L'ordre catégorial
Auteur : Victor Gomez Pin 02/12/1993
Dès les premières lignes de sa Métaphysique, Aristote marque radicalement la frontière qui, en tout instant, scinde ce qui explique l'action naturelle de celle spécifiquement humaine :
La pratique la plus élémentaire suppose au moins l'expérience mais, quand celle-ci est proprement humaine, alors elle implique non seulement l'imagination (jan tasia) et la mémoire (mnhmh), dont participent les autres animaux, mais aussi et surtout le raisonnement (logismoV) et donc le jugement.
Mais la capacité de raisonnement n'est point, comme la mémoire et l'imagination, un simple instrument pour la nécessaire adéquation à l'environnement naturel. Il apparaît plutôt que la faculté de raisonner se sert des exigences naturelles comme marchepied pour introduire ses propres exigences.
Et ainsi, tandis que le simple animal est immergé dans la continuité de ce qui l'affecte et qui ne présente pas de contours eidétiques ou spécifiques, et par conséquent non plus de contours individuels (puisque l'individu est une simple projection de la forme), pour l'homme l'eidétique (sous forme de genres, espèces et individus dans lesquels celles-ci se concrétisent) est la médiation de toute perception. Dès lors, la dialectique propre de l'idée, est ce que pour l'être parlant détermine les objectifs, de telle manière que la vie humaine elle-même, baignée dans l'eidétique, devient, selon la phrase de Hegel, " l'emploi des catégories ", ces catégories qui constituent le support dernier du jugement. Perspective dans laquelle devient compréhensible une phrase abyssale d'Aristote que nous présentons en traduction forcée.
"... car [l'homme] qui perçoit, d'une façon ou d'une autre est en train d'opérer un jugement (ariuei pvV). "
Le jugement n'est pas forcément ontologique, c'est-à-dire ne prend pas nécessairement la forme S est P. Mais étant donné la primauté du verbe être dans la langue grecque, le jugement, qui constitue l'authentiquement universel de la condition humaine, est associé à l'être et en particulier à sa forme abstraite : l'essence substance ou étantité - ousia - . De là vient que l'on ait pu confondre la réflexion sur les conditions de possibilité du jugement avec la réflexion sur l'être.
L'objet de cette conférence est de revendiquer ce qui est authentiquement universel, en faisant de l'ordre catégorial (présent quel que soit le cadre linguistique, qu'il s'agisse ou pas d'une langue indo-européenne) le pivot de la raison et de la nature que la raison médiatise.
En conséquence, nous distinguerons rigoureusement l'usage légitime du terme substance ou essence - ousia - comme élément d'une modalité d'expression du jugement et l'évocation de l'ousia comme marchepied pour s'abandonner à l'imaginaire d'un être aussi inutile qu'inconcevable, un être irréductible à ce qui se déploie dans la surabondance de la nature et du langage.
