Théorie psychanalytique

 
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L'héritage infernal

Auteur : Jean-Pierre Lebrun 13/07/1993

Bibliographies Notes

Je vais me permettre aujourd'hui de vous amener une question et de vous indiquer le point où j'en suis dans mon élaboration. Je ne vous amènerai donc pas un travail clos, mais plutôt, au contraire, une question ouverte sur laquelle je vous demanderai de bien vouloir m'apporter vos éclaicissements.

Je partirai d'une question qui m'est venue de l'auditoire, à partir d'un exposé que j'avais proposé lors des journées de la Fondation européenne à Berlin sur la Chose allemande. J'avais essayé de profiter de la théorisation de Lacan concernant la sexuation pour différencier la tyrannie du totalitarisme. Je crois en effet, que nous pouvons distinguer du point de vue de la structure, ce qui fait une tyrannie de ce qui fait un système totalitaire en précisant que le tyran, ce qu'il veut, c'est que l'Autre ne vienne pas le déranger : il lui suffit que l'Autre ne l'encombre pas, il n'a pas besoin, autrement dit, ni de le supprimer, ni même d'influer sur ce qu'il pense ; il est évident que la figure du tyran s'inscrit dans la formule supérieure du côté gauche du schéma de la sexuation, c'est cet au-moins-un qui se donne une consistance telle qu'il se donne le droit d'imposer sa loi à ceux qui sont les siens et que ce qui se passe du côté de l'Autre, ça ne l'intéresse pas : peu importe que cela y parle pour autant que ce qui se dit du côté de l'Autre ne vienne pas interférer avec la façon dont il veut régler les problèmes.

Pour un système totalitaire, la chose semble se passer quelque peu différemment. En effet, lorsque survient cette nouvelle distribution des rapports entre l'Un et l'Autre que va engendrer la Révolution française, la manière tyrannique de procéder pour garder la suprématie ne suffit plus, et il faut à l'Un s'organiser pour que l'Autre en vienne à dire ce qui est conforme à ce que ce Un peut entendre ; et c'est ainsi qu'il nous faut alors prendre acte de ce que la démocratie a suscité une " pathologie " sociale nouvelle qui jusque là n'avait d'ailleurs jamais existé dans l'Histoire, et cette pathologie, c'est le totalitarisme, comme équivalent de la tyrannie, mais en tenant compte de la subversion introduite par la mort de Dieu. Le système totalitaire veut quant à lui se réapproprier ce qui se passe du côté de l'Autre, il ne se contente pas de ce que l'Autre se taise et ne le dérange, ni n'interfère avec ce qu'il avance. Le système totalitaire vise à dire ce que l'Autre doit dire et, de ce fait, tente de venir à bout de manière différente de la question de l'altérité : il veut se la réapproprier entièrement, ceci m'amenant à ce raccourci que je ferai très rapidement entre vouloir faire de l'un sans l'Autre - ce qui serait le cas du tyran - ou vouloir faire de l'un avec l'Autre - ce qui serait le cas du système totalitaire.

D'une autre façon encore, ceci impliquera que le voeu du tyran sera de se débarrasser du féminin, de ce qui est le support de cette altérité, alors que pour le système totalitaire, il s'agira de se débarrasser, non seulement du support de l'altérité, mais de ce qui la fonde, de ce qui positionne l'altérité, autrement dit, veillera à l'abolition de la fonction paternelle elle-même. Et nous pouvons en prendre pour preuve, par exemple, ce que Gérard Haddad avance dans son livre Les Biblioclastes et ce signe avant-coureur des horreurs du nazisme en quoi ont consisté les autodafés.

A propos de cet exposé, que je vous ai ici résumé extrêmement sommairement, uniquement pour pouvoir avancer ma question d'aujourd'hui, j'ai été interpellé par la question suivante : comment pouvez-vous concilier cette idée qu'il s'agirait dans le système totalitaire de s'attaquer à la fonction paternelle avec le fait de cette " figure paternelle ", si c'en est une, massive en tous cas, qui est celle du Fürher, qui est celle de Hitler ? Une question sous-jacente, que j'entendai au travers de celle qui m'était adressée, était évidemment de savoir par quel relais dans la structure familiale un système totalitaire arrivait-il à envoûter un peuple qui n'était, faut-il le rappeler, pas d'emblée mal intentionné. Les témoignages à cet égard sont tout à fait évidents : il me semble en effet que l'on ne peut pas faire porter aux Allemands un voeu de destruction massif tel que celui qui a été, à l'époque, porté à un tel degré d'aberration.

Cette question me semblait d'autant plus pertinente que l'appel au religieux ne pouvait pas en l'occurence rendre-compte de ce phénomène d'envoûtement ; en effet dans la conception religieuse monothéiste où une organisation tyrannique trouve évidemment son ancrage, c'est l'altérité absolue de Dieu qui protège structuralement de pouvoir envisager de mettre la main sur cette dite altérité. Dieu, au ciel, fait trou dans l'espace du discours humain, et, en restant éternellement Autre, garantit l'altérité. Alors que ce qui caractérise le système totalitaire - et ce sera mon hypothèse - c'est, précisément, le fait qu'il s'agit d'une figure qui apparaît non pas au nom de Dieu, mais au lieu de Dieu, et ce qui est invoqué en ce lieu, ce n'est pas tant un maître qu'un savoir qui doit toute son importance au discours de la science. La conséquence la plus simple mais la plus importante peut-être de ce type de distinction, c'est justement de pouvoir rendre compte de ce que aucun tyran n'a jamais été jusqu'à la destruction totale de l'Autre - la tyrannie ne prescrit pas la solution finale à l'altérité -, alors que, dans le cas du 3e Reich, nous savons non seulement que c'était ce qui était visé comme condition de bon fonctionnement social mais que les dernières forces de ce qui aurait du être un Reich millénaire ont servi à l'extermination et que les dirigeants nazis ont explicitement privilégié de pouvoir continuer leur travail d'extermination plutôt que de consacrer leurs dernières forces à la guerre.

Et par là, je me permettrai d'amener une question - plus actuelle celle-là - qui serait de s'interroger quant à l'incidence sur la famille, sur l'organisation familiale d'aujourd'hui, du discours de la science, discours dont nous connaissons la prétention totalisante ; et ce que j'avancerai ici, c'est que si nous assistons aujourd'hui à l'érosion de la fonction paternelle, c'est parce que ce n'est vraiment qu'aujourd'hui que nous vivons les effets quotidiens de la prééminence de ce discours de la science, même si celui-ci est inauguré depuis près de quatre siècles.

Pour aller plus loin dans ma question, je vais vous relater, vous lire l'extrait d'un livre qui me semble tout à fait remarquable, Dix millions d'enfants nazis, qui a été écrit par Erica Mann, la fille de Thomas Mann, l'auteur de La Montagne magique. La particularité de cet ouvrage, c'est que ce livre a été publié en 1938. L'auteur était donc dans l'ignorance absolue de l'évolution dramatique que vous connaissez.

[...] Les parents, bien que ne représentant plus qu'une autorité démodée et dépassée, tentent, malgré tout, de ramener occasionnellement l'enfant à une vie privée plus en rapport avec son âge. Ils organisent un goûter d'anniversaire, lui achètent des jouets, une boîte de peinture, un jeu de patience, une bicyclette étincelante, etc. Ils allument des bougies sur le gâteau d'anniversaire, douze bougies, puisque leur fils a douze ans, et ils se une joie à l'idée du remue-ménage qui se produira sous peu à l'arrivée des invités, du tourbillon et du joyeux désordre.

En réalité, la petite fête se déroule comme une conférence politique. Six garçons ont été invités, cinq sont déjà présents. Le fils de la maison est inquiet et maussade. " Qui manque encore ? " demande la mère, et l'enfant répond : " Tu ne vois donc pas qui manque ? C'est Fritzekarl ! ", " Quel dommage, dit la mère, justement Fritzekarl ! ", sachant que Fritzekarl a deux ans de plus que son fils et qu'il est son chef et supérieur au Jungvolk. Sa présence à la fête est de la plus haute importance ; s'il ne vient pas, c'est un signe de disgrâce et l'ambiance sera gâchée.

[...] On sonne à la porte et le fils de la maison se précipite. On entend une voix claire s'écrier : " Heil Hitler " et une autre voix, déjà plus rauque, répondre : " Heil Hitler ". Les cinq autres garçons tournent brusquement le dos à la table chargée de cadeaux, comme mus par un ordre. Tous ensemble dans la même attitude, une expression de sérieux sur le visage, ils attendent leur supérieur auquel, le bras levé, ils réservent le " Salut allemand ". Fritzekarl tend à son hôte une photo encadrée de Baldur von Schirach, chef de la Reichsjugend, qui porte un fac-similé de sa signature. En recevant son cadeau, l'enfant claque les talons.

" Je voudrais parler à ton père ", dit Fritzekarl brièvement. Son fils ne répondant pas immédiatement, la mère dit sur un ton amical : " Il n'est pas possible de parler à mon mari pour l'instant, il travaille. " Le front encore enfantin de Fritzekarl se ride. En essayant de donner à sa voix rauque de garçon, le ton d'un ordre militaire, il insiste : " J'apprécierais beaucoup, chère Madame, si votre époux pouvait malgré tout, m'accorder quelques instants, dans l'intérêt de votre fils. " Comme il est correct et poli ce Fritzekarl, malgré son ton magistral ! pense la mère ; il va jusqu'à s'incliner légèrement devant elle en pronçant sa petite harangue si pleine de menace, de sous-entendus. Quatorze ans, pense-t-elle, un gamin de quatorze ans, mais il a le pouvoir avec lui. Le fils fait un pas vers sa mère, il est devenu tout rouge et lui dit : " Alors, appelle-le ! ". La mère va chercher son époux.

" Heil Hitler ", lance Fritzekarl, " Heil Hitler ", répond le père. " En quoi puis-je vous être utile Monsieur le lieutenant " Mais on ne doit pas plaisanter avec Fritzekarl. " S'il vous plaît, dit-il, une expression martiale sur son visage d'enfant, votre fils n'a pas participé au dernier entraînement. " " Je sais, l'interrompt le père, il était très enrhumé ". " C'est sur votre instigation qu'il n'est pas venu, dit Fritzekarl, dont la voix se casse, et vous m'avez fait parvenir un mot d'excuse, me disant qu'il restait à la maison à votre demande ". Le père baisse les yeux. " Je souhaite, en effet, qu'il reste à la maison lorsqu'il est enrhumé ", dit-il, en passant d'un pied sur l'autre comme le ferait un enfant que l'on réprimande. Son fils intervient : " Je n'étais pas tellement enrhumé, dit-il, la main sur le guidon du vélo que son père a eu tant de mal à lui obtenir. J'aurais très bien pu y aller. " Le regard que son père lui adresse est rempli de tristesse et d'étonnement, mais aussi plein de résignation. " Bien ", dit-il en s'apprêtant à quitter la pièce. Mais Fritekarl le retient : " Un instant, dit-il, d'un ton poli mais impérieux, votre fils a été en classe ce jour et le lendemain aussi. Il n'était donc pas malade. J'attire votre attention sur le fait qu'il aurait dû venir et qu'il serait de mon droit et de mon devoir de signaler son absence ! " Alors, le fils répond à la place du père. " Oh, non, s'il te plaît, dit-il très vite, non ! cela n'arrivera plus jamais, n'est-ce pas papa, cela n'arrivera plus jamais ! ". Le père, dont le visage est maintenant rouge de confusion et de colère, sent se poser sur lui le regard désespéré de sa femme. Il voudrait se révolter. Il voudrait dire : " Espèce de garnement, que veux-tu me prouver, petit morveux ? " Mais il sait que cela aurait les pires conséquences pour lui et surtout pour son fils. Car, même s'il parvenait à se justifier auprès des services nazis en prouvant que l'enfant était vraiment enrhumé et que Fritzekarl avait été insolent, s'il sortait apparemment indemne de cette vilaine affaire, son fils en revanche, souffrirait énormément au sein du Jungvolk : il aurait à payer très cher l'incartade que se permettrait son père devant tout le monde en osant répliquer. Il fallait donc faire preuve de " courage " pour son fils. D'une voix hésitante et pesante il rompit le silence et affirma : " Non, cela ne se reproduira plus jamais. "

" Je vous remercie ", répliqua poliment du haut de ses quatorze ans le supérieur de son fils, ce fils qui venait de le trahir. L'incident clos, le père est congédié.1

Là où ce texte vient nous questionner, c'est précisément à propos de cette expression selon laquelle Le père est congédié. Notons que ce terme de congédié qui n'est peut-être pas le terme exact en allemand, mais c'est celui de la traduction française, qui n'entre pas, comme vous le savez, dans la panoplie de ces pères que Lacan nous évoque dans le texte sur la psychose, est peut-être effectivement un père particulier à notre temps. En effet, ce qualificatif de congédié renvoie aussi bien à l'univers du travail, - dans notre société le père est très souvent chassé de son travail - qu'à celui de la famille ; mais la question reste de savoir, justement, en terme de catégorie lacanienne, quel est le père qui est congédié ? S'agit-il du père symbolique, du père de la métaphore paternelle ou bien, hypothèse que je vous soumets aujourd'hui, ne s'agirait-il pas plutôt du père réel, ou pour le dire autrement et résumant par là ce que je vais essayer de soutenir devant vous : l'effet du système totalitaire sur l'organisation familiale, mais aussi du même coup, la modalité par laquelle ce système totalitaire a disposé de l'efficacité que nous devons bien lui reconnaître, n'est-elle pas de venir annuler l'espace d'effectuation de la catégorie du père réel ? Autrement dit, ne serions-nous pas face à une modalité de mise en congé du père réel ?

Faut-il rappeler le trajet, dans la théorie de Lacan, de ce père d'abord abordé sous son aspect symbolique, de ce père un, de ce père de nom, pour ensuite mettre en évidence que la fonction paternelle s'apparente plutôt à celle du zéro ; ainsi Lacan de préciser que : " Le père est finalement une fonction qui se réfère au réel2. " Le père n'est pas seulement celui qui soutient le nom, il est aussi celui qui nomme, celui qui soutient par sa voix l'acte d'une nomination.

J'ai toujours apprécié ces notations simples de Charles Melman concernant la différence entre un amour maternel et un amour paternel : le premier étant un amour inconditionnel, le second un amour sous condition. Nous pouvons mettre cette indication clinique en rapport avec la formule bien connue et séculaire, mais aujourd'hui, de par les nouveaux moyens dont dispose la science, susceptible d'être remise en question : mater certissima, pater incertus, parce qu'en effet dans la dimension d'amour inconditionnel de la mère, nous pouvons aussi entendre la dimension de certitude de cet amour : c'est un amour certain. Alors que l'amour du père est un amour qui introduit à la dimension de l'incertitude, c'est un amour qui témoigne à l'enfant que le chemin de l'incertitude est un chemin néanmoins praticable, qu'il n'est pas nécesaire que ce chemin soit garanti, ou qu'il peut se contenter des garanties toutes relatives qu'il a reçues.

La fonction du père réel est aussi de signifier qu'à la confrontation à l'impossible, chacun est tenu, et nous pouvons nous demander si la remise en cause de cette incertitude que véhiculait la biologie n'aura pas d'effets dans d'autres registres tels que celui précisément de l'aptitude à supporter l'incertitude.

Autrement dit, qu'il est de moins en moins aisé - si tant est que cela soit aisé - pour un sujet de " prendre appui sur son manque " ; ou, autre manière de le dire encore, qu'il est de moins en moins facile à un sujet de ne pas être arbitraire tout en s'appuyant paradoxalement sur l'irréductible de l'arbitraire. Je m'explique. Lacan, par exemple, pose une question simple et importante dans ses Écritspuisque le père réel ne peut égaler la fonction du père symbolique, qu'est-ce qui lui confère son autorité, d'où tient-il son autorité ? Et de nous indiquer que " tout énoncé d'autorité n'y a d'autre garantie que son énonciation même ".3

A cette question, nous voyons bien comment le discours de la science est venu subvertir la réponse séculaire, celle-ci étant évidemment de prétendre que l'autorité se tenait de Dieu ; à partir de l'irruption des Lumières, c'est une place vide qui s'est substituée à ce Dieu, et c'est du Savoir qui a occupé les lieux, laissant entendre que désormais l'autorité se tenait de ce savoir, ce savoir que l'on appelle celui des ex-pères. Ainsi donc, l'effet du système totalitaire sera d'annuler - on le voit bien dans l'exemple rapporté par Erica Mann - sera de mettre en congé l'intervention du père réel, c'est-à-dire précisément de ce père qui ne tient son autorité, en fin de compte, que de son énonciation. Nous pouvons dès lors, il me semble, très bien repérer, comment des énoncés - par exemple, ceux du discours politique ambiant - peuvent alors servir à gommer de plus en plus la possibilité de l'énonciation et le parallèle peut alors tout à fait se tenir avec le discours de la science aujourd'hui, où le savoir, cohérent avec son moment fondateur où de la Vérité comme cause, elle ne veut rien savoir, se donne la charge non pas seulement de venir coloniser la dimension de la vérité, mais bien plus de la dévorer, de l'expulser, de la visualiser ou de la faire taire définitivement.

Si j'ai pris le titre que je vous ai donné, c'est que l'idée de cette intervention, je dirais " de l'influence du système totalitaire nazi sur la famille ", avec comme question parallèle " l'influence du discours de la science sur la famille d'aujourd'hui ", m'était venue à la lecture d'un livre que vous connaissez sans doute pour la plupart d'entre vous, L'héritage infernal de Dan Bar-on4, qui est consacré à l'interview de plusieurs enfants de nazis. Je ne vais pas ici vous rendre compte de cet ouvrage, mais je voudrais simplement prendre un élément pour vous inviter à le lire parce que je trouve qu'il est remarquable. Nous y voyons la plupart du temps des personnages rendre compte de la difficulté avec laquelle ils ont été informés, - même simplement informés - de ce qui s'était passé dans la génération qui les précédait, avec tous les effets, - que nous pouvons bien supputer, - que ce type de silence va amener. Nous pouvons y lire le témoignage de plusieurs personnages mis extrêmement à mal, et ne pouvant s'en sortir qu'en maintenant à leur tour - et là aussi nous savons ce que ceci va impliquer pour les générations d'après - une sorte de black-out sur les événements survenus aux générations d'avant, et surtout sur la façon dont leurs pères et mères se sont comportés dans ces circonstances.

L'un de ces témoignages est pourtant d'une autre tonalité, c'est l'interview du fils d'un haut dignitaire nazi, né en 1947, c'est-à-dire déjà deux ans après la guerre, et dont le père - je ne connais pas bien les détails - s'est suicidé alors qu'il avait dix huit mois, étant donné qu'il était " rattrapé " pour sa responsabilité dans les affaires politiques datant du 3e Reich. Ce qui est très particulier à ce témoignage, c'est d'une part que le sujet atteste manifestement d'une position très différente de celle de la plupart des autres interviewés quant à cette affaire, vu qu'il donne l'impression d'avoir assumé ce qui est pour lui dans son histoire, au sens où il ne craint pas de s'interroger sur la responsabilité parentale dans cette affaire en même temps qu'il ne se situe pas pour autant dans une culpabilité morbide ; à la fois, on pourrait dire que ça ne le concerne plus, et en même temps, que ça le concerne tout à fait ; il y a là comme un ton assez juste quant à sa manière de prendre en compte ce qui s'est passé dans la génération qui l'a précédé.

Or, un des éléments extrêmement importants, me semble-t-il, doit être repéré dans la façon dont sa mère a parlé du suicide de son père. Sa mère n'a jamais caché le suicide de ce père d'une part, et elle n'a jamais caché non plus la raison pour laquelle il s'était suicidé - c'était pour ce qu'il avait fait - et elle est même parvenue à valoriser justement comme un acte d'énonciation, ce suicide. Et c'est cette sorte d'inversion qu'a pu faire la mère, là où, comme vous le savez, la plupart des anciens nazis - et ça se trouve d'ailleurs très bien indiqué dans ce livre - se réfugient derrière le principe de l'obéissance et, à la limite, se disent presque eux-mêmes victimes des actes qu'ils ont été obligés de commettre, nous avons ici un père qui est reconnu à sa valeur d'énonciation, d'une part, un père qui est reconnu comme ayant commis les actes qu'il a commis, et, tout au contraire, ayant pris en compte ce qu'il avait fait, n'a plus trouvé d'autre issue qu'à poser l'acte de se suicider.

Cette façon qu'a eue la mère de parler de cet homme me semble une manière, peut-être la seule qui restait, de donner à son suicide, cette dimension d'énonciation qui serait ce que le système totalitaire tente habituellement. Et c'est cette petite chose que je voulais indiquer, petite chose paradoxale puisque cette " auto-mise en congé " du père était peut-être précisément ici la dernière façon pour le père de répondre à cette mise en congé qu'on lui avait " imposé ", que le système totalitaire lui avait imposé.

La question que tout ceci finit par poser - et je ne vous ai pas caché que je tenais à amener cette question pas tellement, pas seulement en tous cas, pour l'étude historique de la famille nazie, mais aussi parce que je pense d'une part, que nous n'avons pas assez réfléchi sur les quelques indications, pourtant très importantes, que nous donne Lacan quand il évoque les effets " de l'universalisation du sujet procédant de la science5 " et d'autre part que, comme psychanalystes, nous sommes peut-être les seuls aujourd'hui à pouvoir avancer quelque chose d'un peu articulé concernant les contraintes qu'exerce le discours de la science sur le sujet. Et je veux par là dire quelque chose qui se situe en amont de l'éthique, soit dans une perspective que j'appellerais d'épistémologie au quotidien. C'est pour moi l'objet d'un travail que je fais, par ailleurs dans le champ de la médecine, qui s'avère être véritablement un laboratoire quasi expérimental de ce type de confrontations.

Ceci m'amenant alors peut-être par le jeu des paradoxes, à une dernière question : s'il s'avère que " la psychanalyse est essentiellement ce qui réintroduit dans la considération scientifique le Nom-du-Père6 ", si " la psychanalyse... est un discours sans lequel le discours de la science n'est pas tenable par l'être qui y a accédé depuis plus de trois siècles,... si la psychanalyse est le poumon artificiel grâce à quoi on essaye d'assumer ce qu'il faut trouver de jouissance dans le parler pour que l'histoire continue "7 comment échappera-t-elle alors qu'elle aussi constitue un savoir à ce qu'elle dénonce ? Quel rapport au savoir doit-elle penser pour qu'elle puisse continuer à se soutenir d'être l'antidote de cette subversion du discours du Maître qu'a introduit le discours de la science ?

Et cette question se pose dans deux champs, et celui de la cure et celui du social dont Freud lui-même nous rappelait qu'il ne fallait pas les considérer différemment.

Dans la mesure précisément où ce à quoi la cure travaille, c'est à permettre au sujet de s'appuyer, de se soutenir sur la seule chose précisément sur laquelle il puisse en fin de compte s'appuyer, c'est-à-dire sur son manque. Mais il ne faut pas là nous cacher un risque, c'est que, ce que le dispositif de la cure induit, c'est aussi bien de transformer au maximum la vérité du symptôme d'un sujet en savoir ; et comment en ce cas, consentir à inverser la vapeur, et à ne pas nous dérober à tirer conséquences que soit inscrit au coeur même du savoir produit, ce " rien " qui présentifiera la place de la vérité pour le sujet.

Quelle doit être l'acuité de notre vigilance au sein de notre famille analytique, à quoi devons-nous être particulièrement sensibles pour ne pas venir prêter main forte à ce que nous dénonçons quand nous constatons les effets ravageurs de l'inflation du savoir des ex-pères. Quel mode de présence dans le social analytique doit-il privilégier pour ne pas " être collaboré " à la mise en congé du père réel d'abord, mais aussi plus simplement du sujet ?

Notes

1. - Mann E., Dix millions d'enfants nazis, Paris, Tallandier, 1988.

Bibliographie