La différentiation littéraire des littératures sous dépendance : Grégorios de Matos et l'exemple brésilien
Auteur : Pierre Rivas 11/02/1994
Nous ne retiendrons ici l'oeuvre de Grégorio de Matos que comme symptôme d'émergence et différenciation des littératures sous dépendance puisque aussi bien il s'agit de la colonisation et ses effets, et, dans notre optique, des effets de décolonisation littéraire et de nationalisation, voire de nationalité immédiate, du texte brésilien. Pour le dire d'entrée de jeu, la question se résumera ainsi : quand naît la littérature brésilienne ? (Généralisable à toute la littérature latino-américaine, et, au-delà, à toute littérature ex-coloniale) A quel système littéraire appartient l'oeuvre de l'écrivain colonial ? A l'ancienne métropole, jusqu'à l'indépendance ? Grégorio serait en ce sens un écrivain du Portugal colonial. Ou au Brésil qui existerait comme système littéraire avant sa reconnaissance comme État indépendant ? Question qui renvoie à l'identité dilacérée de l'écrivain métis, entre pére portugais et mére bahianaise, entre la loi et le désir, le symbolique et l'imaginaire, patrie et matrie.
On ne s'attardera pas ici sur les singularités psycho-biographiques : la marginalité bohême, les errances amoureuses, la veine satirique obscène et irrévérencieuse, licencieuse de celui qu'on surnommait " Bouche d'enfer " et qui fut déporté en Angola pour sa langue vipérine, mais tout ceci fait symptôme. Quelque chose comme une bâtardise littéraire, qui est un des statuts de ce que Deleuze et Guattari appellent les " littératures mineures " (à propos de Kafka) et qui est un rapport problématique à la langue - tenue ici pour bavarde, improvisée, inégale, entachée d'excès baroque -, oscillant entre préciosité et vulgarité, spirituel et profane, entre ciel baroque et enfer bahianais (Bahia, " enfer des Noirs, purgatoire des Blancs et paradis des Mulâtres "), entre raffinement lyrique et scatologie, entre excès et défaut. D'où une oeuvre longtemps tenue pour inégale, improvisée, inclassable, " in-acceptable ", récusée longtemps par la tradition littéraire, inédite jusqu'au XIXe siècle, aujourd'hui encore mal fixée. D'où aussi une relation conflictuelle au politique. Essentiellement, un double registre, entre sacré et profane, entre Platon et Diogène, entre extase religieuse et hubris faunesque, entre verve mystique et veine satirique. Même oscillation entre la satire contre les Brésiliens et le sentiment anti-portugais (analyse difficile à conduire sur le plan politique sans risquer l'anachronisme). Mais déjà l'émergence d'un sentiment créole. Donc un trépied identitaire entre héritage portugais - le premier moment centrifuge d'acculturation ; Portugal où il fait ses études et où il vivra plus de 20 ans, jusqu'à 1681. Puis le second moment, le retour centripète vers sa Bahia natale jusqu'à l'exil en Angola et son retour en 1696 à Recife où il meurt l'année suivante. Moment final de la réappropriation natale où l'écrivain de la périphérie réassume sa bâtardise, sa différence, sa " brésilianité ". Vue toujours comme masque : une vision " carnavalesque ", une carnavalisation de l'écriture (spécifique, là encore, de la périphérie). Reprise de l'illusion (esthétique et éthique) baroque (héritage portugais) mais subvertie, descendue des cieux sur la terre. Le pouvoir, la noblesse locale, comme carnaval, singes du pouvoir colonial, une apparence, un costume, un déguisement, descendant du sang des Tatu et des Carima. D'où une perplexité fondatrice de l'identité brésilienne liée à la spécificité du métissage portugais (qu'on opposera au sérieux hispanique), avec ses corrélats : l'humour, le refus du sérieux, le jeu, le carnaval, le déguisement. Où le baroque épouse l'interrogation créole. " Miracles du Brésil ". Mais aussi affirmation littéraire déjà d'une langue brésilienne différenciée : un rapport spécifique à l'oralité, au métissage linguistique, au côté " mêlée " (sens étymologique de " satire "), non discipliné, propre d'une société en génèse, un " méli-mélo " qui a déconcerté la critique traditionnelle et marginalisé longtemps cette oeuvre : parodie, pastiche, carnavalisation, spécifiques d'une société périphérique en émergence.
Le texte comme débauche, orgie, hyperbole, " pure perte ", contre l'économisme classique des sociétés centrales. Bâtardisme qui s'exprime par l'amertume et l'aigreur spécifique de l'écrivain de la périphérie, dilacéré entre culture européenne et enracinement brésilien, dans une " Aventure Ambiguë " - pour citer Chiek Hamadou Kane -, un écrivain " ex-centré ", excentrique, entre culture portuguaise et tellurisme brésilien (d'où la satire comme exutoire d'un conflit insoluble). Paradoxe d'un écrivain qui a vécu près de 30 ans au Portugal (de 1650 à 1681, il était né à Bahia en 1633, où il fait ses études à et exerce la magistrature et moins de15 au Brésil où il meurt en 1696 au terme de son exil en Angola), il apparaît cependant comme le premier écrivain brésilien. Mais son oeuvre est lue différemment au Portugal, où il est tenu longtemps comme simple imitateur, voire plagiaire des poètes européens et des baroques ibéristes, et au Brésil où on le tient pour un des pères de la littérature nationale. Epigonal pour le Portugal, il est Fondateur pour le Brésil, où se vérifie l'existence de deux systèmes littéraires, aux valeurs spécifiques. Processus spécifique des littératures périphériques. " Raturées " selon Derrida par l'Occident, elles ré-écrivent leur propre histoire du point de vue de leur périphérie, et non plus du centre, elles rapatrient leur histoire et ré-orientent leur généalogie, ré-"inventant" leurs propres ancêtres et, selon l'expression de J-L-Borges, créant leurs prédécesseurs.
L'exemple de Grégorio de Matos est paradigmatique : son nom disparaît du Brésil - ou ne subsiste qu'anecdotiquement à Bahia - jusqu'à sa découverte avec le romantisme qui est, essentiellement, on le sait, un retour aux origines. Étranger jusqu'alors au système littéraire brésilien (jusqu'à la tardive et incomplète édition de ses oeuvres) il apparaît aujourd'hui comme la source de la littérature brésilienne en particulier pour l'avant-garde concrétiste, chez Haroldo de Campos. Le problème central ici est celui de l'appartenance et de l'identité de ces littératures ex-coloniales ; celui de l'émergence et de la différenciation des littératures sous-dépendance.
Il faut distinguer les traits de brésilianité, la " Couleur locale " de cette oeuvre indiscutable ici, et sa fonction dans le système littéraire, centrale dans ce propos. Redécouvert avec le romantisme, cette oeuvre peut apparaître comme un moment du Volkgeist brésilien dans sa volonté de récupération nationale, dans son décor et sa mémoire, dans ses récurrences stylistiques et ses occurences lexicales, (les termes indigènes tels urucu, arara, tatu etc.) ; dans ce qu'on a appelé son hédonisme linguistique : une matrice baroque dans un décor local.
Mais, plus profondément, et contre l'idée de la littérature comme incarnation de l'éthos national, Campos est attentif à la récupération du Baroque comme origine et fondement de la littérature brésilienne, ce qui signe sa différence. Il s'oppose par là à la conception historico-sociologique et évolutionniste qui est celle de Antonio Candido dans son livre sur La formation de la littérature brésilienne. Pour ce dernier, il y a une génèse, une odyssée de la conscience identitaire brésilienne qui va de " l'externité " coloniale à l'identité nationale à travers la " conscientisation " historique.
A cette thèse d'une brésilianité progressive s'oppose la théorie " nativiste " d'une maturité immédiate, tellurique. Est déjà brésilien tout texte écrit au Brésil dès 1500 (découverte du pays). La littérature n'est pas un système de communication qui ne se met en place que là où et quand existe une société littéraire autonome, avec un public récepteur et les relais de transmission que sont les Académies, salons, revues etc. formant cet ensemble de communication qui définit, selon Candido, une littérature, différenciation qu'il ne situe qu'au XVIIIe siècle.
La littérature serait au contraire, selon la théorie nativiste celle de la Tradition Fortunée De A. Couthinho, la marque et l'emprise du tellurisme américain, un système sémiotique qui, au contact d'un terre neuve doit inventer sa langue en relation à un univers sémiotique spécifique. Écrire en Amérique, c'est décrire l'Amérique - fonction de nomination de l'écrivain du Nouveau Monde -, c'est dire une autre nature, des fleuves, une faune, une flore etc. différentes, d'une autre ampleur. D'où le sens du baroque qui américanise son lieu d'énonciation. Ainsi du nativisme dont Grégorio de Matos serait le fondateur. Ce n'est pas l'évolution historique mais le milieu physique qui est déterminant. La vocation baroque de cette littérature qui serait le critère spécifique d'identité de l'Amérique Latine est homologue au continent du Nouveau Monde, alors que le baroque européen s'épuise en artifices et conceptismes ; on retrouvera cette opposition, structurale, entre générosité américaine et intellectualisme européen dans la confrontation entre Surréalisme et Réalisme magique.
Donc, pour les nativistes, le baroque signe l'idiosyncrasie américaine. Pour l'avant-garde - ainsi du poète concrétiste Harold de Campos -, il signe la différence brésilienne, non pas une essence (suspecte) mais une fonction. A la vision disphorique des historiens sociologues, tel A. Candido, pour qui il n'y a que des " manifestations " littéraires, et non une littérature brésilienne au XVIIe siècle, qui ne fait pas grand cas du baroque, difficile naissance d'une littérature périphérique et marginale, rameau pauvre de l'Europe, Campos oppose une vision non nationaliste (celle des nativistes telluriques) mais une vision fondatrice, comme son ami O. Paz. Il n'y a pas de " progrès " littéraire, des premiers pas incertains et maladifs de la littérature coloniale à la floraison romantique et moderne. La littérature latino-américaine naît avec le baroque (avec Grégorio de Matos au Brésil), à l'origine du continent. Elle n'est pas infans (qui ne parle pas) ; elle naît adulte, constituée, sans père européen - Nolem sine matre creatam, sans étapes ni mûrissement, parfaite et tout armée, comme Minerve. Le baroque est un moment de haute élaboration littéraire. Et il faut lire Matos à partir de critères spécifiques, littérature de miscégénation et d'hybridisme. Ce qu'on a taxé de plagiat est, étymologiquement, parodie, c'est-à-dire, chant parallèle de l'Europe, traduction, et transformation du discours européen, réappropriation cannibalique (l'Anthropophagie du Modernisme brésilien chez Oswald de Andrade). Grégorio de Matos n'est pas le fils du Portugal, mais le père du Brésil. Son excès tropicaliste nationalise le baroque européen dans une posture " excentrique " car " excentrée " - irruption du tellurique dans la veine aristocratique européenne.
L'histoire littéraire n'est pas " formation " mais transformation. Il n'y a pas d'enfance Des littératures, qui relève du mythe des origines. Née adulte, formée, et non informe, parlant le créole le plus élaboré de l'époque, comme " signe en rotation " (Paz), comme " mouvement de la différence " (Derrida), Matos met en cause l'idée fantasmatique d'origine, de paternité, de dépendance. Il n'y a pas un seul soleil dans le système héliocentrique. D'où refus de l'idée de dépendance, de périphérie, d'émergence et différenciation. Il n'y a pas d'origine ponctuelle mais Ursprung pour citer W. Benjamin. Il n'y a pas de littérature mineure, le baroque est l'art de la " contre-conquète " (Lezama Lima), de la dévoration anthropophage : le Tabou devient Totem (Nationalité et non nationalisation d'une littérature née sans père. Tel est l'ambivalence du rêve américain : abolir le père européen, le nier (après l'accuser) au crédit de la mère amérique (le matriarcat primitif d'Oswald de Andrade).
Cinq cents ans après, c'est encore le point nodal latino-américain : couper le cordon ombilical au profit d'une mémoire spermatique (Lezama Lima) tissée de connexion et non plus de consécutions, en élaborant une généalogie fantasmatique (pré-colombienne), en abolisant le passé pour se déporter vers le seul futur. Brésil : " le pays du futur " parce qu'il n'aurait pas de père à tuer ou digne d'être tué. Par où encore le Brésil, sur ce point, se distingue de l'Amérique hispanique : pays où l'indépendance a été concédée par le Portugal, dévolu de père à fils, sans guerre d'indépendance où forger l'identité nationale. D'où cette errance, ce déguisement, ce carnaval, cet humour au coeur déjà de l'oeuvre de Grégorio de Matos, nés alors de cette autre spécificité portugaise que fut le métissage.
Notes
Antonio Candido : Formation de la littérature brésilienne 1975.
