant « holophrasé », à cet accouplement du S1S2, donc pas un S1 qui représente un sujet pour un S2, mais un sujet fixé, éclipsé et figé, un sujet produit de cet (a)ccouplement S1S2. Nous savons que chez Lacan l’holophrase renvoie directement à la question du phénomène psychosomatique qui est cité dans ce livre. Un seul mot donc comblé de sens. Une sorte de « c’est ça », « un seul mot » qui opère sans équivoque !
Un patient dont la mère était pharmacienne avait, depuis son plus jeune âge, accès libre au stock de la pharmacie maternelle. L’arrière de la pharmacie donnait sur le garage de la maison familiale, par où il pouvait rentrer et sortir sans problème ; il va justement débuter sa toxicomanie par les médicaments. Il a 47 ans aujourd’hui, toujours toxicomane, à mon avis pour se défendre d’un grave alcoolisme qui est beaucoup plus inquiétant chez lui. C’est quelqu’un que j’avais vu il y a 5 ans, pour qui rien n’avançait du côté de la vie… Récemment il est venu me voir, comme si c’était hier… pour me dire qu’il avait des soucis, en sursis avec la justice et qu’il risquait la prison, mais que ça allait quand même mieux… Mais ce qu’il est venu me dire, c’est ce que son père lui aurait dit, à propos de son appétence pour tous ces tas de produits (dont médicaments, alcool et tout type de drogue) : « de tout façon, tu es né dans un bocal. »
Bocal, presque une anagramme d’alcool, est sans doute UN signifiant pour cet homme… un trait unaire ? En tout cas, un signifiant comblé de sens : le voici collé à ce récipient, à le remplir et à le vider depuis 33 ans, Ducorps, de la surface mais aussi de lalangue. Tout cela pour mettre en évidence que le corps ne va pas sans langage, je ne crois pas que nous puissions parler de phénomène pur Ducorps parce que, quoi qu’il arrive, un corps est toujours traversé par lalangue. Sinon, nous n’avons qu’à nous considérer comme les animaux !
De plus, les « lois du langage » chez les toxicomanes sont profondément altérées, modifiées – cela est aussi un constat – et cela modifie radicalement les modalités de jouir et de parler. Nous voyons bien que cela implique pour le sujet un changement de régime, un changement d’économie psychique, nous dit Charles Melman, un changement de discours, oui, tout semble altéré et modifié – c’est le cas de dire. Néanmoins, un changement de structure est-il possible ? Déjà qu’entendons-nous par structure ? Ce livre interroge sans cesse cette question et il me semble qu’elle est actuelle et essentielle pour notre pratique, pour la psychanalyse. Au-delà de cet homme qui est déjà né dans un bocal, je n’ai pas l’impression qu’une toxicomanie se structure petit à petit dans les débuts d’un jeune sujet, comme l’équivalent de la névrose infantile, par exemple. Je dirais plutôt qu’une toxicomanie fait irruption, c’est presque de l’ordre de l’accident ! Un accident « troumatique », du trauma en tant qu’il aspire du côté du pire et de la reproduction.
Une toxicomanie est un phénomène localisé, souvent de longue durée mais ce n’est pas une règle. C’est une éruption furieuse et radicale dans la vie d’un sujet, mais ça peut l’arranger, l’apaiser, l’emporter parfois… Néanmoins les moments d’intoxication sont circonscrits, rythmés, ponctuels, et à l’exception de quelques toxicomanies sévères, le problème se passe ailleurs. L’autre jour j’avais ce livre, Drogue et langage posé sur mon bureau et un patient m’a dit : plutôt « Drogue et pensée », ce qui est juste, c’est ce qu’il dit, c’est exactement là que ça se passe, c’est dans la pensée ; ils sont absolument envahis par la pensée, par le mental, je dirai même qu’une grande partie de ce que nous appelons aujourd’hui « jouissance de l’objet » est de nature et d’ordre mental.
En ce qui concerne ces questions de structure, soyons clairs : les toxicomanies, c’est un vrai « marécage » (um pântano), il y a de tout et parfois du n’importe quoi là-dedans… J’ai une difficulté à faire une lecture structurelle unique pour contempler cet ensemble, néanmoins la piste « borderline » – à entendre ici une comme clinique de bord, clinique qui déborde… clinique « en attente » j’ai envie de dire, « en attente de transfert » – ne me semble pas inintéressante à développer et à prendre au sérieux. On voit bien qu’il y a des choses étranges qui nous arrivent en clinique aujourd’hui dont nous ne savons absolument quoi faire . Peut-être parce qu’il n’y rien à faire justement, mais il faut déjà pouvoir repérer de quoi il s’agit… En tout cas, les toxicomanies sont un terrain d’étude et de recherche incroyable et formateur.
Les toxicomanies, une par une. Le deuxième point qui me semble important, c’est de travailler, d’une part, autour d’une clinique différentielle, différentielle dans la mesure où notre seul outil diagnostique reste toujours le même : le transfert. C’est lui qui tranche à chaque fois. Et, d’autre part, le fait d’être vigilant, d’observer comment chaque sujet va se débrouiller pour nouer sa toxicomanie à la structure, qui est toujours celle du langage. Ce dont je peux témoigner ici, c’est que lorsque les toxicomanes viennent voir un psy et non pas un médecin, les enjeux ne sont plus les mêmes en ce qui concerne leur toxicomanie. On parle très peu de la drogue, à part quelques sujets psychotiques où effectivement il faut de fait les attraper par là… faire de leur dépendance le moyen (le rond moyen) même pour essayer d’ouvrir un dialogue. Mais d’une façon générale ils viennent justement faire cette expérience du langage, cet exercice de lalangue. Ça parle pour dire quelque chose. Un patient qui me sait intéressée par la topologie me posait la question suivante : comment décomposer le temps dans une surface ? C’est une jolie question… si je la traduis, je dirais qu’il me demandait comment un corps se décompose avec le temps ? Comment un corps meurt ? La vie et la mort, voilà un autre sujet passionnant chez les sujets toxicomanes…
