Théorie psychanalytique

 
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L'appétit d'apprendre (11) : Bruno, enfant adopté

Auteur : Denise Vincent 27/09/2002

Bibliographies Notes

Un enfant adopté a à réparer un certain nombre de ruptures symboliques dans la suite des générations. Bruno est un enfant de 7 ans intelligent, mais très tendu et sur la défensive, qui échoue devant les apprentissages. Les parents adoptifs de Bruno sont en grandes difficultés, sa mère surtout. Le père semble faire tout ce qu'il peut pour soutenir sa femme. Ils se plaignent du manque de manifestations affectives de leur fils. Sa mère se plaint d'être blessée par l'attitude de Bruno. Elle interprète toutes ses réactions dans le sens le plus défavorable. Son père est un homme calme et attentif qui essaie de calmer le jeu. Pendant le premier entretien, Bruno va et vient dans mon bureau avec une expression d'apparente indifférence pendant que ses parents parlent.

Quand il me parle à son tour, il utilise une très curieuse métaphore pour faire allusion à sa mère biologique. Avant son arrivée dans sa famille à quelques mois, ses parents avaient une chatte orange appelée Orphée. Elle est morte et elle est allée au ciel avec grand-mère. Fatou la chatte actuelle représente pour lui la mère adoptive puisqu'elle a été opérée et ne peut avoir de chatons, mais elle le représente aussi parce qu'elle a été recueillie par son père qui l'a trouvée, abandonnée dans la rue.

Bruno est un enfant très solitaire qui ne fréquente aucun enfant de son âge, en dehors de ceux de l'école. Par contre il sait très bien jouer seul. Sa mère, Madame Gaucher, est très souvent malade. Elle a des problèmes de dos et de hanches qui s'accentuent quand Bruno la pousse à bout. Elle est souvent dans un état proche de la dépression et a déjà fait plusieurs tentatives de suicide, sans gravité, mais sait-on jamais ?

Bruno parle d'une voix monotone et enrouée. Je saurai donc qu'il va mieux quand son timbre deviendra plus clair. Il est très contracté et parle avec les dents serrées. Il semble gaucher, mais d'une manière qui ne semble pas physiologique et cela s'accompagne de contractions manifestes. Je comprends qu'il a choisi d'être gaucher conformément à son patronyme. Il se fait en cela l'allié de son père, mais je me pose la question suivante : le fait-il en réaction à l'agressivité de sa mère ? Cela expliquerait peut-être toute la tension contradictoire qu'exprime son corps. Il y a bien des façons d'utiliser son patronyme.

"Le propre du nom, c'est d'être un nom propre. Même pour un nom tombé à l'usage d'un nom commun, ce n'est pas temps perdu que de lui retrouver son emploi propre", disait Lacan. Avec le nom, c'est la vérité du petit sujet qui émerge. L'identification de Bruno porte plus directement sur le sens du nom, comme s'il voulait mériter ce nom. L'héritage qui pour lui n'est pas un héritage génétique porte plus fortement sur l'héritage symbolique. Le Nom du Père organise bien sa réalité psychique. "Il y a dans le signifiant, dit Lacan, ce côté qui attend la lecture, et c'est à ce niveau que se situe le nom."

La fonction paternelle n'est pas automatiquement l'agent de la castration. Elle définit notre rapport au langage indépendamment du dispositif biologique. Le petit sujet s'en remet à l'Autre paternel de la charge de son désir. Le nom devient le point d'amarre où le sujet se constitue.

La qualification du père comme procréateur est une affaire qui se situe au niveau symbolique. C'est une nécessité de la chaîne signifiante. Nommer c'est inscrire. À partir de là s'inaugure un savoir qui n'a pas à s'achever, qui n'a pas à se clore.

Pour Bruno, les étapes vont se dérouler d'une manière inattendue. Il va, grâce à son inscription, pouvoir venir à la place du désir de sa mère. Pour qu'il y parvienne, il a fallu l'appui de son père. En réalité, la mère de Bruno avait été abandonnée par sa propre mère qui avait quitté le foyer. Son père l'avait élevée avec ses frères dans des conditions très difficiles et il avait dû les confier à la DASS un certain temps. Au cours de la cure de Bruno, sa mère est venue me parler de cet abandon, elle cherche même à prendre contact avec sa mère, sachant qu'elle s'est remariée et a eu trois autres enfants. Cette démarche échoue, elle fait une nouvelle tentative de suicide, mais ensuite elle parvient à mieux faire son deuil de cette mère perdue. Chose curieuse, le médicament qu'elle a absorbé pour son suicide est fait de lettres qui ne sont pas sans rapport avec son patronyme à elle. On comprend mieux ce qu'avec l'aide de sa psychanalyste Bruno a à réparer sur deux générations. Sa mère, en même temps que lui, a à stabiliser son rapport imaginaire à une mère profondément décevante.

Peu de temps après, la mère de Bruno se met à peindre. Elle se révèle particulièrement douée et fait de Bruno un portrait à la gouache (on retrouve les lettres du patronyme) particulièrement saisissant de ressemblance. On voit comment le mot “gouache” vient participer à l'inscription de Frédéric dans la lignée paternelle. On voit aussi que la représentation de Bruno vient peut-être concrétiser son adoption et opérer cette réparation en faisant écran à l'image perdue de sa propre mère.

À partir de ce moment, les relations de Bruno avec sa mère ne cessent de s'améliorer. Un petit épisode curieux marqua une étape de plus dans ce parcours. Bruno et sa mère avaient rendez-vous devant une église, et à la suite de je ne sais plus quelle circonstance ce rendez-vous avait été manqué. Et chacun de son côté avait ressenti une grande angoisse. Quelque chose semblait s'être rejoué qui fait penser qu'autrefois un enfant pouvait être abandonné sous le porche d'une église. Sa mère avait à rejouer comme lui la scène de l'abandon. Peu de temps après la mère a pu reprendre son travail. Bruno se montrait plus affectueux et plus docile. Bruno a également eu à métaboliser ce qu'il en était du lien généalogique à son père. Ce père n'avait jamais eu de père et il avait vécu avec sa mère qui avait connu quatre compagnons successifs plus ou moins violents. Bruno sut inventer une généalogie imaginaire sous la forme d'un grand oiseau préhistorique.

Il n'est pas rare que les enfants adoptés aient à réparer les ruptures généalogiques qui ont marqué la vie psychique des parents adoptifs. Ce qu'on prend à tort pour un travail de recherche réelle du côté de la parenté biologique est bien souvent un travail à faire du côté de la famille adoptante. La stérilité d'un couple manifeste bien souvent la trace de blessures symboliques dans la suite des générations. L'enfant adopté ne sera apte au savoir que lorsqu'il aura constitué ce tissage dans la généalogie des parents adoptifs, sauf si ceux-ci ont pris l'initiative d'entreprendre un travail psychanalytique pour eux-mêmes.

Julien n'est pas dyslexique ->

Notes
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