L'urgence chez les toxicomanes
Auteur : Alain Dufour 04/04/1992
Le quotidien du toxicomane - ce pourrait être un titre de journal à en juger le succés de ce pathos dans la presse - est tramé par l'urgence. La précipitation est homéomorphe à la plainte. C'en est au point même que l'on pourrait dire de ce rapport singulier à l'empressement, qu'entretiennent les toxicomanes, qu'il est pathognomonique.
Mais il y a plus : le toxicomane, souvent secondé par sa famille, réclame un traitement en quelque sorte homologue à son mal, homéopathique dirait-on en se fiant à l'éthymologie. Ce peut être de la façon la plus candide quand il réclame un médicament dont la description des effets attendus sont tout à fait ceux provoqués par le produit auquel il dit vouloir renoncer.
Ce peut être plus contourné quand son exigence est celle d'un autre lieu. Ce sont alors l'hospitalisation, la post cure, le foyer d'hébergement, la nouvelle ville, ou la nouvelle profession qui office de l'Eden dont ils attendent une résolution radicale et instantanée.
On peut être surpris par le caractère obstiné, buté, et aussi rudimentaire de la demande.Y compris chez des sujets par ailleurs d'un esprit vif et à la parole alerte, l'argumentation pauvre et dérisoire, l'attitude fermée, l'entêtement infantile souvent laissent perplexe. Nous sommes alors confrontés à une sorte de leitmotiv lancinant dont les variations (ou variétés) limitées renvoient, semble-t-il, à une expérience inaugurale dont ce serait les seuls vestiges. Quelle expérience ?
Peut être justement celle d'une urgence native au cours de laquelle les modalités de comblement du désir aurait provoqué une effraction telle dans l'appareil psychique qu'elle aurait mis en échec le détour langagier. Une sorte d'histoire sans parole ou plutôt une histoire où toutes les paroles se vaudraient.
Par ailleurs la fréquence avec laquelle les consultants mettent l'accent sur leur sentiment de posséder une double personnalité, de présenter deux facettes distinctes au monde, de manifester des comportements souvent opposés conforterait volontiers cette idée. Le refoulement radical de motions pulsionnelles anciennes n'a pas d'autre effet. C'est pourquoi le sentiment de division est si répandu y compris dans la population générale. Ce qui sans doute singularise à cet égard le toxicomane c'est, trés tôt, une adhésion plus entière au pouvoir de la Chose, de l'objet dans sa matérialité.
Du même coup une disposition plus accentuée à se méfier des paroles, à tenir les phrases pour autant de fioritures inutiles, le livre plus aisément à l'efficace du produit.Il est banal de l'entendre dire, plus ou moins menaçant ou moqueur, qu'il n'a pas fait tout ce chemin pour parler ; il attend des réponses concrètes, matérielles.
Dans ces conditions que peut vouloir dire : répondre à l'urgence ?
Cela ne correspondrait-il pas à un désir "maternel" de comblement d'une faille ressentie par celui ou celle qui en est témoin comme insupportable. Et sans doute les toxicomanes s'y entendent -ils, non forcément par malice mais du fait même de leur expérience singulière du manque, à éveiller en chacun sur un mode écholalique d'anciennes terreurs et anxiétés enfouies dans un passé trop informe. Et sans doute arrive -t-il de craindre susciter ou augmenter les souffrances du sujet en différant la réponse, le soin ou l'acte attendu, la prescription,la délivrance-quel joli mot dans ce cas!-de médicaments ou l'appel téléphonique attendus.Il y a peut-être aussi chez certains la crainte, en refusant, de perdre l'amour supposé que l'autre serait capable de nous porter. Mauvaise appréciation alors des effets à attendre du transfert et piètre interprétation des marivaudages inévitables que la situation de consultation provoque.
On sait bien que dans les jeux de l'amour et du hazard la réticence accroît l'appétit ,aiguise la concupiscence. Encore y faut il l'art d'une coquette pour ne pas risquer la fuite agaçée du galant.Histoire de savoir faire donc, dont le caractère, bien anecdotique en général, prend ici une tournure plus sérieuse.Car ce dont il est question lorsque nous ne répondons pas à l'urgence c'est de mettre un point d'arrêt à la fuite en avant désastreuse dont les traces sont autant de stigmates sur le corps même de nos assez jeunes patients.
Bien souvent le consultant veut croire en une résolution instantanée de sa souffrance. Sa foi s'assortit de l'idée qu'il lui suffirait de se trouver ailleurs et parfois c'est même une condition sine qua non. C'est dans un autre lieu- dont le caractère tout à fait mythique est bien confirmé par l'incapacité du sujet à en donner la moindre description précise- qui lui permettrait enfin de "repartir à zéro".
On peut se demander si cet AUTRE LIEU n'est pas une métonymie. Cette localisation de ses souhaits ne vaut-elle pas comme soif d'une autre sorte d'altérité? Laquelle d'ailleurs n'est pas entièrement tue puisque le toxicomane ne manque jamais, dans ce cas, d'alléguer ses mauvaises rencontres à titre d'argument. Derrière donc ce souhait de départ se dissimulerait celui plus secret de restaurer une capacité :celle de reconnaître l'autre, le semblable dans son étrangeté même,de supporter l'inquiétude engendrée par l'inévitable différence qu'il donne à voir à sentir à entendre à percevoir sur tous les modes quand l'anesthésie s'interrompt.
En tout cas le toxico lui manifeste bien l'adéquation de sa demande avec un tel voeu de comblement. Et peut-être son insistance n'a t-elle d'autre visée que l'obtention d'un refus capable de le décentrer, de lui faire occuper un autre espace que celui saturé par le manque et le cortège banalisé des expédients trop connus utilisés pour y parer.
A n'en pas douter le toxicomane fait acte d'allégeance à l'urgence au point qu'il en réalise un style de vie. Son intolérance énoncée ou mise en acte à toute forme d'incomplétude en dit long sur sa soif justement de rupture.Aucun paradoxe là. On le sait l'addiction est un excellent moyen de nourrir la frustration. C'est bien pourquoi la manifestation d'un désir furieux, empressé, de déchirer ou d'emplir les vacuoles d'angoisse, les failles engendrées par la fin des sédations n'est qu'une confirmation du souhait de se vivre incomplet, manquant, défaillant.
Si cette proposition ne convainct pas remarquons en tout cas les particularités du mode de vie de nos consultants.
Des myriades de rencontres, d'évènements, d'engagements et de ruptures, de tentatives et d'abandons s'ajoutent les un aux aux autres sans qu'aucun vecteur n'y vienne apporter sens et direction. Il n'y a d'ailleurs que fort peu de justifications, d'excuses ou d'explications dans les propos de nos patients. Plaintes, regrets ou remords ne sont pas trop souvent assorties - du moins dans les premiers temps de la consultation - d'explications rationnelles. Cela me paraît en accord avec cette hypothèse selon laquelle le toxicomane pâtirait d'un défaut de césure.En renouvelant la mise en scène de l'insatisfaction chaque jour - voire plusieurs fois par jour - il témoignerait de cette recherche d'un point d'arrêt, d'une sanction qui fut capable de mettre un peu d'ordre dans cet arrangement purement linéaire que constitue sa vie.
Ces considérations qui auront pu sembler, à certains, éloignées de l'objet de notre réunion,l'accompagnent au plus prés pour autant que l'on veuille bien admettre l'importance, la prévalence des données langagières dans la constitution du symptome. De ce point de vue les références obligées à la psychanalyse n'auront surement pas manqué d'éveiller certains souvenirs de lecture (...) Nous n'useronss pas de l'argument d'autorité et nous n'insisterons pas sur ces faits sauf à faire valoir que loin de méconnaître les contingences sociales ou génétiques ou historiques mettre l'accent sur la constitution symbolique du sujet permet au contraire d'en mesurer avec plus de précision l'impact dans les choix symptomatiques et les avatars de la destinée, préorganisée aussi par la façon dont un sujet se trouve plongé dans la langue.
S'il est vrai donc, que le toxicomane souffre d'une représentation du monde paratactique alors on comprend bien que la seule valeur à laquelle il puisse se raccrocher est l'Immédiat.
Il ne peut qu'être coincé dans une série sans conséquence puisque chaque trait vaut le précédent et vaut aussi le suivant. Il perçoit son histoire come un magma informe et ennuyeux et il ne peut investir qu'un avenir proximal, subit, urgent. Devons nous consentir à cette vision du monde certes favorisée par l'économie de marché et le prodigieux essor des technologies et de leurs appliccations qui rend caduque ,au delà même des prévisions que l'on croit les plus folles, les réalisations d'hier ? Il n'est pas question ici et maintenant d'épiloguer sur les effets sur la cité de cette extraordinaire contraction, dont chacun fait son affaire comme il peut (les Japonais sont contraints de changer de voiture tous les 3 ans - en dépit d'une fiabilité de plus en plus grande - parce que les pièces à remplacer sont si couteuses que c'est encore le choix le plus raisonnable).
Mais au-delà du sort commun n'y a-t-il pas moyen de tenir compte de la sensibilité spéciale de ceux qui viennent nous consulter, à toute forme d'empressement?
Ne pas répondre à l'urgence est sans aucun doute un préliminaire obligé pour permettre aux toxicomanes de sortir de l'alternative morbide qui leur est familière jusqu'au dégoût. Celle constituée par l'aller-retour, aussi monotone que celui d'une ligne de métro, entre abstinence et assuétude.
Différer l'action comme l'interprétation pourrait offrir au toxicomane la possibilité d'instaurer un rapport au monde qui fut ordonné par une autre injonction que celle de cette jouissance précipitée.
