L'alphabet du graphe
Auteur : Marc Darmon 07/03/1995
Charles Melman - Nous allons voir ensemble l'une des écritures surprenantes essentielles de Lacan c'est-à-dire ce graphe.
C'est une écriture essentielle puisque, à vrai dire ce graphe on le donne pour travail de Lacan depuis 1957 c'est-à-dire depuis le séminaire des Formations de l'inconscient jusqu'en 1969 c'est-à-dire jusqu'à ... de la passe qui vient s'articuler, vient se justifier à partir de ce graphe et c'est seulement avec le noeud borroméen que ce graphe se trouvera donc mis en retrait. Donc nous souhaitons suivre le travail de Lacan, de ce graphe et évidemment au coeur de son élaboration de Lacan d'autant que nous avons la chance si l'on peut dire car ça peut à l'occasion nous rendre perplexe puisque nous nous attendons toujours à voir sortir de son esprit des productions achevées et bien nous avons là la chance de voir ce graphe ... sous nos yeux, se transformer sous nos yeux, voir éventuellement se contrarier, se modifier ... et nous voyons donc ce graphe s'élaborer depuis le séminaire sur Les Formations sur l'inconscient, nous le voyons prendre forme, se développer dans le séminaire sur Le Désir et son interprétation et le séminaire dont le titre ne suffira jamais assez par lui-même surprenant, et puis encore, sous une autre forme définitive cette fois dans les Ecrits et cela dans l'article sur subversion du sujet et dialectique désir dans l'inconscient freudien.
Alors pourquoi est-ce que c'est surprenant ? Eh bien je dirais en tout cas ce qui pour moi a pu faire l'effet de choc, c'est de constater qu'à partir d'une écriture aussi économique et à partir à vrai dire d'une combinatoire faite de quatre éléments et unie par des vecteurs, Lacan vient faire tenir sur cette écriture, aussi simple, aussi rudimentaire, aussi économique, pratiquement tous les effets essentiels que le parlêtre reçoit de son rapport au signifiant c'est-à-dire aussi bien sa détermination, le sujet, la formation chez lui de l'idéal du moi, l'organisation de l'inconscient qui dans ce graphe prend comme vous le voyez ... une place supérieure, voilà l'inconscient se trouve en surface, nous y voyons l'organisation du désir, de la pulsion ... signifié au sujet, on pourrait donc dire que n'est pas une seule catégorie propre à la psychanalyse qui ne vienne s'ordonner à partir de cette écriture.
Je crois qu'on peut encore retenir c'est que cette écriture, veut dire ... comme cela, tranche avec les figurations que Freud avait pu donner en particulier dans la... , avait pu donner les formations de l'inconscient... Elle est donc, faut bien le reconnaître, éminemment lacanienne sans aucun doute, l'apport majeur de Lacan à la théorie et à la pratique ... de la psychanalyse et c'est pourquoi je dirais en ce qui me concerne j'estime que je ne serai jamais assez surpris, assez étonné, assez frappé par ce type d'écriture. Nous avons pu constater les uns et les autres à l'occasion d'un travail récent sur le séminaire le Désir et son interprétation que la lecture se prêtait à de nombreuses difficultés, voire offrait des interprétations, des lectures divergentes, c'est ... et donc il nous a semblé bon de le mettre au programme afin que ensemble nous puissions ainsi pratiquer et discuter son étude et la lecture qui serait légitime d'entendre.
Alors pour commencer je suis pour ma part très content que M. Darmon qui, je dois dire est particulièrement habile et versé dans les problèmes de topologie, que M. Darmon ait bien voulu inauguré ce travail sur l'écriture. Vous pourrez trouver de lui un article sur le graphe dans les Essais sur la topologie lacanienne mais je sais que, prévoir pour ma part qu'il nous en dira encore des choses neuves...
Marc Darmon - Je voudrais vous proposer un jeu pour vous faire sentir à la fois la logique et la topologie qui fonctionne dans ce dispositif du graphe. Vous avez de quoi écrire ?
Ce n'est pas un jeu d'ailleurs, c'est un tour de magie qui a été réalisé il n'y a pas très longtemps à la télévision. C'est un tour de magie qui avait la particularité de faire participer le téléspectateur de façon à inverser le sens du regard de la télévision, cette invention merveilleuse, vous avez des millions de regards concentrés sur i(a) et ce jour-là le magicien a réussi à inverser les choses. C'était son regard qui pénétrait dans les foyers par l'intermédiaire de la télévision puisqu'il pouvait individuellement jouer avec chaque téléspectateur et suivre son jeu et le découvrir. ...
Alors voilà, le jeu, c'est une enquête policière. Et c'est le téléspectateur qui est sensé avoir commis le crime. Le magicien va le découvrir là où il se cache. Le criminel, c'est-à-dire le téléspectateur va se cacher dans une des pièces d'une maison, ces pièces communiquant par des portes, c'est-à-dire que dans cette maison, il y a une circulation qui est permise entre les différentes pièces. Sur le plan de la maison au tableau cette circulation est soit verticale, soit horizontale. (fig.1a) Il est interdit de traverser les murs en diagonale et on passe d'une pièce à l'autre soit horizontalement, soit verticalement, il faut passer par les portes. On va pour simplifier numéroter ces pièces, 1, 2, 3, 4, et si vous voulez jouer avec moi, vous allez choisir une des pièces, la pièce où vous allez vous cacher au début du jeu. Vous choisissez la pièce n° 1 ou la pièce n° 2, ou la trois ou la quatre. Vous faites votre choix. Pour le moment vous ne touchez plus à ce choix que vous avez fait, mais au cours du jeu vous aurez le droit de vous déplacer d'une pièce à l'autre verticalement ou horizontalement. Tout le monde a fait son choix ? Retenez bien le numéro de votre pièce. Et nous allons maintenant compliquer le jeu, c'est-à-dire qu'on va disposer les pièces du départ dans une maison encore plus grande.(fig.1b) Voilà les pièces de départ, vous restez donc dans votre pièce, vous ne bougez pas, vous êtes soit dans la une ou la deux, trois, quatre. Je vais rajouter des pièces supplémentaires la 5, 6, 7, 8, 9.(fig.1c) Nous allons commencer le jeu. Vous partez de la pièce de départ et vous allez faire trois pas, c'est-à-dire trois déplacements. Par exemple si vous êtes dans la une, vous pouvez faire 6, 2, 9, vous pouvez aussi revenir sur vos pas 5, 1, 5. Vous en faites trois, trois pas. Voilà ! vous avez fait ce déplacement ? Alors, je supprime la pièce n° 2.(fig.1d) Vous n'êtes pas dans la pièce n° 2. Retenez bien le numéro de votre pièce. Maintenant vous allez faire cinq pas. Cinq déplacements à partir de la pièce où vous venez d'arriver, bien sûr. Vous faites cinq pas à partir de votre pièce d'arrivée. Vous avez fait ces cinq déplacements, vous n'avez plus droit de passer par la pièce que j'ai supprimée.(fig.1e) Maintenant vous allez faire quatre déplacements à partir de la pièce où vous êtes arrivés, vous faites quatre déplacements. Je vais supprimer maintenant celle-ci.(fig.1f) Alors, vous êtes arrivés dans une pièce. Maintenant vous allez en faire trois, trois déplacements. Vous n'êtes pas dans celle-ci, vous n'êtes pas dans celle-ci,(fig.1g) faites de nouveau trois déplacements, ça y est ? eh bien, vous êtes... là ! (fig.1h) (applaudissements).
Je suis certain que certains d'entre vous ont déjà deviné le truc. Car il y a un truc. Les gens qui assistent à l'atelier de topologie sont bien entendu discrets depuis tout à l'heure.
Donc, vous voyez que dans ce jeu le joueur a l'illusion de liberté, la possibilité de se déplacer dans toute la maison, la possibilité de revenir sur ses pas, et de se déplacer en faisant trois déplacements, cinq déplacements, quatre... la seule chose que je vous ai demandé c'est simplement de choisir un point de départ. C'est un des jeux qui introduisent tout à fait à mon sens à ce que Lacan recherchait avec ces graphes, ces réseaux, c'est-à-dire comment le sujet était soumis à cette logique du signifiant, et à la topologie. Alors, j'aurais pu, j'avais citer dans mon livre un jeu dérivé du jeu de Marienbad, une autre variante, une autre possibilité, j'aurais pu prendre le jeu de Marienbad lui-même. Mais c'est un peu plus compliqué à exposer, et il faut jouer à deux.
Bien voilà, il y a une sorte de dialogue si l'on peut dire entre le joueur et le magicien, presqu'un dialogue analytique puisqu'il y a un sujet supposé savoir, et puis une série de coups, de scansions. Vous verrez tout à l'heure le nombre de coups n'est pas indifférent, ... pair ou impair, il détermine le jeu. Et les interventions du magicien, en position d'analyste, si l'on accepte cette grossière comparaison... C'est intéressant parce que chaque interprétation finalement pointe là où vous n'êtes pas, vous êtes toujours ailleurs, et jusqu'au dernier coup où vous êtes démasqué.
Alors maintenant que je l'ai presque dévoilé, quelqu'un a-t-il une idée sur le truc ? Les gens de l'atelier de topologie, avez-vous une idée sur le truc ? Comment ça marche ? ... Non ?... Alors là, j'ai réussi ! (rires)
C'est un problème de topologie élémentaire. ...
Alors, je vous ai demandé de choisir une des quatre pièces 1, 2, 3, 4, et l'astuce consistait en fait à compliquer le problème, mais en compliquant le problème, en fait, on le simplifie puisqu'en rajoutant des pièces vous allez distinguer deux sortes de pièces dans votre damier : les pièces 1, 2, 3, 4, et les autres 5, 6, 7, 8, 9. Lorsque vous réalisez un déplacement à partir des pièces du départ, si ce déplacement est en nombre impair, j'ai dit trois, j'aurais pu vous dire onze, j'aurais pu dire 1001, peu importe, après un nombre impair de trajets vous deviez obligatoirement vous retrouver sur l'une des pièces rajoutées. Avec un nombre impair de trajets à partir d'une des pièces de départ, je peux enlever une des pièces de départ puisque vous vous trouvez obligatoirement sur une des pièces rajoutées. Ensuite, je continue ainsi, vous vous retrouvez sur la 9. Au bout de trois chemins vous vous retrouvez obligatoirement sur une des pièces de départ, donc je peux enlever une pièce rajoutée et ainsi de suite. Il y a une alternance de ces deux sortes de pièces à chaque coup impair. Vous voyez l'importance de l'impair, avec un nombre pair de coups vous ne pouvez pas vous en sortir. Vous essaierez avec des nombres pairs, faites le même jeu, vous ne pouvez vous en sortir. C'est à partir de l'introduction du nombre impair que certaines pièces deviennent impossibles alternativement et que le jeu peut se réaliser. Alors si au cours du jeu j'ai demandé un nombre pair de déplacements, c'était pour vous tromper. Si vous demandez un nombre pair de déplacements, il suffit d'effacer de nouveau une pièce de la même sorte que celle que vous venez d'effacer.
Vous voyez, c'est un problème de topologie élémentaire. C'est vrai puisque la topologie a commencé avec Euler et avec l'étude des graphes, des déplacements sur des graphes, des figures réalisées avec des sommets et des arêtes, tout simplement. C'est le problème inaugural des ponts de Koenigsberg. Il y a une promenade à Koenigsberg qui consiste à se rendre sur une île en passant par des ponts. (fig.2) L'intérêt d'une promenade s'est de trouver un chemin où on ne repasse pas deux fois par le même chemin. Donc, est-il possible dans ce dispositif de faire une promenade, passer par tous les ponts sans repasser deux fois par le même chemin ? En somme il y a plusieurs régions, la région a, la région b, c, d, il s'agit de se déplacer d'une région à l'autre par ces ponts sans repasser par le même point. Et Euler a démontré que c'était impossible, impossible pour des raisons topologiques, évidemment la distance entre les différents endroits n'entre pas en ligne de compte, ni la longueur du pont, ni la beauté des ponts, il s'agit de circuler dans différentes régions et on peut simplifier ce réseau......... (dessin). Voilà, donc topologiquement se déplacer sur le réseau a, b, c, d, est absolument équivalent au système des ponts de Koenigsberg. Euler a montré que c'était impossible de se déplacer dans ce réseau en parcourant tous les chemins sans repasser deux fois par le même chemin.
Il y a un problème élémentaire bien connu qui est celui de l'enveloppe. Vous dessinez une enveloppe sans repasser deux fois par le même chemin. il faut partir de certains points. (fig.3) Il faut partir soit de ce point, soit de celui-ci.
Euler a démontré que pour parcourir entièrement un réseau sans repasser deux fois par le même chemin, il faut que ce réseau comporte un nombre (à chaque sommet du réseau on va donner un nombre, ce sera le nombre d'arêtes partant de ce sommet), pour qu'un graphe soit eulérien, c'est-à-dire pour qu'il puisse être parcouru sans repasser deux fois par la même arête, il faut que ce graphe comporte zéro, ou deux points au maximum en nombre impair d'arêtes. Vous voyez que dans le problème de ponts de Koenigsberg, tous les sommets sont en nombre impair d'arêtes, donc c'est impossible puisqu'il y en a plus que deux. Et c'est fabuleux parce que trouver ces petits problèmes d'écolier, de l'enveloppe, c'est facile, mais avec ce théorème on peut résoudre n'importe quel graphe. Vous pouvez poser la question sur n'importe quel graphe si compliqué soit-il.(fig.4) Vous avez trois, trois, trois, quatre, trois, quatre, quatre, eh bien, ce n'est pas possible, le graphe vous ne pouvez pas le parcourir sans repasser deux fois par la même arête et on peut aussi raisonner sur des graphes extrêmement compliqués. Pourquoi un nombre impair ? Parce que lorsque vous faites ce parcours, il faut une arête de départ et une arête d'arrivée. Les sommets en nombre impair peuvent convenir, puisqu'un départ est possible et puis des passages, autant de passages que vous voulez sont possibles, des points en nombre pairs ne peuvent admettre que des passages. Voilà la raison pour laquelle il faut un nombre impair d'arêtes pour démarrer et pour terminer le parcours. Où alors zéro, il est possible de réaliser un graphe uniquement avec des sommets qui comportent un nombre pair d'arêtes, dans ce cas le sommet de départ est aussi le sommet d'arrivée.
Voilà, vous saisissez là que dans les problèmes de topologie ce qui est important, c'est l'ordre de succession entre les différents points, les chemins, la géométrie du graphe lui-même n'a aucune importance puisque les distances, la longueur des arêtes et la forme des arêtes n'a absolument aucune importance. Ce qui compte c'est la succession des sommets, la disposition des arêtes. Et donc le graphe de Lacan qui a été dessiné au tableau, il s'agit d'un graphe de ce type. Les graphes peuvent s'appliquer comme vous le savez à quantité de problèmes mathématiques et logiques.
Mais quand est-il du graphe de Lacan ? Ce graphe comme le disait C. Melman tout à l'heure a été construit à ciel ouvert. On a assisté à la construction pas à pas de ce graphe dans les séminaires, principalement le séminaire sur Les Formations de l'inconscient. Néanmoins l'origine mathématique, topologique du graphe est restée obscure puisque Lacan n'a jamais clairement expliqué comment il construisait ce graphe primitif qu'on trouve au début du séminaire sur Les Formations de l'inconscient. Pourtant, ce graphe comporte un certain nombre de points et de flèches avec des lettres. (fig.5) Les flèches sont différenciées, certaines flèches sont d'une sorte, d'autres flèches d'une autre sorte. Ces flèches ne sont pas disposées n'importe comment, donc visiblement il y a une certaine logique qui préside à la construction de ce graphe, mais Lacan ne nous l'a pas livrée. Dans ce premier séminaire au sujet du graphe, dans Les Formations de l'Inconscient, Lacan dit : " Si je ne vous donne pas les formules mathématiques qui justifie la construction de ce graphe, c'est parce que ça vous paraîtrait trop artificiel. " Mais il donne des indices et puis ce qu'on peut remarquer ici d'extraordinaire, c'est la fixité de ce réseau, de ce graphe. Au cours de tous ses séminaires si les symboles aux sommets du graphe ont parfois changé, par exemple sur le graphe primitif (dessin), dans le graphe primitif il note code, message, je, objet : par exemple le terme de code est modifié et remplacé par celui de trésor du signifiant. Ça nous permet de voir que je et objet ont été également modifiés avec une inversion par rapport aux lettres m et i(a) entre le graphe complet qui existe dans le graphe des Formations de l'Inconscient et celui qu'on peut trouver dans la Subversion du sujet, et en plus de l'inversion des termes, le je a disparu, l'objet métonymique évidemment est un concept qui a évolué. Donc je dois dire qu'aux sommets du graphe il y a eu des modifications. Mais ce qui n'a jamais été modifié, c'est le réseau lui-même avec le sens des flèches et le nombre de sommets, donc il y a cette fixité topologique bien que les lectures, les symboles sont ... travaillés, modifiés. Vous savez aussi que la ligne du haut et la ligne du bas ont reçu différentes appellations : la chaîne signifiante, la ligne de l'énonciation, la ligne de l'énoncé, la ligne de la demande, la ligne du transfert etc., la ligne qui représente la chaîne signifiante dans l'inconscient. Ces différentes appellations sont tout à fait intéressantes à suivre. Mais la forme du graphe, non seulement la forme mais le nombre de sommets, les flèches n'ont jamais été modifiés.
Lacan parfois nous donne quelques indications sur la construction du graphe primitif. Par exemple dans le séminaire D'un Autre à l'autre, il ya quelques indications sur l'inversion de Pontalis. Vous savez que Pontalis a fait un résumé des Formations sur l'Inconscient dans le Bulletin de Psychologie et Lacan critique dans le séminaire D'un Autre à l'autre la transcription du graphe mais cela se complique parce qu'en corrigeant Pontalis il semble que Lacan fasse une erreur. En corrigeant Pontalis, il inverse delta prime et delta. Alors on ne sait plus tellement ... où chercher mais quand je me suis intéressé à ce graphe déjà depuis fort longtemps, je m'étais posé quelques questions en particulier pourquoi ces lettres alpha, A, grand alpha, gamma, bêta, delta, pourquoi effectivement démarrer avec un delta prime, pourquoi delta prime ici... et pourquoi ces lettres disposées dans cet ordre et ainsi de suite ? Alors d'où sort ce graphe ?
A l'origine il y a Saussure avec son image du " royaume flottant ", la masse des idées au-dessus de la substance phonique, et les lignes pointillées entre les deux, qui établissent des divisions. Vous vous souvenez comment Lacan en tire son point de capiton où le signifiant arrête le glissement autrement indéfini de la signification. Ceci est évoqué dans Subversion du sujet où il est fait implicitement référence à Platon, à sa métaphore du Sophiste. Le point de capiton ressemble bien à un hameçon, le signifiant qui tente de saisir le poisson, la signification qui échappe.
Mais dès le début des formations de l'inconscient, Lacan dit que " dans le graphe il n'y a que des chaîne signifiantes " c'est-à-dire que vous avez deux lignes, la ligne du signifiant dans sa matérialité, où peuvent jouer des substitutions de phonèmes. C'est la dimension signifiante dans sa littéralité et puis une autre ligne, celle du discours, non pas des signifiants univoques mais des signifiants qui sont fixés dans un certain usage. C'est la ligne de l'intention. Et ces deux lignes sont des lignes signifiantes qui fonctionnent dans la synchronicité. Il y a un parcours dans ces lignes mais il faut concevoir ce parcours comme synchrone. Vous avez un croisement avec une inversion de sens, et là Lacan évoque la rétroaction. La phrase se coupe sur un point final et c'est à partir de ce moment que vous pouvez avoir un retour sur la signification. Il faut parfois attendre le dernier mot pour donner une signification au message que porte cette chaîne signifiante. C'est un effet rétroactif qui est tout à fait important, caractéristique de la chaîne signifiante, cet effet rétroactif vous le retrouvez dans ce crochage en sens inverse des deux flèches.
Alors avançons, le graphe primitif de tout à l'heure portait des alpha, bêta, gamma. C'est d'ailleurs d'une façon tout à fait explicite que Lacan fait référence au début des Formation de l'inconscient au réseau alpha, bêta, gamma de La Lettre volée c'est-à-dire un langage élémentaire qui ne comprend que quatre lettres alpha, bêta, gamma, delta et qui avait été présenté au cours du séminaire sur La Lettre volée pour démontrer ce que Lacan entendait par mémoire inconsciente. A partir d'une suite de plus et de moins tout à fait aléatoire, il suffisait de regrouper ces symboles plus et moins par groupes de trois (nous retrouvons l'impair, le trois de tout à l'heure) il suffisait de les regrouper par trois pour définir un certain nombre de symboles. (fig.6) Au départ on a des symboles symétriques et des symboles dissymétriques. Transcrivons la suite de plus et de moins de cette façon en décalant à chaque fois d'un signe, vous avez des groupes de trois, par exemple ici un groupe de trois dissymétrique, suivi d'un autre groupe de trois dissymétrique, suivi d'un groupe de trois symétrique, et vous allez pouvoir écrire sous cette ligne de plus et de moins une ligne de uns et de zéros, les uns pour les groupes symétriques et les zéros pour les dissymétriques. Vous allez ensuite définir les alpha et les bêta de cette façon : alpha, trois nombres tels qu'aux extrêmités il y a un un, gamma trois nombres, où il y a zéro zéro aux extrêmités, bêta pour un zéro, delta pour zéro un aux extrêmités. A partir de là, à partir de cette introduction des symboles et l'on peut montrer que c'était une définition minimale,la plus simple, on construit une syntaxe, un réseau (fig.7) comme tout à l'heure, avec des sommets et des arêtes qui ont la particularité d'être orientées. Ce réseau nous résume la syntaxe des alpha bêta ; c'est-à-dire qu'à partir d'un alpha vous pouvez avoir indéfiniment des alpha, vous pouvez aussi avoir un bêta, suivi d'un autre bêta, suivi d'un gamma, et en suivant pas à pas ce réseau vous retrouvez toute la syntaxe des alpha, bêta. Alors il faut remarquer que contrairement à l'usage mathématique, dans ce réseau vous avez des points différents qui sont nommés par la même lettre. Voici quelque chose que l'on apprend enfant dès le début des mathématiques, c'est-à-dire que vous ne pouvez pas dans une figure géométrique donnée, nommer avec la même lettre, deux points différents. Vous pouvez voir cette erreur chez des enfants pour construire deux demi-droites ox et oy par exemple, ils peuvent faire ça (fig.8), le professeur dira il y a une erreur, vous n'avez pas le droit d'appeler ces points différents "o". Obligatoirement ces deux demi-droites ont la même origine. Vous voyez que dans le réseau en question, vous avez nommé des points différents avec la même lettre, cela traduit la propriété du signifiant de ne pas être univoque. C'est le cas des alpha, bêta, de ce langage minimal. Le réseau a, b, d, g est dessiné dans les Ecrits c'est-à-dire en 66 ..., ce réseau n'a pas été présenté d'emblée et on peut se poser la question : si on essaie en tâtonnant de construire le réseau des alpha, bêta, qu'est-ce qu'on peut fabriquer ?
Eh bien, on peut fabriquer le graphe tout simplement. On peut décider de ne pas distinguer les deux alpha, ni les deux gamma, on peut les confondre. (fig. 9) Ensuite on remarque que alpha reçoit une flèche de bêta, donc on peut lui faire parvenir une flèche. Bêta reçoit une flèche de delta (dessin), une flèche part de gamma vers bêta et de bêta vers delta. Il existe une possibilité de passer de bêta à bêta. Il suffit de revenir de alpha à delta ou de partir de delta pour atteindre gamma. Vous suivez toujours toutes les déterminations du réseau. Vous remarquez un carré, il y a un carré parce que si vous partez de bêta, vous arrivez à bêta prime ensuite à delta et à delta prime. Vous placez les primes obligatoirement de cette façon qui semblait sur le graphe a priori bizarre, et il existe des flèches de retour, vous avez une flèche de bêta vers alpha et vous avez aussi une flèche de alpha vers bêta, vous avez aussi une flèche de retour dans ce sens là. Voilà, c'est-à-dire que pas à pas vous reconstruisez le graphe primitif avec toutes ses particularités. Et bien plus, vous pouvez formaliser dans ce langage élémentaire des quatre lettres, vous pouvez formaliser ce qu'il en est de la rétroaction dans une chaîne signifiante. Imaginez que vous partez d'un delta et vous voulez arriver dans quatre temps à un autre delta, delta prime en quatre temps (1,2,3,4,). Si vous projetez dans l'avenir à partir d'un delta, un delta prime, rétroactivement dans le passé de cet avenir c'est-à-dire au futur antérieur vous allez avoir un certain nombre d'expulsions, un certain nombre de lettres qui vont tomber, vous pouvez très bien par contre sortir un gamma, et un alpha ... En déterminant le premier temps et le quatrième temps rétroactivement vous avez des déterminations sur les temps intermédiaires. Alors si vous voulez le dire en langage élémentaire, comment allez-vous le dire ? Vous pouvez le dire de la façon suivante en appliquant la syntaxe, vous avez cette rétroaction qui en partant du delta final croise la ligne en alpha et gamma à condition d'intercaler ici un bêta et un autre bêta. Je veux dire que si vous voulez écrire cette double ligne, la ligne signifiante et la rétroaction qui donne la signification à cette conclusion, alors vous êtes forcés d'introduire bêta et bêta prime, (ou de faire un court-circuit d prime, b, b prime, d) A partir d'un besoin qu'il faudrait satisfaire, la ligne qui le signifierait ce besoin rencontrerait en sens inverse la ligne où s'articulerait réellement cette demande, dans les signifiants de l'Autre, mais du même coup c'est la loi du signifiant qui s'impose, comme le montre ce langage réduit à quatre lettres. Il s'agit bien de chaînes signifiantes, il n'y a pas autre chose que des chaînes signifiantes sur ce graphe. Il n'y a pas d'un côté les signifiants et de l'autre côté les signifiés. ... vous pouvez supporter les signifiés ... mais c'est une autre ligne signifiante qui va crocheter la première ligne. Quand vous voulez déterminer un sens vous n'avez pas d'autre moyen que d'épingler un signifiant à un autre signifiant et c'est ce qui se passe ici. Si vous voulez réaliser cette rétroaction en ce sens vous épinglez une ligne signifiante avec une autre ligne.
Bien, je pense que l'on peut sans prendre trop de risques avancer que les alpha bêta sont bien à l'origine de la construction du graphe. Vous pouvez même dire que le graphe entier est contenu finalement dans cette construction puisqu'il est possible à partir de alpha, le A de l'Autre, construire avec un étage supplémentaire, c'est-à-dire à partir d'un alpha, il est possible de rencontrer un delta qu'on pourrait appeler delta second, et cette construction est évoquée par Lacan dans le séminaire Les Formations de l'Inconscient dès le début lorsqu'il parle de l'autre du mot d'esprit, c'est-à-dire que le mot d'esprit doit être, pour être un véritable mot d'esprit, raconté à l'autre, donc il introduit une première fois (je n'ai pas trouver de schéma qui en parle, je ne sais pas si ça se trouve exactement comme ceci), il parle de delta tierce etc. un graphe qui vient doubler le graphe primitif pour introduire l'autre celui auquel le mot d'esprit est destiné. Vous savez comment Lacan inaugure son graphe primitif, à un étage, avec le mot d'esprit du fameux Hirsh Hyacinthe : " Docteur, aussi vrai que Dieu m'accorde ses faveurs, j'étais assis à côté de Salomon de Rothschild et il me traitait tout à fait d'égal à égal, de façon toute famillionnaire. " Je vous rappelle la circulation des signifiants dans le graphe. Le discours part de l'Autre, Dieu le garant, mais il s'adresse à l'Autre également. Après un passage par le je De l'énoncé, il va délivrer son message. Mais lorsque le signifiant " familier " arrive en g, il rencontre " mon millionnaire ", l'objet métonymique en b prime. " Millionnaire " se condense en g à " familier " pour envoyer en A le message " famillionnaire " qui est une création de sens, un " pas-de-sens ", ce signifiant se substitue au signifiant " familier " qui lui ne passe pas, et qui va tourner dans le circuit inconscient entre g et a. S'il est avalisé par l'Autre le mot d'esprit, ici " famillionnaire " peut enrichir le code ou plutôt le trésor des signifiants. Qu'est-ce qui différencie le mot d'esprit du lapsus ? C'est cette destination à l'Autre, on peut dire que l'analyste en interprétant permet au lapsus de se transformer en mot d'esprit.
Pour compléter cette introduction au graphe on peut juste dire que les termes de code et de message viennent de Jakobson et en particulier de son article sur " les embrayeurs " parce que dans cet article Jakobson distingue les éléments de code et les éléments de message et fait une combinaison à quatre termes, c'est-à-dire le code qui rencontre le message, le code qui rencontre le code, le message qui rencontre le code et le message qui renvoie au message. On a une combinaison à quatre termes avec un graphe aussi que l'on peut construire donc avec ces quatre termes, et toutes les possibilités entre ces termes. Vous avez par exemple le nom propre, c'est un élément du code qui renvoie au code lui-même, le shifter, comme le je c'est un élément du code qui introduit le message, donc c'est un élément de code qui se rapporte au message, mais il existe aussi des messages sur le message, et enfin des messages sur le code. Et c'est quelque chose qui est sous-jacent chez Lacan, dans son utilisation du graphe dans la psychose. Les phénomènes de Schreber sont analysables à partir du graphe, il s'agit de faire jouer ces éléments puisque la forclusion chez Schreber du Nom du Père vient décapitonner ce système, ce système de circulation entre les quatre termes combinés. Ce qui permet à Lacan de distinguer dans les hallucinations du président Schreber des phénomènes de code et des phénomènes de message. La forclusion du Nom-du-Père, donc d'un élément du code qui renvoie au code correspond symétriquement à celle d'un message sur le message, à l'absence du " non ", du " ne pas " qui normalement est véhiculé dans le discours de la mère en surimpression. C'est ainsi que la phrase : " je veux te bouffer ", " je veux te réintégrer dans mon ventre " est transformée en " je ne veux pas... " Ce n'est pas le cas s'il y a forclusion.
Il en résulte une rupture du circuit entre les quatre termes, d'où un déchaînement des deux termes restant dans les hallucinations, d'une part les éléments du code qui introduisent les messages, ce sont les shifters interrompus " Maintenant je vais me... " qui harcèlent Schreber, et d'autre part des messages sur le code, sur le néocode, c'est-à-dire " la langue fondamentale ".
Voilà je crois qu'on peut s'arrêter là pour aujourd'hui, il y a déjà beaucoup de choses à discuter.
P.S.Il me semble utile de revenir ici sur la discussion qui a suivi cet exposé et qui n'a pu être reproduite.
Des interventions abordaient la question de la place du sujet dans le graphe, sur le fait que contrairement au réseau des a, b, g, d, le graphe n'est pas fermé, en effet il existe une ouverture au niveau de delta. En fait, dans le graphe le sujet S est susceptible de surgir partout, en tant que sujet du signifiant il apparaît comme coupure entre deux signifiants, Lacan le situe par exemple dans le Désir et son interprétation au niveau de A, avant de l'écrire finalement en bas du graphe effectivement au niveau d'une coupure en delta, dans Subversion du sujet.
Cette place delta évoque au départ le sujet mythique du besoin, mythique puisque bien que réel, il est insaisissable comme tel.
En effet, dès que la demande est articulée dans les signifiants de l'Autre, nous avons affaire au sujet du signifiant, et il ne s'agit plus de besoin mais de désir.
Il est nécessaire par ailleurs de préciser le fonctionnement du graphe quant à la temporalité. La chaîne signifiante se déroule effectivement dans le temps linéairement mais bien que la parole soit une réalité physique, le signifiant introduit une temporalité paradoxale, c'est ce que l'on retrouve dans l'articulation d'une phrase, il y a à la fois anticipation et rétroaction. La syntaxe des a, b, g, d en rend bien compte, mais examinons dans un exemple le fonctionnement du graphe élémentaire.
Dans Le Désir et son interprétation Lacan présente ce graphe avec deux lignes en traits pleins et en traits discontinus. La chaîne signifiante est représentée par une ligne continuejusqu'au code en A et discontinue après. La ligne de l'intentionnalité est par contre discontinue jusqu'en s(A). Nous nous représentons la chaîne signifiante comme discontinue, comme la combinaison de signifiants séparés, discrets, mais cette discontinuité contrairement à ce que l'on peut croire n'est pas évidente d'emblée, elle n'est pas en particulier obligatoirement physique. Si vous représentez visuellement les ondes sonores, les coupures physiques ne correspondent pas forcément à la séparation entre les signifiants. La coupure en effet intervient rétroactivement. Prenons l'exemple de la phrase utilisée par Saussure : " Si je l'apprends... " la fin de la phrase, la conclusion est nécessaire pour établir la coupure entre l et a, " si je l'apprends ", on entre a et p" si je la prends ". En écrivant cette phrase sur la ligne signifiante du graphe, c'est au-delà du code qu'elle sera discontinue, découpée en signifiants séparés. Et cette découpe dépend de la ligne de retour entre A et s(A), c'est rétroactivement que la coupure s'effectue à partir de la conclusion, alors même que cette conclusion est anticipée dès que la phrase est commencée. L'exemple de Saussure est démonstratif par le caractère sexuel de l'équivocité. La coupure fait surgir l'objet : la. (fig.10)
C'est précisément ainsi que l'analyste interprète, de A à s(A), en découpant autrement ce que dit l'analysant, il produit une lecture Autre. Le graphe nous dit Lacan, a un usage de repérage, il permet non pas de comprendre ce que nous faisons, mais de le savoir.
Notes
Fondation Européenne - Nov. 94
