L'appétit d'apprendre (1) : qu'est-ce que savoir ? Qu'est-ce qu'apprendre ?
Auteur : Denise Vincent 27/09/2002
Les origines du désir de savoir, c'est là la découverte de la psychanalyse, se fondent sur les théories sexuelles infantiles. L'enfant répond à ses propres questions, il invente des réponses aux problèmes qu'il se pose. "D'où viennent les enfants ?" Les réponses qu'il se donne entretiennent des certitudes provisoires. Un enfant de 5 ans, par exemple, pourra affirmer que les enfants naissent par le nombril, même si un petit camarade oppose à ce savoir-là le savoir plus exact octroyé par ses parents. Ce qui caractérise les théories sexuelles infantiles c'est qu'elles supposent la recherche d'une causalité. Freud faisait remarquer qu'il n'y a aucun besoin inné de causalité, la poussée du savoir n'est pas spontanée, elle s'effectue sous l'effet d'une menace, le danger de la venue d'un petit rival. C'est ce qui nous fait dire que la naissance d'un petit frère ou d'une petite sœur a, la plupart du temps, un effet très stimulant pour le développement d'un enfant, même si on constate que par ailleurs il régresse, qu'il se met à mouiller ses culottes, par exemple. C'est cette menace, ce danger de la venue d'un petit rival qui va provoquer l'enfant au travail de penser.
Chacune des théories qui se succèdent et que l'enfant échafaude utilise la recherche des causes, l'érotisme actuel dans lequel il en est dans son développement, l'érotisme auquel l'enfant se réfère. Chaque théorie privilégie une pulsion plutôt qu'une autre. La graine du papa, maman l'a-t-elle avalée ? Le bébé va-t-il sortir du ventre de maman comme une crotte ? Il surveille avec une certaine inquiétude le contenu de son pot, à ce moment. Dans ses investigations, la pensée de l'enfant bute sur un point. Comment une personne aussi importante que sa mère pourrait-elle être privée de pénis ? Longtemps ce point est l'impossible devant lequel sa pensée recule. C'est pourtant cet impensable qui va l'amener à envisager la jouissance de la mère comme ce qui viendrait suppléer au pénis manquant, combler ce trou. C'est l'impensable de ce trou qui l'amène à imaginer le désir chez elle du pénis procuré par le père.
Alors qu'arrive-t-il à un enfant dont le savoir sexuel n'est plus sollicité, parce qu'il vit avec les adultes une promiscuité telle, qu'il n'ignore rien du rapport sexuel, avec des adultes ou des aînés dont les propos ne comportent aucun mystère et affectent la plus grande crudité ? Cet enfant qui vit dans l'hyperréalisme, qui voit des films pornos, avec un entourage qui ignore toute pudeur, cet enfant restera un parfait crétin, tout à fait inapte au savoir et aux apprentissages scolaires. Il y a, à notre époque, plus d'enfants abrutis d'informations pervertissantes que d'enfants trop naïfs ou de petites oies blanches. Le sexuel leur a été montré sur le registre du besoin plutôt que sur le registre du désir. Alors pourquoi s'en soucier ?
Comment expliquer ce paradoxe ? Ce qui fait notre curiosité, notre désir de savoir se fonde, nous l'avons dit, sur le désir de percer le mystère sexuel. "Que font papa et maman dans la chambre à coucher ?" ; "Qu'est ce qui fait que, même si papa et maman se sont disputés dans la journée, ils semblent heureux et apaisés après être restés dans les bras l'un de l'autre ?" Le mystère que l'enfant a à découvrir n'est pas seulement la scène sexuelle mais la jouissance qui en est ou non l'effet. La question n'est pas de savoir si c'est avec papa que maman jouit, mais de savoir si maman jouit avec un partenaire qui n'est pas lui, l'enfant.
L'enfant pour se développer a besoin d'être dégagé de la responsabilité d'avoir à faire jouir sa mère. Le bébé peut avoir été, un certain temps, le bouchon qui apaise la voracité maternelle, son objet de consolation si elle a été abandonnée. La mère peut après la grossesse et l'accouchement être restée nostalgique de la dyade mère-enfant, de leur relation fusionnelle qui élimine la relation à un tiers, et c'est catastrophique pour l'enfant qui restera fixé à une relation où son appétit continuera à être sollicité par la nourriture et les câlins au détriment de la curiosité envers le monde qui l'entoure.
Nous verrons comment l'appétit d'apprendre, l'appétit de savoir est en étroite dépendance du savoir inconscient qui en est le ressort secret. Et d'abord qu'est-ce qu'un savoir inconscient, autrement dit un savoir qui ne sait pas ce qu'il sait ?
