Théorie psychanalytique

 
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L'enfant et la psychanalyse

Auteur : Christiane Lacôte-Destribats 26/01/1994

Bibliographies Notes

Le livre écrit par Jean Bergès et Gabriel Balbo est un livre clair, dense, plein de ce courage alerte qui, dans la clinique de l'enfant réunit et oriente mimiques, postures, images, signifiants et lettres selon la complexité temporelle particulière à la psychanalyse, celle de l'anticipation et celle de l'après-coup ; rythme dysharmonique où les ponctuations de l'interprétation exposent le nouage entre réel, symbolique et imaginaire.

Point de temps linéaire donc, ni pour la cure ni pour quelque métapsychologie qui verrait dans la particularité de l'analyse pour enfants un prétexte pour faire exception à la rigueur d'une discipline qui met au principe de sa recherche l'irruption de l'achoppement.

Netteté du propos : "Pourrait-on concevoir un abord de la psychopathologie infantile qui ne soit ni génétique ni évolutif ? ... Le transfert, sans lequel il ne saurait y avoir de psychanalyse, ne peut en aucune façon être rapproché d'un processus évolutif, cognitif, ou de ce qui intéresse la psychologie de la conscience, génétique ou pas."

Style et construction du livre sont congruents à cette position théorique : nous avons là l'un des premiers livres de psychanalyse lacanienne à propos de l'enfant. Point de narration donc, car le récit sur ces sujets est toujours un peu religieux par la passion des origines et le culte pathétique des miracles et des deuils. Pas de rhétorique ou réduite à un minimum pour porter cette clarté d'écriture : le ton est retenu et, nous arrêtant sur les nombreuses implications entrevues par ce qu'opèrent quelques propositions, nous force à lire, nous met, sans préambule, au travail.

Le texte mêle donc aridité et trouvaille. Nous y sommes soulagés de ce qui abêtit souvent les textes sur la psychanalyse d'enfant : la compassion, la sympathie voyante ou exaltée, le terrible manque d'humour hystérique, ou encore la patience dépressive, tout cela hagiographiquement injonctif, normatif, éducateur, légiférant ou pervers.

Des phrases souvent courtes ; des questions et des propositions de réponse. L'exploit de reprendre sans esquive les chapitres et les impasses que l'étudiant de psychiatrie et de psychologie trouve dans ses cours, pour les situer autrement. Modestie de ces départs, relevé expert et ouvert des autres choix cliniques et théoriques, et le terrain, sillon après sillon est labouré : la motte de terre soulevée par une lame courbe est complètement et patiemment aérée et retournée. 

Ouvrez le livre à n'importe quelle page, vous pouvez le lire. Non que les précédents chapitres n'y aident, mais pas plus que les suivants. Pas plus qu'il n'y a de stades dans ce qu'on appelle trop vite " l'évolution " de l'enfant, pas plus il n'y a de progression linéaire dans ce livre qui critique l'emphase qui ferait penser à une continuité du sans-forme à l'apothéose. Règle conceptuelle, règle d'écriture.

Quel est donc le propos de chaque chapitre ? J'oserai parler de sa proximité avec les "Exercices spirituels". Car si le livre n'est pas religieux, il est, dans son aridité, spirituel au sens où, de la même façon et sur chaque point il met en oeuvre quelque chose qui n'est pas seulement conceptuel mais aussi éthique : sans le dire, sans insister, ce livre effectue à chaque chapitre le nouage borroméen et tresse lisiblement ensemble les trois " dit-mensions " lacaniennes du réel, du symbolique et de l'imaginaire. Talents de la discrétion de ceux qui n'usent pas des noeuds pour la prestance de leurs conférences, clin d'oeil ironique et humilité artisanale de l'acte de les nouer sur chaque question, ces noeuds, précisément, inlassablement. Livre d'exercices donc, à faire avec les auteurs. On comprend alors que le livre ne calcule pas ses préliminaires et ne prenne pas de précaution : tout exercice, dès le premier, est opératoire car la radicalité qui y est atteinte est structurelle à chaque fois. Exercice écrit à deux - plus une - et qui doit sans doute beaucoup à l'art du contrôle où le détachement des énoncés les renvoie à des options nettes sur la structure.

Ce que nos auteurs repèrent comme " les principes décisifs de la fonction de répétition " révisent radicalement dans la seconde topique freudienne la première théorie des pulsions, et entraînent donc la contestation globale de l'idée de stade et de développement génétique. " Sans doute, écrivent-ils (I chap. 2), la fonction centrale conférée par Lacan au signifiant apparaît-elle comme l'un des rejetons les plus vivaces de cette révolution, ainsi que l'accent mis dès lors sur le réel, qui vient destituer le traumatisme de son historicité pour le situer topologiquement, c'est-à-dire dans une logique du lieu qui est celle de l'impossible - c'est-à-dire au-delà de la représentation imaginaire et de l'hypothèse supposant le symbolique. On comprend dès lors à quel point la conception de "genèse" apparaît impropre à rendre compte de ce que la clinique quotidienne et avant tout la conduite de la cure ont d'hétérogène et de réfractaire, aussi bien à la notion d'origine qu'à celle de développement. " D'emblée ce livre marque que le mouvement du désir est opposé à toute métaphysique de l'équilibre, de la normalité, d'une harmonie à-venir ou perdue ; l'accent est mis sur le refoulement et le hiatus qu'il constitue. Mais alors, pourra-t-on dire, comment se situent les divers handicaps, moteurs et mentaux pour lesquels les psychanalystes d'enfants sont si souvent consultés ?

Prenant directement la question concrète de la demande des parents à ce sujet, nos auteurs écrivent donc : " Élaborer la demande ou la non-demande parentale revient à dégager les parents, à les délester de l'enfant narcissique qui les encombre, afin de pouvoir repérer comment jusque là il s'y comportait en maître. " (I chap. 5).Il ne s'agit donc pas là du banal hiatus entre une image d'enfant idéal et une " réalité ". Trop souvent, en effet, la psychanalyse d'enfants s'appuie et se borne par " la réalité ", une réalité symétrique de cet imaginaire idéal à quoi elle s'oppose en se définissant comme obstacle, limite, difficulté. La rigueur lacanienne de cet ouvrage ne limite pas son propos, ici, à la chute des images idéales et à la simplification consécutive de l'idée de deuil. L'enjeu de l'imaginaire est approfondi par ce qu'ils appellent l'anticipation dont l'efficace est le symbolique même.

" Cet autre imaginaire, quel est-il ? C'est l'enfant narcissique, l'enfant belle Image, l'enfant du désir ou l'Imago de l'enfant, celui que ses parents désiraient mais qu'ils n'auront pas eu, puisqu'il est celui qu'ils auraient voulu être, et qu'ils s'illusionnent reconnaître ou retrouver en celui qu'ils ont réellement procréé. " (ibid.) " Que par son échec et la désillusion correspondante leur enfant réel ne se superpose plus assez étroitement à l'Imago de l'enfant narcissique du désir, que l'écart soit trop important, et c'est tout ce qu'ils en avaient anticipé qui s'écroule ? Le travail de l'analyste va élaborer l'échec de l'anticipation symbolique après l'avoir écoutée : "anticipation symbolique qui seule permet d'articuler à l'imaginaire propre au discours courant quelque chose d'un réel que le symbolique anticipe. " (ibid) Quoi de plus simple et de plus vigoureux que de prendre en compte la prématurité du petit d'homme, de mettre en place la nécessité consécutive de l'anticipation prise dans le désir des parents ? Quoi de plus justement posé dans sa complexité temporelle que cette anticipation faite - surtout par la mère - de la fonction toujours immature chez l'enfant par le fonctionnement lui-même et la jouissance qu'il entraîne ?

L'anticipation n'est pas seulement ce qui marque un écart entre fonction et fonctionnement ; elle est corrélée à la demande (II chap. 5) : " Ce n'est pas de la réponse à la demande que naît l'écart, c'est de ce que la demande elle aussi anticipe : c'est-à-dire de ceci qu'elle est prise dans la subjectivité qui est déjà coupure. "

A quelles conditions la fonction, comme fonction phallique va-t-elle " tempérer ", c'est-à-dire réguler le débordement du fonctionnement ? Et on voit ici l'ampleur du trajet et l'ambition du propos puisque le terme de fonction y est polysémique, il va de la fonction organique à la fonction logico-mathématique telle que Lacan l'inscrit dans le tableau de la sexuation du séminaire Encore. La réponse n'est pas psychologique, mais éthique (III chap. 1) : " La mère peut-elle faire preuve d'assez d'abnégation pour pouvoir échanger une éventuelle jouissance autre contre une jouissance phallique hors-corps, hors le réel du corps ? " A ce passage, problématique, est suspendue l'anticipation dans sa fonction symbolique qui permettra à l'enfant de prendre ses propres marques.

Si la polysémie du terme de fonction n'est pas démontrée dans ce livre, le caractère opératoire de cette polysémie y est décrit. On peut lire quelques éclairs vifs sur l'importance de cette anticipation pour la constitution de la fonction comme phallique, dans son écart avec le fonctionnement. L'absence de cette anticipation chez le drogué rend compte du caractère de son addiction à la drogue ; son absence chez le phobique également fait par exemple que " le point de fuite pour l'enfant se précipite au fond de la bouche maternelle ".

Ce qui est articulé à l'anticipation est le concept d'inscription signifiante.

(II chap. 5) " Au même titre que Freud doit faire intervenir la notion de frayage dans une acception très proche de celle d'inscription, Lacan emploie l'expression d'inscription signifiante parce qu'elle semble propre à rendre compte des rapports nécessaires entre le signifiant et la lettre. Pour nous, nous sommes enclins à considérer que cette expression rend compte d'une certaine articulation entre la fonction et Le fonctionnement. " Voilà donc l'écart où se définit, pour nos auteurs, le terme : " les inscriptions signifiantes sont celles qui spécifient chez un sujet comment fonctionne pour lui telle fonction... Il faut déchiffrer ces signifiants. Il ne s'agit pas de se préoccuper seulement des objets, qui passer à côté du corps - il ne s'agit pas qu'avec eux le psychanalyste devienne un colporteur " (ibid). D'un trait est marqué là l'horizon de perversion toujours possible dans l'analyse d'enfant quand elle se norme à une réalité, que ce soit celle du répertoire d'objets partiels circulant, ou celle d'un récit d'événements où se tiendrait celle du handicap de l'enfant.

L'inscription signifiante n'est pas l'écriture ou l'impression de la réalité ; elle est situable dans le fil de ce que Freud situe dans son texte sur la construction en analyse : " La part de vérité dans une construction en analyse est bien plus thérapeutique que le souvenir refoulé et son retour " (ibid.). On comprend dès lors que nos auteurs rapprochent la fonction de l'inscription signifiante " de celle de la lettre aussi bien dans sa littéralité que dans son acception de courrier " (ibid.).

Le beau texte (IV chap. 4) qui introduit le chapitre intitulé " l'affect dans son rapport à la fonction et au fonctionnement " articule l'écart constitué par cette inscription signifiante entre fonction et fonctionnement et articule cet écart avec la tempérance - cette régulation phallique - " à rapprocher de ce "coup de foudre" freudien qui déborde entièrement par excès de facilité de frayage dans la douleur ". Cette inscription suppose un support. " Le fonctionnement suppose d'avoir été anticipé par la fonction, mais cette supposition ne prend effet réel que du signifiant qui s'y inscrit et qui l'inscrit... c'est dans la mesure où la fonction fonctionne, c'est-à-dire produit du fonctionnement, que peut se situer le support. Car la fonction est susceptible d'anticiper le fonctionnement : la fonction est un trou de signifiance puisqu'elle est phallique et que le phallus n'a pas de signifiant et que le S2 (ou savoir inconscient) que cela représente, attend d'un S1 (c'est-à-dire d'un signifiant maître : par exemple le savoir et la compétence de la mère) de prendre signifiance. Les chaînes de signifiance du fonctionnement tournent autour du trou de la fonction et c'est de cette manière que le fonctionnement renvoie à ces fonctions réelles que sont les orifices, les trous du corps, autour desquels tourbillonnent les signifiants du fonctionnement . " Voici le trajet parcouru de la polysémie du terme de fonction.

Aux psycho-motriciens, aux herméneutes du dessin d'enfants, aux orthophonistes, il est ainsi montré, par l'accent mis sur la fonction, comme fonction phallique que (V chap. 1) : " dans la cure analytique l'emploi d'une technique est un leurre quand elle n'est pas marquée du sceau de la castration " ; ou encore que " toute motricité est symbolique " (IV chap. 2). Pourtant, il nous semble lire quelques embarras à propos de l'emploi du dessin dans l'analyse d'enfants. Pourquoi ne pas aller jusqu'à poser qu'il n'est pas indispensable ? Le livre parfois le suggère. D'un autre côté si on parle de son emploi, le définir comme " négociation avec le signifiant " n'est pas très éclairant. Il est certain que l'analyste est partie prenante dans le dessin d'enfant ; il est assuré également que le dessin (V chap. 1) " pour signifiant qu'il soit, a besoin d'être lu par celui qui m'écoute, cette lecture en révélant l'inscription signifiante telle que l'écriture la recèle ". Cependant on ne voit pas très nettement l'articulation qui est faite entre inscription signifiante, lettre et dessin.

Et pourtant, la notion de leurre qui était introduite dans ce même chapitre et que nous aurions nous-même volontiers inscrite dans la problématique de la fiction, aurait pu, peut-être, éclairer par retour ces embarras. Ou bien même, nous détacher complètement de l'emploi du dessin dans l'analyse d'enfant en tenant l'essentiel : le rôle indispensable du fonctionnement du leurre.  

Reprenant ainsi Lacan : " L'enfant s'engage entre frustration et Œdipe dans la dialectique du leurre, pour satisfaire ce qui ne peut l'être, à savoir le désir de la mère. " Dans le leurre il ne s'agit pas de le satisfaire, mais de le tromper, ce qui suppose le désir de l'Autre, remarquent J. Bergès et G. Balbo. Et l'un des passages cliniques les plus vifs de ce livre est celui qui retrace le cas de cet enfant atteint de la maladie de Little : (ibid.) " Quand au jeu du leurre, il subit ici, lui aussi, un destin particulier : c'est l'image réparée de son enfant qui sert de leurre à la mère et du même coup le jeu du leurre est confisqué à l'enfant ; il est incapable de leurrer puisqu'il représente la frustration de la mère par ailleurs aveugle vis à vis de lui. D'autre part, il est leurré lui-même par la mère, les rééducateurs, les kinésithérapeutes. " C'est sur ce point exact que pourra se faire, par la mère, le deuil de cette image ; selon le futur antérieur : " il n'aura pas été... ", et que le leurre va pouvoir être rendu à l'enfant dans sa fonction structurante. Le leurre est essentiel pour que l'inscription signifiante se déplace et prenne sa fonction séparatrice.

C'est dans la complexité des relations entre la mère et l'enfant, dans ces déplacements opérés sur ce que la mère anticipe, et sur la manière dont elle anticipe que le livre renouvelle tout ce qui peut être dit de la séparation.

La lucidité de ce texte sur l'impact global du transitivisme est particulièrement féconde.

Si la mère ne peut être trompée par le jeu du leurre dans ses relations avec son enfant, ou si, encore, par quelque disposition, elle devine au lieu de lire, elle anticipe la fonction, mais " pour produire un effet de miroir purement spatial " (II chap. 3). Or le transitivisme est comme la négation de l'éprouvé de l'autre. " Il y a une négation propre à la pensée transitiviste qui est toujours la négation du réel éprouvé de l'autre afin que l'autre éprouve spéculairement et réellement ce qu'il est supposé devoir éprouver de la part de celui qui le situe dans son transitivisme. "

N'allez pourtant pas croire, disent les auteurs dans un sourire, que vous, névrosés, échappez à cela et que le transitivisme soit circonscrit à la pathologie des psychoses.

(II chap. 3) " Je souffre du coup que reçoit l'autre, peut-être sans souffrir... Je crie mais je ne sens rien, mais cela veut dire que je sais très bien ce qu'est la douleur, que j'attribue à l'autre. C'est là un trait par lequel naît le masochisme. "

Quant au transitivisme qui anime les passions des réunions de synthèse, il faut lire les lignes ironiques de ce livre pour voir à quel point la supposition du savoir est une tentation pour l'analyste : (chap. de conclusion) " Un tel transitivisme est également repérable dans une cure analytique quand le dire de l'analysant poste l'analyste à "éprouver" ou à "ressentir" à partir de ce qu'il entend, ce dont il va soutenir ce qu'il formule à son patient. Une intervention ou une interprétation se soutenant d'un tel transitivisme ne jamais de doute, mais témoignent de l'aphasie dans le transfert. " Il faut lire cette page violente où se trouvent interpelés les penseurs de la " mimesis " et ceux de l'indicible.

Cependant le transitivisme est interne à la découverte freudienne semble-t-il, au coeur de l'invention de la psychanalyse : " Il y a du parler au rêver, du rêver au parler transitivisme. Car ce concept n'est pas seulement signifiant du raté dans la structure, il est propre à la structure même. Le discours du rêveur est dans un rapport de transitivité par rapport au rêve dont il parle. C'est l'interprétation, le discours et le désir de l'Autre qui coupure au sujet d'advenir. " (ibid)

Par ses scansions le livre nous réveille de toutes parts. Nous en avons relevé quelques unes parmi toutes celles, nombreuses qui nous mettent au travail et nous orientent avec leurs auteurs avec la passion pour le désir de parler.

Notes
Bibliographie