Théorie psychanalytique

 
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L'enfant du savoir

Auteur : Claire Kahn 14/04/1994

Bibliographies Notes

C'est d'un enfant que je vais vous parler, la structure clinique sera envisagée en tant que structure subjective, individuelle, organisée par le symptôme, et non en tant que catégorie clinique.

Antoine, je l'appellerai ainsi, se trouve en situation d'échec scolaire massif. Dès la grande section de maternelle avait été proposé un redoublement, refusé par les parents. Le CP s'est d'autant plus mal passé qu'Antoine est tombé sur une maîtresse, " un véritable dragon ", avec laquelle il a aussi redoublé son CP. Sa scolarité s'est poursuivie cahin-caha, de redoublement en changement d'école, jusqu'à aboutir à sa marginalisation par rapport au système scolaire, et ce malgré la multiplication de soutiens de type orthophonique, rééducation, soutien scolaire, etc.

Ce n'est pas sans réticence que ses parents l'amènent à l'âge de dix ans : Antoine a déjà fait une psychothérapie de six mois, sans résultats. Le père met beaucoup d'espoir dans la nouvelle " école " qu'il a trouvée pour son fils : une classe unique de douze élèves de tous niveaux, instruite par une femme, ancien professeur de philo, ceci à son domicile.

Ce n'est qu'un an plus tard, à onze ans, qu'Antoine commencera véritablement sa cure, sur les conseils de l'une de ses orthophonistes, estimant que l'enfant a davantage besoin de parler que d'être rééduqué.

Antoine est un enfant adopté, premier fils d'un couple dont le père est gynécologue-obstétricien. Trois ans plus tard, la mère se trouve enceinte, puis à nouveau trois ans après, elle a donc eu, comme cela, deux autres garçons. Ses parents sont allés le chercher à l'âge de six mois, ils souhaitaient une fille, mais lorsqu'ils ont vu ce garçon si mignon, blond aux yeux bleus, ils l'ont choisi. Depuis, ils lui fêtent deux anniversaires, celui de sa naissance, et celui de son arrivée dans sa famille ; jusqu'au jour où les petits frères ont râlé... Ils sont aussi allés visiter avec lui la pouponnière, et, depuis tout petit, lui ont longuement expliqué son adoption.

Ce qui est assez remarquable, c'est la façon dont cet enfant s'exprime. On pourrait dire que son symptôme, le " je ne sais pas " à l'école, est tout entier contenu dans son discours. Extrêmement volubile, sans césure, ni silence, il frise parfois l'incohérence. Les associations se succèdent à un rythme soutenu, au point que son discours devient parfois diffluent, il est difficile d'en suivre le fil. C'est un discours envahi par l'imaginaire, vous ne savez pas toujours où s'arrête la réalité et où commence la confabulation, où s'arrête le cauchemar nocturne et où commence la rêverie diurne.

Dans son adresse à l'autre, le sujet (de l'énoncé) vacille d'autant plus qu'il est confronté à l'impératif du désir de l'autre, et sa volubilité ainsi que la liberté syntaxique qu'il prend lui permettent alors d'énoncer deux propositions tout à fait contradictoires quant à sa position. " Ça fait bouche-trou " ai-je noté quelque part au cours des séances.

D' autre part, il est toujours gai, il raconte les pires histoires de monstres avec une gaîté uniforme.

Enfin, Antoine a des formulations langagières tout à fait personnelles, qui, même si elles peuvent être parfois poétiques, sont du côté de la métonymie et non de la métaphore. Par exemple : " Je ne suis pas dans mon plat ", " je suis très mouvementé ", " les deux larves qui coulent du nez ", " quand vous avez les nerfs tendus, que vous arrivez tout au bout des nerfs, il ne reste plus qu'un fil qui va craquer ".

Vous imaginez volontiers, que même si une poésie ou une leçon d'Histoire a été apprise par coeur à la maison, lorsqu'il s'agit de la restituer à la maîtresse, le résultat final est fort différent du texte de départ, même si le sens y est, le mot à mot, lui, est impossible.

En ce qui me concerne, il s'agissait, au travers de cet énoncé si chargé, de dégager une énonciation possible. " Le sujet ne sait pas avec quoi il parle, on a besoin de lui révéler les éléments proprement signifiants de son discours ", dit Lacan. Pendant plusieurs mois, Antoine ne me parle que de ses cauchemars, marqués par l'angoisse de dévoration, d'engloutissement maternel. Il n'y a pas de dialectisation, derrière toute tentative d'établissement d'un petit autre rival surgit le monstre maternel prêt à le dévorer, son père lui-même mange les enfants qu'il met au monde. J'ajoute que ces cauchemars, quotidiens depuis sa plus tendre enfance, le mènent régulièrement dans le lit de sa mère, d'autant plus aisément que " papa est de garde " - ceci jusqu'à une date assez récente. C'est en me demandant de quelle façon émerger de cet envahissement imaginaire, quel fil conducteur attraper, que j'entends soudain parler d'une soeur jumelle, dont la fonction signifiante sera confirmée dans la suite de la cure. " - Oui, me dit Antoine, j'aimerais parfois être une fille pour ne pas avoir à me bagarrer. Mon deuxième frère, il s'appelait d'abord Céline, puis au bout de six mois on a vu que c'était un garçon alors on l'a appelé Martin. " A ma question de savoir comment l'on reconnaît une fille d'un garçon à la naissance, il répond : " par le front, les filles sont plus pâles, elles crient moins fort ."

Je fais venir la mère : " Mais Antoine, tu sais bien que les filles n'ont pas de zizi ! " Et il enchaîne sur l'opération au ventre qu' il a eue lorsqu'il avait cinq ans, on lui a bien enlevé quelque chose (il s'agissait d'une hernie ombilicale).

Son histoire est résumée là par lui : adopté à l'âge de six mois, ses parents souhaitaient une fille, et il a eu deux naissances, on lui fête bien ses deux anniversaires. A la séance suivante, qui, je dois le dire, était une séance supplémentaire, car on était au début de Juillet et les valises étaient déjà prêtes, Antoine enchaîne : " J'ai réfléchi à la question, je n'ose pas la poser à Papa parce que je suis trop timide. Il est médecin, et en plus gynécologue alors il sait tout ! J'ai peur qu'il ne me dise "tu ne sais rien" ! "

La question, je la devine d'après l'exposé très embrouillé qu'il me donne sur sa théorie sexuelle infantile, où se mêlent visiblement les explications scientifiques et savantes du père, à l'imaginaire propre de l'enfant : conception orale du coït, où " les smatozoïdes partent à la recherche des globules ", " il faut qu'il trouve le bon trou, le bon endroit, et quand il l'a trouvé ils se beaucoup de bisous et sa queue se coupe et ça y est ça fait un bébé ", " les smatozoïdes qui sont dans les deux boules remontent dans le corps jusqu'à la bouche et hop! ils passent dans la maman ".

Théorie du coït et de la fécondation s'entremêlent dans un fantasme de disparition de l'être ainsi créé, englouti dans la gueule grande ouverte de la mère prête à dévorer le spermatozoïde dont la queue se coupe, disparaissant comme les enfants mangés par le père, à peine nés.

L'élision du " per " du " smatozoïde " indiquerait le lieu du refoulement où viendrait s'articuler son fantasme originaire. C'est par le biais d'un père " sachant trop " qu'aurait été marquée l'impossibilité pour son fils de se poser sa question à lui, d'un père refusant toute énigme, qu'aurait été barrée pour l'enfant la question de son origine symbolique. En effet, l'adoption ne s'est pas faite sans difficulté pour ce père obstétricien. Si la mère était " prête à tout " pour avoir un enfant, le père, lui, était très hostile à l'adption, par peur de l'inconnu, de ce qu'on ne sait pas sur l'hérédité de l'enfant, et puis parce qu'il avait deux cousins adoptés n'ayant appris leur adoption qu'à l'âge de dix sept ans, et qui avaient tous deux " très mal tourné ".

Une fois acceptée cette idée de l'adoption, il s'est produit un véritable renversement : " Je n'ai fait qu'un enfant dans ma vie, c'est Antoine. Adopter un enfant, c'est ce que j'ai fait de plus beau dans ma vie. " Lorsque nous sommes allés visiter la pouponnière avec lui, ça a été une illumination, il a pris chaque enfant dans ses bras, qui s'est aussitôt arrêté de pleurer. Le père en est même devenu presque un militant de l'adoption, après avoir effectué une spécialisation en stérilité.

C'est dire que la question du savoir se règle avec les connaissances, qu'à toute question on trouve toujours une réponse.

Craignant de ne pas savoir élever son fils, il s'est armé de tous les conseils possibles de spécialistes en adoption, il a voulu qu' Antoine " sache " très tôt : dès six mois celui-ci avait comme livre de chevet un livre sur l'histoire d'un enfant adopté ; son père a devancé toute question de son fils. " Tu as eu deux mamans, lui dit-il, une de coeur et une de ventre. " Planches anatomiques à l'appui, il lui a expliqué la reproduction, mais aussi la digestion, la respiration, etc...

Dans le séminaire sur Le désir et son interprétation, Lacan articule la question du refoulement originaire, et du sujet de l'énonciation, avec ceci que " l'enfant, au départ, ne doute pas que toutes ses pensées soient connues. La pensée participant de cette dimension du non-dit, en tant que pour qu' il y ait non-dit il faut un dire au niveau de l'énonciation, du discours de l'Autre. Pour que puisse se produire le refoulement, il faut qu' à un moment l'enfant s'aperçoive que l'adulte, qui connaît toutes ses pensées, ne les sait pas du tout. " " Et c'est précisément par l'intermédiaire de cet "il ne sait pas" de l'autre qui est le lieu de ma parole, le gîte de mes pensées, que peut s'introduire le "Unbewusst" dans lequel va entrer, pour le sujet, le contenu du refoulement. " " Ce par quoi à l'origine le sujet se constitue dans le procès de la distinction de ce "je" de l'énonciation d'avec le "je" de l'énoncé, c'est la dimension du n'en rien savoir. " " C'est dans la découverte que l'Autre n'en sait rien de ses pensées, que s'inaugure pour lui la voie par où le sujet va développer cette exigence contradictoire du non-dit, et trouver le chemin difficile par où il a à effectuer ce non-dit dans son être, devenir un Sujet qui a la dimension de l'inconscient. "

Ainsi, le " je sais tout " paternel, son refus de l'énigme, est venu faire obstacle à la constitution de la métaphore chez l'enfant, qui, par son symptôme du " je ne sais rien ", restitue en quelque sorte cette énigme, cet inconnu, ce non-su, effacés par le père.

Je voudrais dire quelques mots sur deux autres symptômes, non pas apparus mais énoncés au cours de la cure, énoncés par l'enfant, bien que reprenant l'énoncé parental ou de l'entourage.

Le premier " je ne me défends pas ", renvoie aux cauchemars et à la dévoration maternelle avec la dimension phobique qu'elle implique, mais aussi à sa position féminine en tant qu'il ne peut s'identifier à son père tel qu'il existe dans le discours de la mère. Celle-ci était en effet venue s'effondrer : " Je ne supporte plus mon mari, il est extrêmement autoritaire, il sait tout, il a tout fait, tout vu, tout entendu, il a toujours raison. " Mère qui par ailleurs se gardait bien de se laisser entamer, elle ou ses enfants, par les colères paternelles.

Le second, " je n'ai pas de mémoire ", signifiant qui renvoie, bien sûr, à sa filiation méconnue (Antoine était d'ailleurs un enfant particulièrement passionné par le Moyen Age, ainsi que la Préhistoire), mais qui renvoie aussi directement au savoir paternel et à la façon dont l'enfant tente de le restituer en y ayant imprimé la marque de son imaginaire propre. En voici un exemple : il arrive un jour en disant : " on m'a donné trois pilules pour la mémoire, je trouve ça absurde, je me demande comment ça peut passer dans le cerveau. Un médicament pour le ventre, je comprends mais pour le cerveau ? " Il se lance alors dans une description détaillée de l'anatomie du corps humain, passant du système digestif à l'appareil urinaire, puis sexuel, pour aboutir à la moelle osseuse, " là où il y a un réservoir avec beaucoup de globules qui se renouvellent, et ça fait des naissances ". Vous voyez qu'on est toujours dans les mêmes préoccupations. Et j'ajoute que le globule a une autre fonction : Antoine a eu un zéro à sa dictée, un beau globule! Eh! oui, un zéro, une bulle, un globule...

J'ai effleuré tout à l'heure une autre dimension qui est la dimension de triangulation dans laquelle se trouve l'enfant par rapport au couple parental, et qui me semble incontournable dans la menée d'une cure d'enfant. C' est l'introduction au sein de la cure, à un moment choisi, de la présence réelle de l'un ou l'autre parent, avec le discours qui le soutient, qui permet la remise en route du jeu des signifiants, et éventuellement la disparition du symptôme. Concernant Antoine, I'évolution du travail effectué par lui ainsi que les éléments apportés par chacun des deux parents m'ont paru suffisamment en place pour que je puisse provoquer une rencontre avec le père et l'enfant, choisissant pour cela un moment d'ouverture de l'inconscient du sujet, c'est-à-dire en l'occurence le moment où Antoine a à nouveau été travaillé par la question du savoir : quand il pose une question à différentes personnes, il obtient différentes réponses, il ne sait jamais quelle est la bonne. J'ai donc reçu le père et le fils, ce qui a eu deux effets

- L'instauration immédiate d'un dialogue entre père et fils, dont j'étais totalement exclue, et tel que, paraît-il, il ne se produisait jamais à la maison.

- L'énoncé, par l'enfant, d'un " j'ai peur de papa " quand je récite mes leçons, venant en place de " j'ai peur de la maîtresse " ou " j'ai peur de la mère du copain avec lequel je me battrais ", véritable substitution, à la castration maternelle, d'une castration paternelle, plus structurante pour l'enfant que la dévoration et l'engloutissement par la mère, car donnant accès à la dimension paternelle dans sa dimension symbolique (Lacan, La relation d'objet). Ce " j'ai peur de papa " s'est d'ailleurs révélé un cheval de bataille aussitôt enfourché par le père, en tant que représentant du conflit conjugal.

Dès lors, la cure prit une direction que j'évoquerai brièvement.

En même temps que son discours se clarifie, Antoine revendique une position de Sujet, face à ses parents, à ses frères, à son institutrice. Une certaine tristesse apparaît. Il se défend, peut même être très agressif verbalement, et demande à changer d'école. Ses résultats scolaires s'améliorent. Il manie l'humour avec une certaine aisance, dessine des BD.

Au sein de la cure, il introduit la dimension du secret, nommé comme tel par lui. Ce qui est tout à fait intéressant, c'est que ce secret, ce non-su, ce non-dit, il l'articule directement à l'envie de savoir, ainsi qu'à la question de son origine, formulée par le biais de ses émois amoureux, et l'amenant à poser la distinction entre l'acte sexuel et la procréation : après tout, sa mère (biologique) n'aurait-elle pas été une prostituée ? interrogeant ainsi le désir de ses géniteurs face au désir de ses parents d'adopter un enfant. Je signale en passant que le spermatozoïde n'est plus amputé, le " per " a retrouvé sa place. Il arrive en séance et se tait, me pose des questions sur moi, m'interroge sur mon désir. " Et toi, comment ça va ? me demande-t-il. Est-ce qu'il t'arrive parfois de vouloir être un garçon, de t'imaginer en homme ? A mon âge, qu'est-ce que tu voudrais faire plus tard ? Est-ce qu' il y a ici parfois des gens qui te rasent, que t'as envie de virer, qui te racontent des tas de choses sans intérêt ?

Maintenant, c'est moi qui fait l'orthophoniste et toi l'élève. J'ai envie de savoir, de poser des questions, mais à mes parents, ça n'est pas la peine, parce que je sais tout sur eux, comment et où ils se sont rencontrés, etc. Je n'ai plus rien à apprendre d'eux. "

Notes
Bibliographie