Théorie psychanalytique

 
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L'espace du rêve (2)

Questions cliniques (10 avril 2010)

Auteur : Bernard Vandermersch 10/04/2010

Bibliographies Notes

Bernard Vandermersch - Elles sont donc peut-être approximatives. Je ne sais pas si on dispose actuellement d’une transcription de cette intervention de Charles Melman? Toujours pas. C’est formidable! Nous qui parlons ici avons immédiatement la transcription, Charles Melman n’a pas cette chance, bon. Alors…

Réactions de la table - Oh non, non!

Christiane Lacôte - Denise est là…

B. V. - Est-ce que c’est toi qui l’as faite?

Denise Sainte Fare Garnot - Ah non! Non!

B. V. - Alors elle ne sera pas aussi bien!  Voici ces quelques assertions:

1-    Le souvenir d’un rêve est cette partie qui comporte une adresse. Comme toujours c’est une formule pensée. Le souvenir d’un rêve est cette partie qui comporte une adresse. Donc pas tout le rêve, ni tout rêve.   

2-    Cette adresse donne son organisation au rêve. Je pense que ça veut dire que sous transfert, par exemple en psychanalyse, l’objet petit a sous-tend l’organisation d’un rêve et lui donne la structure. C’est pourquoi je lui ai donné la structure du fantasme.  

3-    Troisièmement,  ce que confirme cette troisième assertion, à savoir l’obscénité du rêve ;                                 

4-    Quatrième point : «le rêve se situera sur le bord de la symbolisation». Alors là c’est une citation tout à fait lâche, pas très sûre. Melman a insisté sur l’aptitude du rêve à  résoudre des problèmes laissés en suspens par exemple. Il arrive que, la nuit, le rêve donne des solutions à un problème de mathématique, de…. Moi ça m’est arrivé une fois! Ce n’est pas tous les jours, hein?  

ou d’aboutir à une satisfaction sexuelle achevée. Une satisfaction qui peut être énorme, modeste  ou quasiment nulle aussi… bon! Il faut quand même remarquer, ajoute C. Melman, que si Le rêve peut aboutir à une satisfaction sexuelle achevée, il  n’arrive pas à aboutir à la  satisfaction des besoins. Si vous avez mangé des harengs le soir, on peut rêver la nuit qu’on est à la fontaine mais, assez rapidement il faut se lever pour aller boire un coup… Donc il faut bien distinguer (la satisfaction sexuelle de la satisfaction des besoins). Il y a quand-même ce fameux rêve de Freud déjà cité ici. Freud, qui avait un énorme furoncle au périnée, rêve qu’il monte un cheval très confortablement. Je ne sais plus s’il s’était réveillé assez rapidement après, [mais le rêve était bien plus complexe]. Charles Melman dit aussi que  

5-    Le rêve ne se situerait pas dans le plan projectif de la réalité mais sur une autre scène. Ça m’a frappé parce que C. Melman parle de la réalité, de l’espace de réalité comme d’un plan projectif, ce qui me semble un peu… bon… intéressant, mais, à mon sens, ce ne peut pas être un plan projectif dans le sens topologique du terme, c’est-à-dire une surface sans métrique, extensible ou réductible à souhait.

6-    … mais, sur une autre scène où se maintient néanmoins  l’instance phallique…

Je pense que C. Melman s’appuie sur le fait que la censure est maintenue dans le rêve. En ce qui concerne les troubles du sommeil, ils signalent que le service rendu à cette instance phallique dans la journée précédente n’aurait  pas été tout à fait à la hauteur, n’aurait pas été satisfaisant.

Charles Melman a également fait des assertions sur La matérialité du rêve et sa texture que malheureusement je n’ai pas réussi à noter précisément. Je crois qu’il parle des matériaux universels du rêve. Est-ce que quelqu’un a le souvenir de ce qu’il avait dit? Non. Il faut bien dire qu’il y a beaucoup de difficultés dans l’abord du rêve. D’abord parce que, quand on parle du rêve, c’est toujours de ceux dont on se souvient, ou de ceux qui sont rapportés, mais le vécu même du rêve, s’il n’est pas noté immédiatement, disparaît. Qu’est-ce que c’est que ce vécu du rêve? Ça reste très difficile et… Donc nous avons tendance, enfin moi j’ai tendance, peut-être pas vous, à coller dans un premier temps rêve et inconscient, comme si la structure du rêve c’était la structure de l’inconscient, pour me corriger ensuite: «Attention! Le rêve n’est pas l’inconscient, mais une formation de l’inconscient». D’où souvent nos embrouilles. Le dogme nous apprend de l’inconscient qu’il est structuré comme un langage, la structure du rêve serait donc celle d’un langage, etc.

Je voudrais vous rappeler d’abord quelques une de mes affirmations de la dernière fois.

D’abord le rêve n’est pas l’inconscient mais une formation de l’inconscient et je l’avais mis en série avec d’autres formations  de l’inconscient. Là, tu (Roland) rappelles [contrairement à ce que je disais] que le sens du lapsus n’est pas toujours évident. Sur ce point je pense que tout «fourchement de la langue» n’est pas un lapsus. Par exemple, si tu lis un texte assez vite tu peux confondre deux lettres voisines: le «d» et le «t» par exemple. Bizarrement nous entendons quand même cette erreur comme un lapsus. On ne sait pas  ce que  ça veut dire mais on rigole quand-même…

Roland Chemama – Ce qui m’a frappé c’est que tu dis exactement le contraire de ce qui dit Colette Soler…

B. V. - Ah bon? 

R. C. – Pour toi si le lapsus est intéressant parmi les autres formations, c’est comme évident, alors qu’elle dit que le lapsus est intéressant parce que c’est là que le sujet est le plus dans le non sens, voilà!

B. V. - Il y a toutes sortes de lapsus, mais il y en a de tellement évidents. Celui que Freud rapporte du président de séance qui déclare: «la séance est close …» alors qu’il doit l’ouvrir, et qu’il la redoute particulièrement, etc.…

On peut garder cette question ouverte…

Si on s’intéresse au rêve, c’est qu’il donne accès au fantasme. Il faut bien se poser la question de ce pourquoi on s’intéresse aux rêves. C’est que nous lui prêtons quand même une valeur dans l’analyse. Freud dit «voie royale» pour l’accès à l’inconscient. Là-dessus Roland arrive et dit: «Quel inconscient»? Est-ce l’inconscient de Jung, est-ce l’inconscient de Freud, est-ce celui de Lacan? Est-ce le mien? Et donc ce n’est pas si simple et Lacan, nous le savons, dit, quant à lui, ne pas privilégier le rêve dans son abord de l’inconscient, alors même que, dans ses premiers séminaires, il a développé d’autres rêves apportés par d’autres analystes de façon très longue et même le rêve de Freud «l’injection faite à Irma».

Si le rêve donne accès au fantasme, c’est qu’il n’est pas une simple collection d’éléments refoulés mais qu’il doit participer de la logique du fantasme, c’est ce que j’ai essayé de développer la dernière fois à partir du travail de Marc Darmon dans ses Essais de topologie lacanienne. Cette logique distingue un matériel «alluvial», comme il dit, un dépôt qu’il appelle le côté inconscient, et d’autre part une grammaire, le «Ça», à savoir tout ce  qui dans la langue n’est pas Je. Donc cette logique est liée à un espace particulier que Lacan nous dit être un plan projectif. Le rêve, du seul fait d’être raconté, suppose un minimum de syntaxe et par hypothèse c’est le produit de la reprise par la grammaire du Ça — par un flux syntaxique donc, qui est forcément pris dans une temporalité qui est celle du langage — de ce dépôt  d’alluvions de l’inconscient refoulé. On peut voir ça comme ça. Raconter le rêve réintroduit nécessairement dans ce dépôt la temporalité de la pulsion qui n’est pas une temporalité métrique — ce n’est pas une temporalité repérable sur un calendrier, ce n’est pas mesurable — mais c’est quand même une temporalité qui se réduit à la scansion, la hâte, l’inhibition indépendamment de toute mesure.

Le rêve n’est nullement affranchi de la fonction phallique. Il reste une censure, ce qui suppose donc dans l’espace du rêve une certaine inscription du phallus. Alors j’avais donné quelques hypothèses concernant les espaces du rêve et de la réalité. Ton exposé recouvre en partie la question des rapports entre l’espace du rêve et l’espace du social. Est-ce que c’est le même espace? Y a-t-il une coupure entre les deux espaces, un passage entre les deux espaces, et de quelle nature? Manifestement, ils ne sont pas sans lien. L’espace de la réalité, là je suis bien d’accord avec Charles Melman, est un espace signifiant. Ce n’est pas un espace physiquement objectif, qu’on pourrait appréhender comme ça  sûrement, directement… Il y a du réel au delà de tout ça. Mais enfin, ce que nous appelons réalité, c’est une construction et ça c’est un apport de la psychanalyse, et qui est confirmé par le fait que cette construction peut se défaire dans des moments de dépersonnalisation. Nous savons donc que cet espace de la réalité est une construction fabriquée à partir de signifiants mais, c’est là où j’ajoute quelque chose, cet espace signifiant n’est pas un pur plan projectif. J’avais expliqué la dernière fois pourquoi il fallait penser l’espace signifiant comme un plan projectif, mais je ne reprendrai pas cela maintenant… C’est un plan projectif mais immergé dans l’espace physique. De ce fait — c’est peut-être une naïveté de ma part mais enfin — je considère que l’espace de la réalité dans lequel nous nous mouvons est contraint par l’espace à trois dimensions de la physique qui lui impose une métrique, qui fait qu’on est tel jour, telle date, qu’on a une date de naissance, qu’on a des parcours à faire, qu’on ne peut pas être à deux endroits en même temps, etc., etc.

L’espace du rêve est lui aussi un espace signifiant mais, à cause de la mise en sommeil des zones gnosiques du cerveau, celles qui justement intègrent et interprètent l’espace physique, il sera du même coup affranchi de certaines contraintes de la métrique de l’espace-temps. Des dates, des mesures, des durées. C’est un fait que, dans le rêve, on est dans un espace de récit, un espace qui est assez proche d’un espace de fictions, de contes où brusquement on peut se retrouver en Arabie et puis sans transition chez son analyste et puis une porte s’ouvre qui donne sur… Voilà  on est dans un monde qui n’est pas contraint par la métrique.

Les principes d’identité, de non-contradiction, j’avais dit la dernière fois, seraient liés à cette métrique  et c’est pourquoi le rêve en serait affranchi. Cela m’est apparu le point le plus discutable… mais c’est difficile de penser ces choses-là. Pourquoi c’est difficile? Parce que cette propriété qui fait que les principes d’identité et de non-contradiction seraient annulés est plutôt à attribuer aux «pensées du rêve», ce que Freud appelle les pensées du rêve. Il faut que je précise. Freud distingue le rêve manifeste du rêve latent auquel nous n’avons pas accès sauf à l’interpréter. Ce rêve latent est ce qu’il appelle le monde des pensées du rêve.  C’est là, dans ces pensées du rêve, que se trouverait aboli le principe de non-contradiction. Si vous prenez le rêve de «l’injection faite à Irma» par exemple, on y voit défiler Otto, ensuite le docteur M qui est blanc comme un mort et puis etc. etc. À ce niveau-là, il n’y a aucune contradiction. Sans doute c’est loufoque, ce type qui dit qu’il y a une infection mais que ça ne fait rien car il y a de la dysenterie qui va s’y mettre et l’infection va s’éliminer. C’est complètement idiot, mais la succession des personnages n’est pas en-soi contradictoire. C’est au niveau des pensées du rêve que les propos contradictoires surgissent[1]. Freud l’illustre par l’histoire du chaudron. Cet affranchissement du rêve des principes d’identité et de non-contradiction, c’est donc une propriété de l’inconscient plutôt que du rêve lui-même tel qu’il est rapporté. D’autre part, il n’est pas certain que ce soit des propriétés de l’inconscient. Je vais devoir m’en expliquer un peu plus tard.

 L’immersion du plan projectif dans l’espace à trois dimensions, immersion qui me semble une condition incontournable de la réalité, se traduit par un encombrement excessif de cet espace. C’est-à-dire que l’espace de notre fantasme ne peut pas rentrer dans l’espace de la réalité sans perdre quelque chose. Ce qui se traduit par l’existence d’une zone de l’espace de la réalité où deux points de l’espace signifiant devront cohabiter en un seul point de l’espace de la réalité. Comme en un seul point de la réalité ne peut se tenir qu’un seul objet, l’un des deux points de l’espace signifiant doit être refoulé de la représentation. Si on accorde un petit peu de crédit à cette affaire d’encombrement excessif, il faut donc que quelque chose de notre espace fantasmatique disparaisse de l’espace de la réalité. Dans le cas du cross-cap, c’est la ligne d’interpénétration verticale avec le point F qui résulte de ce fait, mais dans toutes les immersions du plan projectif dans l’espace, que ce soit le cross-cap, la figure de Steiner ou la figure de Boy, quel que soit le type d’immersion, il y a toujours une ligne d’interpénétration (qui n’a pas la même forme). Il y a toujours un excès de la surface du plan projectif dans l’espace à trois dimensions. On pourra donc dire que cette ligne d’interpénétration est le lieu des signifiants qui subissent cette exigence d’être refoulés de la représentation. C’est elle, cette ligne, à mon avis, qui représente le phallus plutôt que le seul point ф.

Quel que soit le type d’immersion donc elle existe. Comment se manifeste concrètement dans l’espace de la réalité cette ligne d’interpénétration puisqu’elle est inévitable? Elle se manifeste concrètement bien qu’on ne la voie pas, de même qu’on ne voit pas notre point aveugle. On a tous à l’endroit où le nerf optique arrive à la rétine, un point où  il n’y a pas de cellules, cônes ou bâtonnets. C’est un endroit aveugle. Pour autant, nous n’avons pas devant nous, nous ne promenons pas avec deux trous noirs devant les yeux. Nous sommes aveugles à ces points aveugles. Il n’y a pas de raison que nous soyons sensibles à ce quelque chose de notre espace signifiant qui doit disparaître. On peut penser que le retranchement de l’objet a est un effet de cela. À vrai dire, c’est peut-être trop rapide et trop systématique comme déduction, mais dans la mesure où l’espace du langage est incorporé comme le dit Lacan, et que  c’est même lui, cet espace, qui fait notre corps de s’y incorporer, il y a donc quelque chose du corps signifiant qui doit être évacué  pour pouvoir cohabiter avec notre corps anatomique et c’est peut-être ainsi qu’on peut entendre d’une façon topologique  la nécessité du – j.

Alors que dans le rêve vécu, du fait de la levée de cette contrainte — puisqu’on n’est plus dans un espace physique — l’objet a sera moins interdit de séjour. Il ne sera pas obligé d’être  évacué parce que là l’espace peut se déployer, d’où l’obscénité du rêve. Ça me semble se vérifier dans beaucoup de rêves féminins. Je suis frappé par le caractère beaucoup plus «petit a» des rêves féminins que des rêves masculins qui me semblent un peu plus conceptuels...

Réaction dans la salle : Ce n’est pas vrai ça…

B. V. - Ce n’est pas vrai? Bon! C’est faux! C’est vrai que c’est faux à partir des rêves qui ont été apportés ici, mais il me semble quand même que dans les rêves des femmes, il y a un peu plus d’objets, du caca, du regard. Par contre, effectivement, ça ne vaut que pour mon expérience qui est quand-même limitée, la dimension urinaire est quand même plus fréquente dans les rêves d’homme.  Pourquoi Lacan a-t-il supprimé cette dimension du flot urinaire de la série des objets ? Il n’est pas réductible à l’objet anal ni au – j du phallus. Peut-être faudra-t-il qu’un jour, on revienne à cette histoire d’ambition et de flot urinaire avec l’opposition du continu de la miction et du discontinu de l’éjaculation, reprenant l’opposition entre la concaténation opérée par le signifiant et le continu du réel.

Délivré donc de sa condition d’immersion dans l’espace à trois dimensions, le plan projectif du rêve ne présente plus cette ligne d’interpénétration. Il n’y a donc pas nécessité du rejet de l’objet a de la représentation dans le rêve. Mais il reste que l’espace du rêve est un plan projectif, c’est-à-dire une structure hétérogène qui comporte au moins un point qui fait exception à la loi générale qui soumet les autres points. Le plan projectif est un espace qui est apparemment homogène mais si vous le coupez en deux, vous obtenez deux morceaux hétérogènes, à la différence de la sphère. Si vous coupez une sphère en deux, vous obtenez deux demi-sphères ou deux disques (c’est équivalent). En revanche, si vous coupez un plan projectif en deux, d’un côté vous avez une bande de Moebius et de l’autre un disque.

C’est donc un espace qui n’est qu’apparemment homogène. Quand il est immergé dans l’espace à trois dimensions, apparaît cette ligne d’interpénétration qui montre où se trouve l’au moins un point d’exception qu’il recèle, le phallus. En effet, si vous enlevez la zone qui contient la ligne d’interpénétration, il ne reste qu’un disque banal. Mais quand le plan projectif n’est plus immergé, il y a une apparence d’homogénéité. L’au moins un point d’exception est partout et nulle part. Il n’est pas repérable comme tel. Et pourtant, si vous venez à couper ce plan projectif apparemment homogène, eh bien, une partie sera möbienne et l’autre sera un disque, sans que vous puissiez savoir à l’avance la répartition.

En résumé, donc, quoique masqué et même s’il n’est pas repérable, il y a, néanmoins, dans l’espace du rêve cet au moins un point d’exception de l’instance phallique en droit situable en tout point du rêve. L’espace du rêve comporte donc l’instance phallique et la vectorisation qu’elle implique mais il serait affranchi de deux choses: d’une part de la nécessité d’un certain type de refoulement lié à l’encombrement dans l’espace trois D de la réalité, d’où peut-être son obscénité et d’autre part, de la métrique de l’espace-temps et donc de ces contraintes. Question en suspens et en litige parce que j’essaie de me discuter un peu moi-même…

R. C. – Non, non, on va te parler aussi, on ne va pas te laisser tout seul…

B. V. - Oui, sinon ça deviendrait vite autiste! Alors le lien entre l’absence des principes d’identité et de non-contradiction et l’absence de métrique n’est pas très clair, parce qu’en fin de compte c’est la loi du signifiant en général, et pas seulement dans le rêve, de ne pas connaître ces principes. Ce n’est pas une propriété spécifique de l’inconscient ni du rêve, c’est une propriété du langage lui-même que le signifiant ne connaisse pas le principe d’identité. Le signifiant est par définition différent de lui-même, c’est-à-dire que l’être humain, l’être parlant, est confronté de toute façon à l’absence du principe d’identité et de non-contradiction. C’est une illusion de croire que nous vivons avec ce principe d’identité et de non-contradiction, et comme le faisait remarquer Lacan, il y a que sa chienne qui le prenait toujours pour lui, qui ne se trompait jamais. Tous les autres prenaient Lacan pour autre chose, pour un grand maître, pour un… Bref! Effectivement ces deux principes, qui «en principe» assujettissent nos énoncés, sont communément transgressés sans faire scandale. En dehors de la dispute conjugale, où on essaie — avec plus ou moins de bonne foi — de discuter logiquement: «Tu n’avais pas à faire ça!», «Mais c’est toi qui a commencé!» Bon. Il n’y a que dans l’effort de pensée logique que ces principes sont convoqués. C’est pourquoi, d’ailleurs, ça produit un effet d’aphanisis du sujet. Pour l’instant, j’espère que vous n’êtes pas encore complètement dans le coma, car c’est l’effet  que ça fait en général.

Donc paradoxe! Ces principes qui supposent la réduction du signifiant à la lettre — les principes d’identité et de non-contradiction ne s’appliquent pas au signifiant mais à la lettre — pourraient donc plutôt se retrouver dans l’inconscient, si celui-ci est bien fait de lettres comme on le dit. D’ailleurs, Charles Melman faisait remarquer que le travail du rêve pourrait faire aboutir un problème de logique resté irrésolu, mais aussi atteindre la jouissance sexuelle, c'est-à-dire à l’objet et non plus à une métaphore, l’objet étant identifié à la lettre n’est-ce pas…  Ce serait donc plutôt dans l’inconscient que le principe d’identité s’appliquerait, puisque chaque élément n’y est plus signifiant mais représentation de choses, c’est-à-dire de l’identique à soi. Enfin, notons en passant que ce principe d’identité qui régnerait dans l’inconscient du fait qu’il y aurait des représentations de choses, ne suffit pas à lui faire supporter un message. Pour Lacan, il n’y a pas de crachose, comme il le dit dans Le moment de conclure.

Il n’y a pas de «crachose», c’est-à-dire de lien direct entre le mot et la chose ; vous ne pouvez pas «cracher la chose» en parlant, sans la médiation de l’imaginaire, du sens, et c’est pour ça qu’il dit le mot «fêle a chose» c’est la fêlure, comme la cloche fêlée, le mot – fêle a chose.

Dans L’insu que sait..., il nous dit: «à la dérive, voilà où est le vrai quand il s’agit de Réel» ; la dérive, ce n’est pas innocent, c’est drive, c’est Trieb, la pulsion, c’est-à-dire qu' «à la pulsion, voilà où le vrai est renvoyé quand il s’agit de Réel» et c’est l’inévitable irruption de la jouissance quand nous sommes confrontés au Réel puisque… c’est le point où il n’y a pas de vérité à proprement parler… Enfin, non, je vais trop vite là, je ne sais pas comment dire, mais enfin voilà: le vrai est renvoyé à la pulsion, mais il faudrait peut-être voir si on n’a pas quand même à partir de là, à faire quelque chose. Lacan dit qu’à ce moment-là, «Freud sur le rêve, il rêve un peu»!, qu’il accorde trop d’importance au savoir inconscient et que le savoir inconscient ne nous mène qu’à une chose: c’est qu’on se goure! Bref!…

Ce point rejoint la partie de mon programme non étudiée, concernant la texture de l’espace du rêve. J’avais dit, la dernière fois, qu’il y avait deux points importants quand on parlait de l’espace, il fallait d’abord parler de la texture de cet espace, de quoi il est fait, de continu ou de discontinu, et puis quels sont les éléments de cet espace, de cet ensemble, puisqu’en mathématiques, pour peu que j’en sache, ensemble et espace sont deux mots qui peuvent aller l’un pour l’autre à condition de penser que l’espace est un ensemble de points. Alors, est-ce qu’il est fait de signifiants ou de lettres? Si je le fais de signifiants, c’est un espace continu. Pourquoi? Parce que le signifiant, c’est de l’un, mais c’est de l’un sorti de l’Autre et qui ne vaut que d’être différent de l’Autre et de lui-même, c’est-à-dire que le signifiant ne s’isole qu’un temps, avant de retomber dans l’Autre. C’est ce fameux schéma en pelure d’oignon où Lacan montre que… l’Autre en tant que lieu du signifiant ne peut que contenir le signifiant mais que, ce signifiant ne peut exister qu’à se démarquer de ce lieu. Il ne peut, donc, se démarquer de ce lieu que le temps de représenter le sujet en éclipse et de retomber dans… ce que Darmon évoque sous le nom de "glu", de "colle". Il ne faut pas entendre le langage comme une série, comme un sac de mots, de mots distincts qui font gling gling dans le sac, mais d’une substance continue gluante. Dans cette première conception, ce serait un espace continu.

Dans la deuxième, si je le fais de lettres, ce serait – je pense - un espace discontinu dans lequel, incidemment, le théorème du point fixe ne s’appliquerait pas, car le théorème du point fixe ne s’applique qu’à un espace continu. Dans un ensemble [compact, fermé et borné] qui se transforme continûment en lui-même il y a au moins un point qui n’est pas transformé. Si c’était cela [la structure de] l’inconscient, il n’y aurait pas de point fixe dans l’inconscient. C’est pourquoi je pense que le rêve et l’inconscient ce n’est pas la même chose, parce que dans le rêve il y a un point fixe, une instance… phallique, une instance qui est un point d’exception, où le théorème s’applique.

On retrouve la difficulté de séparer ce qui serait l’espace du rêve rêvé de celui du rêve raconté ou plus exactement l’espace de l’inconscient et l’espace du récit du rêve ; dans cette conception il faut distinguer ce que serait l’inconscient, lieu de recel de lettres rejetées, ces alluvions comme dit Marc, et le travail nocturne de la pulsion qui injecte en ce lieu, dans ce bric-à-brac, sa temporalité spécifique et son orientation pour en faire l’aventure énigmatique du rêve où Freud et nous-mêmes tentons de lire le désir de l’Autre, mais où surgissent tout aussi bien la jouissance intrusive et c’est l’objet de notre séminaire de cette année de voir – désir ou jouissance - de quoi il s’agit dans le rêve… j’ai encore un petit peu de temps?

Le travail d’Angela sur l’objet dans le rêve, votre travail sur la lettre dans le rêve, montrent que ce sont des questions qui nous prennent de savoir, quand nous nous occupons d’un rêve dans la cure, sur quoi on travaille. On peut penser que le rêve tente d’enrober la jouissance attachée à la lettre dans le flot signifiant mais qu’il persiste souvent dans un rêve un reste littéral où s’attache l’objet. Nous parlons le rêve, nous le racontons, mais dans le récit du rêve il reste souvent une alluvion, un reste du matériau inconscient parfois enclos dans ces pancartes, enfin pas seulement les pancartes relevées par Christiane, mais parfois la formule détachée du texte comme celle de la triméthylamine.

D’ailleurs quand Christiane a parlé de ces pancartes j’ai immédiatement fait un rêve avec une pancarte. Je transfère, c’est formidable ! Je ne vais pas en dire grand chose... parce que (rires) c’est très embêtant (rires). C’est un énoncé surmoïque et qui en plus… (rires) En voilà le minimum… (rires) Ah comment c’est ? J’ai fait exprès de ne pas le noter…

Enfin l’idée est la suivante: dans une petite ville à côté de mon village natal, je vois une pancarte, une pancarte d’ailleurs qui dans la réalité devrait se situer ailleurs bien sûr, et, qui plus est, est écrite en italien - je ne suis pas du tout originaire de l’Italie - et en plus dans un faux italien: «Mystérieux sas [«sas» qui voudrait dire «sois» en italien, ce qui est faux] mais si on n’a pas trop d’argent…» Ce qui m’a intéressé c’est qu’il y avait cette inscription «SAS» qui en fait est un sigle, c’est «Scandinavian Air Service» mais c’est aussi une collection (rire) où je n’ai jamais lu qu’un seul livre où on racontait une histoire avec un fantasme sexuel tout à fait évident. Je passe… ce que je veux dire c’est qu’il reste les lettres là où se trouve condensé un énoncé surmoïque assez surprenant. «Sois mystérieux!» Franchement! J’ai plutôt un idéal de clarté, je voudrais être clair! (rires)… mais on voit bien que dans le rêve… Bon!

Je vais plutôt rapporter le rêve d’une dame, donc (rires), de 40 ans qui a deux filles. C’est un rêve que j’ai déjà rapporté il y a une dizaine d’années mais qui me semble intéressant. Cette dame aimerait avoir un troisième enfant et la veille, à l’occasion du baptême d’un neveu, le père de son concubin que je vais appeler Dupont lui a dit: «alors tu ne vas pas me faire un petit Dupont!». Elle en ressent un vif sentiment d’injustice parce que, un, c’est son concubin qui ne veut pas faire d’enfant, deux, si elle ne s’appelle pas Dupont, elle, c’est parce que son concubin ne veut pas se marier pour des raisons disons «soixante-huitardes» ; elle, elle ne demanderait pas mieux. Elle porte un nom breton comme son père qui est pourtant lui, d’une famille aux 3/4 corse, 1/4 breton. Elle fait donc le rêve qu’elle va dans un restaurant corse où on la fait attendre de façon manifestement intentionnelle. Au bout d’un moment excédée, elle dit avec une force qui la surprend elle-même «Andiamo!» prononcé dit-elle à la romaine c’est à dire en mangeant les lettres «gnamo!» et alors sa mère arrive portant deux énormes plats délicieux.  

Alors elle associe, c’est quelqu’un qui va plutôt bien, elle associe gnamo, les gnomes, dans sa tête, elle voit G N A M 0 , gnome, sa peur des gnomes dans l’enfance, mais aussi j’nomme (je nomme, jeune homme?) puis «me llamo»,  je m’appelle, en espagnol. Et, à ce moment là, elle se souvient que l’expression «à la romaine» ce n’était pas seulement gnamo mais «gnamo maniar!» : «allons manger!» et dans maniar, incidemment, il y a toutes les lettres de son prénom. Dans le rêve, donc, il s’agit de quitter les lieux où on refuse de lui donner à manger parce que, pas plus que son père, elle n’a le nom corse qui conviendrait. C’est un restaurant corse où on refuse de lui donner à manger, et elle sait que c’est parce qu’elle n’est pas corse. Voilà, c’est ça qu’elle pense dans son rêve.

Là où l’idéal de prestance lié au nom propre défaille, est humilié en quelque sorte, là où le nom propre qui suture la faille de l’être du sujet défaille, c’est l’objet qui monte sur la scène en quelque sorte en suppléance. Cette affinité du nom propre avec la lettre et l’objet peut donner à penser qu’il y aurait un nom propre inconscient fait d’une séquence littérale inscrite comme un matricule mais même à y reconnaître un pur non sens c’est sans doute donner trop d’identité au sujet que de lui assigner un nom propre inconscient. On a beaucoup critiqué «Pordjeli» mais il y a quand même tout ce dépôt d’alluvions qui reste propre à chacun et ce qu’évoque Colette Soler n’est pas à rejeter totalement, ce fait qu’il y ait ces éléments irréductibles, identiques à eux-mêmes, qui constitueraient l’inconscient. Mais bien sûr il n’y a pas que l’inconscient, il y a le «Ça».

R . C. - sauf que pour elle c’est pas la lettre d’ailleurs mais c’est plutôt au niveau de la sonorité

B. V. - la sonorité, oui.

C. L. - oui c’est ça c’est très curieux!

B. V. - mais lettres et phonèmes, [ce n’est pas sans rapport]. Lacan a…

Freud voulait attacher son nom à la découverte de la signification du rêve, qu’une pancarte soit apposée à son nom à Bellevue mais les lettres de la formule de la triméthylamine qui figure dans le rêve inaugural de ce travail gigantesque et qui est l’occasion de cette découverte ne me semble pas constituer un nom secret bien singulier. Le mystère qui se dévoila le 24 Juillet 1895 au Docteur Sigmund Freud, est que le rêve est l’accomplissement «Erfüllung» d’un vœu, mais «Erfüllung» en allemand c’est aussi le remplissage, vous «erfüllez» votre plein d’essence! 

Ce rêve, comme celui de ma patiente, témoignerait donc que ce vœu freudien du rêve, c’est peut-être un peu réducteur ce que je vais dire, est plutôt de se sortir d’un mauvais pas, de se sortir de la brèche ouverte dans l’être par le signifiant et ravivée par l’atteinte à la prestance du sujet. L’occasion du rêve, c’est la persistance des symptômes d’Irma qui le met en difficulté par rapport à la famille d’Irma, lui, le grand Docteur Freud, c’est la blessure narcissique par les paroles du beau-père dans le cas de ma patiente. Il s’agit donc de sortir de la honte, liée aussi au désir et au rapport au désir, par une solution qui fait feu de tout bois en fin de compte. Alors, c’est pourquoi le rêve, la révélation du mystère du rêve, c’est la réalisation d’un vœu, mais enfin ça ne nous dit pas pour autant ce qu’on a à faire dans la vie, si ce n’est que nous apprenons que nous avions ce vœu là, bon… mais aussi tout ce matériel. Il y a une ambiguïté dans les textes freudiens avec le point de l’ombilic du rêve que j’ai pu vous soulever la dernière fois, qui pose la question des rapports du rêve avec l’inconscient. Le rêve produit là où il y a cette brèche ouverte dans l’être par le signifiant, est-ce qu’il est «produit par» l’inconscient ou est-ce qu’il est «posé sur» la brèche de l’inconscient? Lacan parle de l’ombilic du rêve comme d’un trou refermé et qu’«au niveau de son réel […] c’est bien comme formant des images c’est-à-dire comme tout entier imaginaire que le corps subsiste».  Lacan donne à concevoir que l’ombilic serait un lieu fermé et en même temps le lieu de production d’images. Autrement dit on est un peu dans l’embarras ; est-ce parce qu’il n’y a rien, S(A) barré, pas de réponse de l’Autre, que surgit là le monde du fantasme ou bien est-ce que le rêve est ce qui sourd, du verbe sourdre, par l’orifice inconscient. Vous voyez qu’il y a une ambiguïté dans les textes qui n’est pas levée. Je peux relire rapidement le texte de Freud…  je n’ai pas été trop long jusqu’à présent?

C. L. - non, pas du tout!

B. V. – p. 578: «Dans les rêves les mieux interprétés, on doit souvent laisser un point dans l’obscurité, parce que l’on remarque, lors de l’interprétation, que commence là une pelote de pensées de rêve qui ne se laisse pas démêler, mais qui n’a pas non plus livré de contributions supplémentaires au contenu du rêve. C’est alors là l’ombilic du rêve, le point où il repose sur le non-connu ou le non-reconnu. Les pensées de rêve auxquelles on arrive dans l’interprétation doivent en effet, d’une manière tout à fait générale, rester sans achèvement et déboucher de tous côtés dans le réseau inextricable de notre monde de pensée. D’un point plus dense de cet entrelacs, enfin ce n’est pas «un point», c’est un endroit, d’un endroit plus dense de cet entrelacs, s’élève alors le souhait de rêve, comme le champignon de son mycélium».

L’idée freudienne est ambiguë. D’une part l’ombilic du rêve, le point où il repose sur du non connu laisserait plutôt entendre que le rêve est simplement posé à l’endroit du non connu, mais après, quand il dit qu’il s’élève comme le champignon de son mycélium, on a plutôt le sentiment que le champignon naît du mycélium, n’est-ce pas? C’est simplement pour situer un point d’interrogation et que Lacan n’éclaircit pas trop en évoquant cette affaire d’ombilic, oui l’ombilic autrefois a été ouvert, c’est par là que… mais maintenant il est fermé… et pourtant ce serait de là que viendrait le rêve. Autrement dit, est-ce que le rêve est une formation imaginaire du corps substituée à la non réponse de l’Autre ou est-ce qu’il est un message qui nous vient directement de l’Autre, des «profondeurs», sous la forme du champignon magnifique?

C’est une question concernant l’idée freudienne de l’existence d’un ensemble noté «pensées du rêve» sous-jacent aux propositions formulées explicitement dans le rêve. Pourquoi, s’il existe un ensemble bien sensé de pensées fermement articulées, appelé ensemble des pensées du rêve, pourquoi le rêve se donne-t-il tant de mal, travail du rêve dit Freud, pour supprimer les connecteurs logiques, du moins ceux qui permettraient de clarifier le vœu du rêve, alors que Freud dit par ailleurs que le rêve n’aurait pas à sa disposition ces connecteurs. Il dit deux choses un peu contradictoires: d’un côté il dit que le travail du rêve c’est de supprimer les connecteurs mais il dit d’un autre côté que le problème c’est que le rêve n’a pas à sa disposition de connecteurs.  D’où ma question: s’agit-il de retrouver les pensées du rêve qui seraient déjà là en attente d’un «oniromancien» ou bien s’agit-il de lire «Autrement» le texte du rêve: «voilà comment toi tu peux l’entendre!». Là-dessus Roland me demande: «Et toi, quelle est ta pente?» Je ne m’attendais pas à un coup bas aussi… justifié (rires) et je réponds, oui, c’est très bien il faut sans doute parfois faire entendre un vœu mais qui sera toujours hypothétique quand même, plus ou moins. Mais surtout disais-je en jouant de l’équivoque qui pourrait faire entrevoir l’objet pulsionnel en cause qui lui n’est pas hypothétique… Comme le dit Roland toujours, là plus qu’ailleurs peut-être, ce qui va permettre d’articuler désir et jouissance, c’est l’objet a, équivalent de jouissance et cause du désir ; bon ce n’est pas seulement Roland Chemama qui le dit mais c’est quand même fermement dit.

C. L. - C’est du Lacan.

B. V. - En tout cas, c’est intéressant. Dans le rêve, c’est par l’objet a que quelque chose se trouverait dit, qui justifie l’intérêt que nous apportons au rêve, au delà du sens. Dans le rêve rapporté par ma patiente il se montrait un peu de lui-même, c’est un rêve de femme. Pascale Belot-Fourcade me demandait s’il existait un espace du rêve féminin qui reprendrait en quelque sorte les caractères de l’espace de la jouissance féminine tel que le formalisent les formules de la sexuation. Je ne peux pas répondre là, maintenant. Pour y répondre il faudrait confirmer que l’espace du rêve est bien celui du fantasme et, à partir de là, voir si dans le rêve s’exprime le sujet du fantasme féminin ou la particularité de la position féminine quant au fantasme, à savoir qu’elle se trouve supporter l’objet a de son homme. On n’a pas tellement travaillé le rêve féminin dans ce sens mais est-ce qu’il situe l’embarras d’une femme par rapport à sa position dans le fantasme dans lequel elle est amenée à rentrer, fantasme de l’homme? Est-ce que le rêve situe sa position dans son propre fantasme, parce que comme tout sujet elle est née du fantasme? Ce qui pourrait le mieux nous guider dans cette question d’espace, pensais-je, serait de s’attacher à ce qui se passe quand on passe de l’un à l’autre, de l’espace du rêve à l’espace de la réalité au réveil, je pensais ça, mais en même temps ce que tu as souligné me donne à penser qu’il faudrait aller un peu plus loin, de l’espace du rêve à l’espace de la réalité dans son ensemble, de la réalité politique. Selon Lacan, l’inconscient c’est qu’on ne rêve pas seulement quand on dort (suite des définitions!), c’est-à-dire qu’on se réveille pour pouvoir continuer à rêver tranquillement et ce qui se passe, en tout cas, quand on passe de l’espace du rêve à l’espace de la réalité, c’est qu’il y a sûrement un changement d’espace puisque le rêve s’efface immédiatement quatre vingt dix neuf fois sur cent. Ce qui va dans le sens de ce que j’avance, à savoir que dans l’espace de la réalité l’espace du rêve ne rentre pas. Il y a une incompatibilité d’espace, cause de l’effacement. Cet effacement, bien sûr, Freud en parle tout autrement ; il en parle en terme de force de censure, de répression, etc. mais je pense que, sans enlever toute idée de censure qui est bien là — puisque l’espace de la réalité est un espace profondément censuré par le bon sens commun — ça pourrait donner à penser du mécanisme de cet effacement qui ne serait pas lié à un mécanisme thermodynamique, je veux dire à un conflit de forces, mais à une incompatibilité d’espaces. Le champignon du rêve doit s’effacer quand il apparaît dans un espace contraint par la réalité ; voilà, c’est assez intuitif voire un peu illusionniste. Le problème de la topologie c’est qu’on peut s’en servir aussi pour avoir réponse à tout! C’est un peu comme le fétiche… mais «je crois quand même» qu’il y a là une idée. L’idée est d’attribuer certains effets, comme l’oubli du rêve, à des causes topologiques plutôt qu’à un rapport de forces ou en tout cas de tenter une élucidation du mode d’exercice de la censure phallique, voilà. 


Notes

[1] «Les douleurs d’Irma ne sont pas à mettre à ma charge, car elle en est elle-même responsable en refusant d’accepter ma solution. Les douleurs d’Irma ne me concernent en rien, car elles sont de nature organique, absolument impossible à guérir par une cure psychique. Les souffrances d’Irma s’expliquent de manière satisfaisante par son veuvage (triméthylamine!), auquel je ne peux rien changer en effet. La souffrance d’Irma a été provoquée par une injection imprudente de la part d’Otto etc, etc.»

Bibliographie