Théorie psychanalytique

 
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L'évènement de Quincey

Auteur : Patrick Petit 13/07/1993

Bibliographies Notes

Les travaux ne manquent pas à l'heure actuelle, qui nous rappellent quelles ont été les conditions de production des concepts de "toxicomane", de "toxicomanie" dans la seconde moitié du siècle dernier. Y apparaît à l'évidence l'arbitraire juridique qui a présidé à la naissance de ces concepts et, subséquemment, l'espèce de forçage, de complète aberration que peut représenter, en particulier aux yeux d'un clinicien, le regroupement qu'on a effectué alors de certaines - certaines seulement - conduites d'intoxication volontaire sous le terme générique de "toxicomanies". Ce regroupement est ainsi fait que, à n'en pas douter, ont dû le commander avant tout à l'époque certains impératifs policiers : le souci de préserver, au mépris de la clinique, un ordre politique, économique et social donné. La preuve en est grammaticale à l'occasion : si l'on a très tôt renoncé à terminer en "isme" les toxicomanies aux drogues illicites (on ne dit plus "cocaïnisme" en effet, ou "morphinisme", mais "cocaïnomanie", "morphinomanie"), on continue de parler d'acoolisme ou bien de tabagisme...

En grande partie inspiré par ces travaux épistémologiques, le débat clinique actuel en matière de drogues et de toxicomanie se veut avant tout critique, et d'une critique plus déconstructive qu'autre chose. On y fait valoir que, n'était cette opération arbitraire justement que dénoncent ces travaux, il n'y aurait peut-être même pas lieu de parler de toxicomanie. L'usage de drogues participant de tableaux cliniques les plus divers et variés, argue-t-on, à ranger sous les rubriques aussi bien de la névrose ou de la psychose que de la perversion, il ne saurait s'agir que d'une sorte de symptôme. Comme tout symptôme, en tout cas au sens psychanalytique du terme, celui-ci serait à lire au regard de la structure psychopathologique qui le lie et l'ordonne, et non comme constituant une entité autonome. Le toxicomane (ou la toxicomanie), en conclut-on, n'existe pas, mais seulement des sujets qui usage de drogues...

On ne voit pas pourquoi, sous prétexte que la toxicomanie ne représenterait en aucun cas une entité autonome, il faudrait en déduire qu'elle n'existe pas. Dans le commentaire qu'il nous donne de son analyse du petit Hans, Freud est conduit à formuler, à propos de la phobie - névrose par excellence de l'enfance, ainsi qu'il le souligne -, une remarque identique : "La place à assigner aux phobies dans la classification générale des névroses n'a jamais été jusqu'à présent bien déterminée, dit-il. Il semble certain qu'on ne peut voir en elles que des syndromes pouvant affecter des névroses très diverses et qu'on n'a pas à les ranger au nombre des entités morbides indépendantes". Allons-nous en conclure maintenant que la phobie n'existe pas ? Les tenants de pratiques dites de déconditionnement s'efforcent depuis des années d'en convaincre leurs patients ; pour autant que nous puissions en juger, ils ne sont jamais parvenus chez eux qu'à déplacer le problème. Non seulement la phobie continue d'exister après cette remarque de Freud, mais ce n'est pas son défaut d'autonomie qui a empêché celui-ci d'en donner une description structurale on ne peut plus précise. N'est-il pas permis d'espérer la même chose à propos de la toxicomanie ?

Nous laisserons de côté la question de savoir si ce que, faute d'un terme qui serait plus approprié, nous continuerons d'appeler ici une toxicomanie, constitue effectivement ce que nous présentent de telles thèses : un symptôme, autrement dit - ce en quoi consiste un symptôme au sens de la psychanalyse -, une formation de l'inconscient. Une toxicomanie est-elle comparable à un lapsus, à un acte manqué, à un rêve ou à une phobie ? Ce dont il s'agit est-il à mettre sur un même plan qu'une forme de conversion hystérique, par exemple ? La drogue n'intervient-elle pas plutôt, chez le toxicomane, au regard de son échec à se confectionner un symptôme de cet ordre, et donc comme participant d'une formation de prothèse, ainsi qu'on a pu le suggérer ? Comme " addiction ", une toxicomanie n'est-elle pas plus exactement à ranger parmi ce qu'on pourrait appeler, en reprenant le concept mis en circulation par J. David Nasio, les formations de l'objet a ? Une chose est sûre : ne serait-ce que pour pouvoir avancer dans ce type de questions, encore faudrait-il commencer par ne pas tout confondre. La toxicomanie a fait l'objet de définitions qui sont ce qu'elles sont : pour la plupart, c'est vrai, inutilisables comme telles dans le champ de la clinique. Est-il pour autant permis d'affirmer, ainsi que le fait A. Delrieu pour les besoins de sa thèse (L'inconsistance de la toxicomanie), que ce que l'on nomme ainsi d'ordinaire recouvre "des pratiques multiformes, solitaires ou collectives, rituelles, initiatiques, ludiques ou symptomatiques" ? Jamais personne a-t-il sérieusement songé à désigner comme toxicomane le chamane du Nouveau Mexique qui utilise des champignons hallucinogènes, comme nous le téléphone, ou encore - usage rituel oblige -, le prêtre catholique qui "écluse" un calice de sang christique à chaque nouvel office ?

Le toxicomane n'existe pas, nous dit-on, mais seulement des névrosés, des psychotiques ou des pervers qui usage de drogues. Il est pourtant bien clair qu'être toxicomane et faire usage de drogues, ce n'est pas la même chose. Il y a actuellement, de par le monde, quelques dizaines de millions d'utilisateurs plus ou moins réguliers de produits psychotropes ; parmi eux, nous pouvons le supposer, des névrosés, des psychotiques, des pervers... bien peu sont toxicomanes. Non pas que, à l'intérieur de cette foule immense des consommateurs de drogues, seuls quelques uns seraient, au sens de la définition de l'OMS, pharmacodépendants. Ëtre toxicomane et être dépendant d'une drogue aussi sont deux choses différentes. Ëtre dépendant - c'est-à-dire être à même d'essuyer, à un moment donné, cette sorte de tempête intérieure en quoi consiste un " état de manque " (un syndrome de sevrage, d'abstinence) -, cela peut arriver à n'importe qui. Il suffit de se droguer pendant un certain temps et d'arrêter brutalement, sans prendre de précaution. En réalité, la catégorie des toxicomanes laisse tellement peu de s'imposer dans le champ de la clinique que même M. Zafiropoulos qui est le promoteur de la sentence "le toxicomane n'existe pas", ne peut faire qu'il ne la fasse rentrer par une porte après avoir tenté de la faire sortir par l'autre. Ainsi, par exemple, p. 67 de son ouvrage, "il importe, écrit-il, eu égard à la part prise par la position masochiste dans la clinique d'une fraction importante des consommateurs de drogues, et spécialement des junkies... " Qu'est-ce que c'est que ces "junkies" qui apparaissent tout à coup sinon précisément des toxicomanes ?

Dans mon idée - et sans que ceci doive nécessairement nous conduire à poser l'existence d'une structure spécifique, inédite au regard des trois foncières mises en lumière par Freud (névrose, psychose et perversion) -, nous ne pouvons faire l'économie de formuler, en matière de toxicomanie, une hypothèse structurale. Comment, en effet, sans une telle hypothèse, rendre compte d'un fait comme celui-ci, par exemple : que, si nous rencontrons effectivement, dans la clinique, un nombre important de sujets psychotiques qui font usage de drogues, il n'y en a pas qui sont toxicomanes ? Assurément, comme le dit Freud, " ce n'est pas tout un chacun qui, ayant eu l'occasion de prendre durant un certain temps de la morphine, de la cocaïne, du chloral ou autre, développe de ce fait une appétence pour ces choses ". Mais mon propos ici n'est pas de le démontrer. La toxicomanie n'existe pas, nous dit-on. Il faut partir de là. Si quelque chose est bien fait pour contredire une pareille affirmation, n'est-ce pas cette remarque que nous allons pouvoir faire, que ce dont il s'agit a vu le jour à un moment donné ? Ce n'est pas depuis toujours, en effet, que s'agissant de s'engager dans une relation addictive, un sujet a été en mesure de faire le "choix" de la drogue...

Quelque chose de comparable à la boulimie a-t-il jamais été observé durant le Moyen-Äge ou dans l'Antiquité ? Ou bien cette conduite est-elle apparue récemment, par exemple avec le discours dont se supporte notre moderne société de consommation, et comme se donnant pour mission, pour ainsi dire, d'interroger ce que ce discours, comme tout discours qui se respecte, comporte en lui-même de dimension proprement impérative ? La littérature rapporte certains banquets fabuleux, orgiaques, comme par exemple, pour ne pas parler de bacchanales, la célèbre "Cena Trimalchionis" que décrit si impitoyablement Petrone dans son Satiricon. A ma connaissance (là-dessus fortement limitée), il n'est nulle part fait mention - même chez Rabelais, où pourtant Dieu sait si l'on mange ! - de quelque chose de comparable à la boulimie. Est-il, avant une certaine date, fait observation de l'acte de manger - exception faite quand celui-ci implique de faire rotir son prochain, bien entendu -, comme une maladie ? Je ne saurais le dire... Concernant la toxicomanie, par contre, nous pouvons l'affirmer : le type d'addiction que nous désignons sous ce terme est venu au monde à un moment donné. N'était que ce seul fait, il mériterait que nous nous y arrêtions. Il n'est pas si fréquent, en effet, que nous puissions dater avec une telle précision l'émergence d'une entité nouvelle dans le champ de la clinique. Mais peut-être est-il permis d'espérer autre chose de ce détour, y compris qu'il nous permette d'asseoir de façon incontournable, non discutable, la nécessité où nous nous trouvons de proposer, en matière de toxicomanie - et paradoxalement, puisqu'il s'agit d'un point d'histoire -, une hypothèse structurale. Pour ne rien dire de l'analogie qu'il est possible d'entrevoir ici, entre le démarrage comme tel de la toxicomanie et l'entrée, toujours particulière, d'un sujet dans la drogue.

Je mentionnais plus haut ces travaux qui nous rappellent dans quelles conditions ont été produits les concepts de "toxicomane", de " toxicomanie " dans la seconde moitié du XIXe siècle. A cet égard toutefois, il convient de ne pas se méprendre. Que le besoin ait pu se faire sentir à cette époque d'apposer un concept discriminant sur certaines pratiques qui menaçaient de se généraliser, de se constituer en fléau, sans doute est un fait non négligeable. C'est le travail de la police que de tenter d'endiguer toute velléité de mouvement de foule. La police a donc fait son travail. Mais il faut bien voir que, justement parce que la police a oeuvré alors comme il se doit, en réaction, ce qui, à compter de ce moment, allait être appelé la toxicomanie était né... en fait un peu plus tôt. Précisément le jour où un brillant essayiste anglais, du nom de Thomas de Quincey, étant à court d'argent et imaginant, afin d'y remédier, de confier à un journal londonien - NB : déjà-là sous anonymat - certaines de ses Confessions, en vint par écrit à coucher cette question : " Comment un individu raisonnable en est-il venu à se soumettre de lui-même à un pareil joug de misère, à endurer volontairement une captivité aussi servile et à se charger en connaissance de cause d'une sextuple chaîne ? " Ceci concernant une assez fâcheuse habitude qu'il avait contractée, quelque vingt ans plus tôt, d'avaler de l'opium. En quoi est-il permis d'affirmer que, à ce moment effectivement, voient le jour ces toxicomanies que nous avons à traiter aujourd'hui, et qu'est-ce que ce moment est en mesure de nous apprendre concernant la structure même de ce dont il s'agit ? Voilà en somme la question qu'il nous faut nous poser.

Une remarque cependant avant que d'en venir au fait. Nous n'allons pas, bien entendu, ne serait-ce qu'afin de démontrer l'inexistence de la toxicomanie avant cette date que nous pointons (1822 pour la première parution des "Confessions of an english opium eater" de Thomas de Quincey) reprendre dans son détail l'histoire de la drogue depuis son origine. Mener à bien une telle tâche nous conduirait à revisiter dans ses moindres méandres l'histoire entière de l'humanité. Ces choses sont aujourd'hui suffisamment connues, sinon elles ont fait l'objet de publications tout à fait accessibles... nous pouvons, par conséquent, nous contenter de le rappeler sans autre forme de procès. Il y a un passé de la drogue qui ne se confond pas avec l'histoire récente des toxicomanies, un usage de drogues qui tend à se perdre loin dans la nuit des temps ; usage à des fins rituelles, pour ce qu'on croit en connaître, aussi médicinales. En l'occurrence, ce n'est pas ce passé de la drogue qui nous intéresse, mais ce que nous pouvons, à bon droit, au sens propre du terme, désigner comme ayant constitué l'évènement de Quincey.

Avec de Quincey en effet, quelque chose de neuf, de jamais vu jusqu'à lui, un pas, qui présente toutes les caractéristiques de ce que nous appelons une transgression, est franchi. Pour la première fois, quelqu'un témoigne de s'être emparé de l'une de ces drogues dont l'usage remonte, par delà le Moyen Äge et l'Antiquité, aux temps les plus reculés - drogues dont le maniement était exclusivement réservé jusqu'alors aux prêtres et aux médecins, donc à des pères symboliques, donc à des fins de maintien ou de retour à l'ordre (ordre social pour les premiers, bon ordre du corps pour les seconds) -, essentiellement à des fins de jouissance. Car là est le fait proprement nouveau : la drogue accompagnait les hommes dans leurs activités depuis des temps immémoriaux, ils avaient cru devoir y reconnaître bien des choses, y compris des messages des dieux. Certains, à n'en pas douter, avaient, bien avant de Quincey, déjà éprouvé les affres de la dépendance (cf. le stoïque empereur Marc-Aurèle : le premier toxicomane connu assurément, au sens de la définition de l'OMS)... il n'était encore venu à l'idée de personne que, à en user pour rien, on y puisse récolter une quelconque jouissance.

"Que mes douleurs eussent disparu était une bagatelle à mes yeux, écrit XYZ (puisque tel était son "pseudo"). Cet effet négatif était englouti dans l'immensité des effets positifs qui venaient de s'ouvrir devant moi, dans l'abîme des plaisirs divins révélés tout à coup. Je tenais une panacée - pharmakon népenthès - pour tous les maux humains. Je tenais tout à coup le secret du bonheur, dont les philosophes avaient disputé durant tant de siècles. Voici que le bonheur pouvait s'acheter pour deux sous, qu'on pouvait le garder dans la poche de son gilet : avoir des extases portatives bouchées en bouteille d'une pinte et expédier la tranquillité d'esprit en galons par la diligence".

Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur cette authentique "Verliebtheit" (énamoration) que connaît de Quincey à ce moment où, pour la première fois, il s'essaie à l'opium. Voici que, "tout à coup", le "secret du bonheur" s'offre à lui et, en l'espèce, sous la forme d'un objet de consommation somme toute assez courante ; quasiment sous la forme d'un gadget (cf. sa jolie expression de "portable ectasies" : extases portatives). D'un point de vue proprement psychanalytique, on s'interrogera pour savoir si, conformément à ce que Freud nous a appris du déclenchement d'un état amoureux, la drogue n'en vient pas à occuper pour lui alors la place de l'Idéal du moi ; plus avant, on se demandera quel(s) trait(s) de ladite drogue il retient, qui lui confère d'emblée assez de dignité pour assurer cette fonction éminente. Nous pourrions aussi imaginer pouvoir pénétrer plus avant ce qu'il est convenu d'appeler la psychologie de l'auteur. Ses Confessions obligent, nous disposons de suffisamment de "signifiants personnels" de de Quincey pour mener à bien une enquête de cet ordre. Mais, en l'occurrence, l'important n'est pas là : l'individu de Quincey ne nous intéresse pas tant que l'évènement qui se doit de porter son nom et dont les toxicomanies que nous rencontrons aujourd'hui - les toxicomanies au sens moderne - sont proprement l'effet (ou la répétition).

Il faut bien mesurer ceci : avec de Quincey, quelque chose vient au jour qui n'a aucun précédent, quelque chose qui n'avait encore jamais été rapporté par personne, pour la bonne raison que ceci n'avait encore jamais été rencontré, traversé par personne... Aussi notre homme a-t-il beau jeu de s'écrier, considérant tout ce qu'on a pu dire ou écrire avant lui sur le sujet de la drogue : "Mensonges ! Mensonges !" Nécessairement, lui-même n'avait pas, de la structure, la notion que nous pouvons nous en faire aujourd'hui, il n'avait pas lu C. Lévi-Strauss, quoiqu'indéniablement Kant, et peut-être aussi la Boétie et son essai sur la servitude volontaire. Pour cette raison, il pouvait ne pas se douter que cette expérience qu'il décrit, avant ce moment où lui-même l'accomplit, n'était peut-être tout bonnement pas possible, qu'il a fallu qu'un grand nombre de choses se passent, que s'opèrent un grand nombre de bouleversements dans le champ que nous appellerons grossièrement culturel, pour que, lui-même se présentant devant la drogue de manière totalement décalée au regard de ses prédécesseurs, il ne lui arrive pas ce qui, visiblement à l'entendre, est arrivé à tant d'autres avant lui, de passer tout à fait à côté de ce dont il s'agit. Cet "abîme de plaisirs divins révélés tout à coup" et dont assurément nulle part dans la littérature il n'est fait mention avant lui.

Thomas de Quincey est le premier toxicomane connu à s'être avancé sur la scène du monde pour y prononcer la formule désormais rituelle : "Je suis toxicomane". Il est le premier à avoir prié les médecins de lui céder le passage, au nom d'un savoir acquis sur la drogue et la jouissance. "Et par conséquent, dignes docteurs, comme il semble y avoir place pour d'autres découvertes, écartez-vous et permettez-moi de m'avancer afin de discourir sur la matière". Allons-nous maintenant dénier la réalité de ce qui s'annonce en ces termes, nous contenter d'affirmer : cela n'existe pas ?

Ainsi que le souligne G. Vigarello dans un article consacré au passé de la drogue, "de Quincey n'a pas utilisé un produit nouveau. Il n'a pas recouru à des doses inhabituelles. Il n'a pas exploité quelque découverte chimique. Son analyse pourtant, dans ses accents comme dans ses images, renouvelle de part en part l'évocation de l'entreprise provoquée par l'opium. Aucun des témoignages proposés jusqu'à lui ne lui ressemble. Aucune des expériences antérieures ne paraît même l'approcher". Cette remarque est essentielle, la drogue était là avant, en effet. Ce n'est donc pas de son côté qu'il nous faut nous tourner si nous voulons essayer de rendre compte de l'événement de Quincey. Ce n'est pas non plus forcément du côté de de Quincey lui-même, lequel, opiophage, n'est peut-être déjà qu'un effet de cet événement que je baptise de son nom... mais de quel côté alors ? Je citai à l'instant C. Lévi-Strauss : "Les drogues, nous dit celui-ci, ne recèlent aucun message naturel dont la notion même paraît contradictoire ; ce sont des déclencheurs et des amplificateurs d'un discours latent que chaque culture tient en réserve et dont les drogues permettent ou facilitent l'élaboration." Et ceci vaut, bien entendu, pour toutes les drogues, et pas uniquement pour les champignons hallucinogènes à propos desquels C. Lévi-Srauss croit devoir faire cette remarque. Ceci ne vaut-il pas en fait pour la moindre de nos idées ? D'où est-ce qu'on croit qu'elles proviennent, en effet, ces idées qui, "tout à coup", comme dirait de Quincey, nous traversent l'esprit ? Il faut croire que la possibilité même de la toxicomanie - je le répète : comme impliquant une position subjective tout à fait inédite vis à vis de la drogue et de ses effets - était comme déjà inscrite dans le discours de celui qui était l'Autre social de l'époque, c'est-à-dire dans l'inconscient, puisque, comme le dit Lacan, "l'inconscient c'est le social".

Depuis, on s'est souvent posé la question, pourquoi en Angleterre ? Pourquoi au XIXe ? Anthropologues, sociologues, historiens ont fourni, à ce propos, un grand nombre d'éléments, certains susceptibles d'être versés immédiatement au dossier de la clinique. Il faut bien voir que, s'il est permis de parler, ainsi que je le fais, de l'événement de Quincey, c'est pour autant que l'individu qui a porté ce nom, par delà son trajet propre, son histoire singulière, peut être considéré par nous comme ayant été le représentant de cette subjectivité nouvelle qui voyait le jour à son époque, subjectivité contemporaine de ce que nous disent les historiens : la naissance de l'individualisme, l'avènement des démocraties etc. De Quincey en outre, ne l'oublions pas, était ce que nous tendrions à appeler aujourd'hui un intellectuel. Il a été un des premiers écrivains à se commettre dans les médias. Pour cette raison, il était peut-être plus que d'autres au fait de ce nouveau discours qui voyait le jour à son époque, peut-être aussi, du coup, plus à même que d'autres de ressentir les effets de ce discours... lequel, bien entendu, nous le formulerons comme cela, se voulait être comme autant de solutions nouvelles apportées en réponse au malaise dans la civilisation. Mais qu'est-ce que le malaise dans la civilisation ?

On entend dire souvent que le toxicomane ne ferait que souligner, par son geste de se droguer, à moins qu'il ne l'y traduise, l'état présent de notre disposition, ou indisposition plutôt, à l'égard de ce que Freud désignait sous ce terme ; que le phénomène des toxicomanies, que croient devoir affronter aujourd'hui la plupart de nos sociétés organisées, ne constitue jamais lui-même qu'un symptôme de ce dont il s'agit. Il s'agirait de savoir s'il y a un peu plus en cela qu'une simple façon de parler. De telles propositions ont une portée si générales, en effet, paraissent si englobantes, qu'elles doivent obligatoirement circonscrire quelque chose de juste. Mais en même temps, il n'est pas certain qu'on sache toujours très bien de quoi il retourne lorsqu'on évoque le malaise dans la civilisation au sens de Freud. En général en effet, ce qu'on souhaite avant tout souligner en formulant de pareilles propositions, et aussi bien en assimilant les toxicomanes à la longue cohorte de ces êtres rebutés que nous voyons évoluer aujourd'hui au ban de nos sociétés - ces êtres qu'on appelle "déviants" lorsqu'on les suppose jouir de leur errance, "exclus" lorsqu'il n'est que trop visible qu'ils ne la supportent pas -, c'est que ceux-ci feraient les frais de l'actuel désordre du monde, autrement dit de quelque dérèglement social au sens large : économique, politique et culturel. Si c'est de cela qu'il s'agit, il convient de l'indiquer, il est sans doute très important de ne pas en lacher le fil, mais cela n'a rien à voir avec ce que Freud entendait désigner en parlant d'un malaise dans la civilisation...

Le Malaise dans la Civilisation, en effet, texte de Freud, n'est pas fait pour laisser accroire que, si les gens sont malheureux, s'ils sont, pour cette raison, conduits à se droguer ou vers toute autre extrêmité, délinquance, terrorisme, fanatisme etc. c'est parce que la société serait mal faite, par exemple. C'est vrai que la société est mal faite, nous dit Freud, et que nous y avons, par conséquent, encore de sérieux progrès à accomplir. Mais il convient d'observer ceci : son texte n'est pas un texte politique, mais un texte éthique, c'est-à-dire prépolitique, au sens (aristotélicien) de qui prépare à la politique. Ce dont il y est traité, non pas n'a pas de rapport, mais ne se confond pas avec le type de problèmes auxquels il nous est toujours loisible d'imaginer pouvoir remédier un jour grâce à de meilleurs aménagements.

On peut discuter sur ce qui serait l'apparent pessimisme de Freud en l'occurrence, mais poser les choses en ces termes n'est pas la bonne façon. Ce dont Freud entend nous signaler l'existence en parlant d'un Malaise - littéralement : d'un "Unbehagen", pas bon aise -, est quelque chose qui implique la présence, au coeur même de sa théorie, mais pour autant que sa théorie est elle-même congruente, isomorphe avec le champ dont elle prétend couvrir l'étendue, et champ qui n'est autre que celui que recouvre dans son titre le concept de "Kultur", d'un trou... et trou au regard duquel tout ce que nous accomplissons au titre de constituer notre activité humaine, échoue. Ceci concernant, aussi bien ces activités extrêmes ou extrêmistes que je disais à l'instant, que celles recommandées pour leur jouissance normale (normativée plutôt), que celles enfin dont ce n'est pas pour rien que Freud les tenait pour impossibles : éduquer, gouverner, psychanalyser. Ceci concernant tout spécialement, en fait, les discours du cadre desquels s'inscrivent toutes ces activités (les quatre discours décryptés par Lacan). "Il n'est pas entré dans le plan de la Création que l'homme soit heureux", nous dit Freud. Et ceci n'a rien à voir avec notre histoire, avec les événements de notre histoire, à concevoir comme autant d'accidents, de bonnes ou de mauvaises rencontres - notre histoire, même à l'affubler d'un "H" initial, ne signifiant peut-être rien d'autre à cet égard que le long enregistrement de nos échecs successifs à trouver un remède à ce malaise dans la civilisation qui n'en admet aucun, pour la bonne raison qu'il n'est pas lui, un accident, mais un effet de structure.

A mon avis, il faut pouvoir poser les choses en ces termes, en mesurer toutes les implications, non seulement à chaque fois qu'on s'apprête à dire à un toxicomane que, assurément, la drogue n'est pas La Solution - comme s'il y avait La Solution ! -, mais ne serait-ce déjà qu'afin de rendre compte d'un phénomène aussi dérisoire, en fin de compte, d'aussi sans importance que cet événement de Quincey qui nous retient présentement. La question que nous pose cet événement, nous pouvons, je crois, la ramener à ceci : qu'est-ce qui a bien pu passer par la tête de ce personnage (de Quincey), pour que, ingurgitant de l'opium à un moment donné ainsi qu'on le faisait pratiquement tous les jours à son époque, afin de pacifier ceci ou cela - une certaine migraine faciale le concernant, ainsi que quelques maux d'estomac -, il en vienne à affirmer : "Je tenais tout à coup le secret du bonheur dont les philosophes avaient disputé durant tant de siècles. Voici que le bonheur pouvait s'acheter pour deux sous... " Chose qui, je le répète, n'était encore, jusqu'à lui, apparu aux yeux de personne. Je dis que ceci a rapport avec ce en face de quoi nous met Freud en parlant d'un malaise dans la civilisation... Les limites imparties à cet article que je ne saurais formuler à ce propos qu'un commencement d'hypothèse.

Fin XVIIIe, début XIXe, qu'est-ce qu'il se passe ? On nous dit (les historiens nous disent) : un nouveau discours vient au jour, une nouvelle subjectivité. Rompant avec l'état de servage généralisé qui était à valoir jusqu'ici - le système de féalité ou de féodalité qui dominait jusqu'alors -, voici venu le temps de l'individualisme et des démocraties. Il faut prendre ces choses ainsi que Freud nous les donne : l'individualisme, la démocratie, ne sont jamais que de nouvelles tentatives d'apporter une solution à ce malaise dans la civilisation qui n'en admet aucune, et ne saurait en admettre... tentatives intéressantes aussi bien en ceci qu'elles laissent les individus libres sans doute, mais quand même pas tant que cela : libres surtout de s'apercevoir de l'effet de détermination qu'ils reçoivent du fait d'être parlants, de mesurer peut-être plus justement qu'ils ne pouvaient le faire jusqu'à présent ce qui est leur dépendance originelle à l'égard du signifiant. Lorsqu'un nouveau discours vient au jour, là encore, qu'est-ce qu'il se passe ? Notre expérience clinique nous permet de l'affirmer : alors tout un chacun, non seulement est en droit, mais ne peut faire qu'il ne se pose la question de savoir ce que ce nouveau discours lui veut. Che vuoï"? Mieux : comment ce discours le veut. Et chacun, bien entendu, d'en ressentir quelqu'angoisse... Avant, il y avait le Roi, la Reine, le diktat de l'Église, le Nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit... mais maintenant, ces repères ayant disparus, comment faire ? Comment être "in", "dans le vent" de ce discours ? Comment être "branché", "connecté", comment être "en phase" dirait-on aujourd'hui ?

Passons sur le fait que ce dont il s'agit ne correspond peut-être jamais qu'à une espèce de sortie de l'adolescence de l'humanité et sur le fait que ce n'est certainement pas par hasard si c'est justement à ce moment de la sortie de l'adolescence, à ce moment où invitation leur est faite de faire valoir leurs droits à l'autonomie, à l'autoréférence, que la plupart choisissent aujourd'hui de dépendre de la drogue... L'important, en l'occurrence, est ceci : de Quincey n'a pas plutôt fait paraître ses Confessions que celles-ci remportent un formidable succès de librairie. Il va être traduit en français, mal et incomplètement par A. de Musset, ensuite par Baudelaire... la suite on la connaît : cette expérience qu'il retrace ne va pas manquer de faire naître des vocations. Il va faire des émules. En fait, tout se passe comme si, pour un grand nombre de ses contemporains, qui sans doute avaient déjà quelque nécessité à voir les choses comme cela, ses Confessions leur apportaient la réponse.

Début XIXe, charriant avec lui de nouveaux impératifs éthiques, politiques, un autre contrat social etc. un nouveau discours voit le jour : le discours de l'individualisme naissant. Alors, chacun est prié de revoir ses positions. Sauf à être laissé pour compte, il convient d'être dupe de ce nouveau discours. Et voilà de Quincey qui apparaît et qui, s'emparant du symbole même de cet individualisme naissant - et là nous avons, non pas les " portables ectasies ", mais ce qui, assurément, nous en donne le modèle : ces gadgets qui, aujourd'hui encore, nous enchaînent à eux pour plus d'indépendance -, va montrer à tout un chacun qui est intéressé par cela, comment il y a toujours moyen d'échapper à l'angoisse que suscite ce nouveau discours, en l'occurrence dans une régression à l'état d'avant. Il va montrer comment, au lieu même de ces objets " portables " dont les historiens nous disent très bien comment et pourquoi ils ont commencé à se répandre à cette époque, justement parce qu'ils sont bien faits pour coller à ce discours de l'individualisme, bien faits pour assurer aux individus un peu plus de latitude (une plus grande liberté de déplacement etc.), il y a moyen de développer une forme de servitude pire que toutes celles qu'on avait pu, jusqu'à présent, connaître ou imaginer. Comment tout spécialement au niveau de cette drogue qui permet de se passer de tout et de tous, peut naître une forme de dépendance jusqu'approchant le besoin vital.

(...)

Notes
Bibliographie