Théorie psychanalytique

 
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L'appétit d'apprendre (10) : Frédéric fait de son père un père capable

Auteur : Denise Vincent 27/09/2002

Bibliographies Notes

Pour qu'un enfant soit apte aux apprentissages, il doit être suffisamment intelligent, bien sûr. Ce qu'on sait très bien mesurer avec l'aide des tests. Des enfants qui ont un QI inférieur à 100 peuvent très bien se montrer aptes à apprendre à lire et à écrire, peut-être un peu plus laborieusement que les autres, mais cela reste tout à fait possible.

Un certain nombre d'aptitudes sont requises : une bonne vue, une bonne ouïe, une bonne organisation spatiale, la faculté de se concentrer sur une tâche et d'organiser des acquisitions successives, une certaine mémoire. Tout cela est nécessaire pour assembler les lettres et les phonèmes. Et cependant, certains n'y parviennent pas.

Un enfant qui n'apprend pas à lire et à écrire, c'est un échec insupportable pour l'école et cela crée de l'inquiétude pour les parents, qui vont être amenés à consulter. C'était le cas pour Frédéric, un enfant de 8 ans, venu au centre médico-psycho-pédagogique pour des difficultés d'apprentissage de la lecture, décelées dès la maternelle et qui s'étaient confirmées à la grande école. Il avait redoublé le CP et était très loin d'avoir acquis la lecture courante. De plus il était très agité et tenait difficilement en place. Sa mère, au cours de l'entretien, présenta Frédéric sous un jour plutôt dépréciatif. Il n'avait jamais été précoce. Il avait été propre à 3 ans et demi le jour et à 5 ans la nuit. Ce garçon de 8 ans, invité à dessiner, se représentait sans yeux, sans oreilles et ses mains avaient la forme de pinces de homard, c'est-à-dire instrumentalisées et sans doigts. Son dessin cependant le représentait dans une certaine dynamique. Il était à cheval et gagnait devant un personnage qu'il dit être son père. Invité à parler de son père, il me dit qu'il était "pombier". Je crus d'abord qu'il voulait dire pompier, mais il était en réalité plombier. Il manquait un “l”, dont je devais comprendre qu'il avait quelque rapport avec “elle”, la mère, qui n'assurait pas sa caution pour assurer la validité du père. Par ailleurs il ne l'appelait pas papa mais l'appelait par son prénom, et il en était de même pour sa mère. Ses parents étaient donc Daniel et Noêle. Remarquons que le hasard de leurs prénoms ne permettait pas de leur attribuer un sexe. Ils auraient pu être aussi bien Danièle et Noël.

Il se mit à me parler d'un garçon qui n'avait pas de nom et qui avait perdu son papa. Il était sensible que c'était de lui qu'il parlait. Il avait du mal à trouver ses marques auprès d'une Maman nourrice dont la maison regorgeait d'enfants.

Quand sa mère vint me parler à son tour, je me rendis vite compte qu'elle-même avait occupé une place très particulière dans sa propre famille. Elle avait été l'aînée de 10 enfants et avait une mère épuisée par ses grossesses et souffrant d'une cardiopathie. Elle avait dû, pour la suppléer, assumer la charge de ses frères et sœurs. On peut imaginer la rancœur qu'elle avait ressentie pour ce père prolifique et le peu de goût qu'elle éprouvait pour la vie sexuelle. Un point particulier concernait Frédéric. Elle avait conçu une extrême jalousie pour sa sœur cadette qui s'était toujours refusée à la seconder dans sa tâche. Et Frédéric occupait lui aussi la deuxième place dans la fratrie. Inconsciemment elle faisait payer à Frédéric toute la rancœur toujours virulente qu'elle éprouvait pour sa sœur. Quant au père, il héritait de la méfiance jalouse qu'elle avait ressentie pour son père.

Frédéric cherchait ses marques sans le savoir auprès de son père. Nous allons voir comment, grâce à son patronyme, il allait faire d'un père dévalorisé aux yeux de sa femme un père potent, un père apte à jouer sa fonction paternelle. Je vais transformer le patronyme pour préserver l'anonymat de cette famille. Nous dirons que le père s'appelait Sécant. Nous allons voir comment, avec le transfert sur le thérapeute grâce auquel le patient rencontre une écoute bienveillante, un enfant avec son imaginaire fabrique du symbolique, comment, grâce à la mise en fonction du Nom du Père, un garçon peut étayer sa position subjective sur celle de son père et se sentir en identification virile à son père.

C'est donc avec son imaginaire que Frédéric va donner valeur, dans la cure, à ce père plombier. Il est parti de faits réels. Son père avait su dériver l'eau du puits chez grand-père pour installer l'eau courante. Dans son récit, à partir du patronyme évoquant la sécheresse : Sécant, on passe du sec à l'eau du puits, à l'eau courante, en passant par la soif, la sécheresse. Je ne peux pas donner le détail des séances. Dans ses dessins, les mains en forme de pinces vont devenir des mains capables de saisir, des mains avec des doigts, et Frédéric disait sa fierté de pouvoir donner un coup de main à son père.

Dans le même temps, il va élaborer beaucoup de notions concernant la mort. Il avait eu un chien, qu'il appelait Hugo, qui était mort et dont on lui avait caché qu'il avait été enterré dans le jardin, ce qui n'avait pas facilité son deuil. Il voulait être comme Garcimore, un gentil magicien télévisionnaire, et ressusciter Hugo. Il est intéressant de repérer comment ce choix identificatoire tenait sans doute à l'allure de débile mental que cet artiste a choisi pour exercer son art. Frédéric occupait jusque-là la place du débile qui n'apprend pas à lire, mais il était en train d'en sortir. Le récit qu'il me fit d'un petit élève de la classe qui avait été accidentellement tué par son frère et pour lequel la directrice avait fait une quête pour lui offrir une couronne, me fit comprendre comment il avait pu s'identifier à un enfant mort tué par son frère. La mort donnée par un frère faisait écho à la haine jalouse que sa mère avait éprouvée pour sa sœur cadette. Dans l'inconscient maternel Frédéric occupait la place du mort. Cela se traduisait dans le fantasme de Frédéric par l'évocation d'un garçon qui n'a pas de nom et pas de père.

Avec la baguette magique de Garcimore, Frédéric réussissait sa magie à lui. Il restituait au père sa valeur de donner la vie et son pouvoir d'engendrement. Le travail de la psychanalyse n'épuise jamais les fantasmes nécessaires pour que l'enfant puisse se dégager de sa place d'instrument dans l'imaginaire maternel. Il a à procéder au meurtre de la représentation narcissique mise en place par le désir de la mère d'être cette "toute mère", qui a secondé sa propre mère dans son rôle de mère de famille nombreuse, et qui prolonge cette toute-puissance en s'occupant d'une nichée d'enfants. Avec les enfants en nourrice, elle prolongeait sa toute-puissance, en délaissant les siens.

Frédéric a trouvé sa place en dégageant celle de son père et, de ce fait, il a pu aborder avec moins de difficultés le savoir de l'école. C'est partiellement en jouant sur le patronyme que cette opération a été menée à bien. Bien sûr il aurait mieux valu que sa mère prenne le temps de venir parler de ce qui faisait la particularité de sa relation à ses enfants.

Bruno, enfant adopté ->

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