Théorie psychanalytique

 
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L'Oedipe biblique

Auteur : Lucien Israel 22/10/1997

Bibliographies Notes

Je voudrais, bien qu'il n'y ait pas 25 ans d'écoulés depuis nos premières rencontres avec M. Ehrhart, en être encore à l'âge de Lorry-les-metz. C'est vrai, c'est même tellement vrai que de m'occuper de barbons, ne fût-ce que pour vous en parler, m'a amené à m'identifier à ces cacochymes, c'est pourquoi je suis obligé de vous infliger cette voix assourdie qu'un certain nombre d'entre vous ont déjà subie hier, en même temps que le fait de parler assis parce que je suis un peu fatigué. Mais tout ça, je vous dis, c'est de l'identification. L'identification à quoi ? A un conte de fées, un conte de fées ou apparenté au niveau de la mythologie.

Il était une fois... il était une fois un vieux couple royal qui ne pouvait pas avoir d'enfants. Ils firent comme tout le monde en pareille occurrence, à savoir ils allèrent voir le psychanalyste-gynécologue du coin ; d'aucuns disent que c'est Tirésias, mais on ne prête qu'aux riches, il a fait tellement de choses Tirésias, possible que ce soit lui, toujours est-il que Tirésias ou l'autre psychanalyste propose à notre vieux couple un oracle, lui disant qu'en effet ils vont avoir incessamment et sans tarder un garçon, mais qu'ils auront intérêt à le bazarder le plus rapidement possible, parce que ce garçon, dès qu'il sera en âge de le faire, allait trucider son père et se farcir sa mère. Du coup, dès sa naissance on le suspendit - c'était une coutume à l'époque de faire ce genre de sacrifice aux Dieux, on leur sacrifiait ce dont on n'avait que faire chez soi, en le ficelant par les jambes, en le transfixiant aussi un petit peu par les pieds. Si vous faites l'inventaire de vos mythes familiers, vous trouverez que ce n'est pas tellement étonnant, de transfixier les pieds de quelqu'un, que ce soit pour le suspendre au premier chêne venu ou pour le fixer sur la première croix, c'est exactement la même chose.

Je vous ai raconté une légende, mais une légende lue à travers une tradition qui n'est pas la sienne, parce que bien sûr l'oedipe grec, ça n'a rien à faire avec cette histoire-là. Vous devriez vous réunir en petits groupes, en sous-groupes pour trouver où est la faute, où est l'erreur, parce qu'il y a évidemment quelque chose de parfaitement idiot dans ce que je vous ai raconté.

Enfin quoi... un vieux couple royal... et puis 16 ou 17 ans après le fruit de ce couple doit se farcir sa mère ? Qui a dit qu'elle était vieille Jocaste ? Sinon nos habitudes de pensée. Avec un peu de veine, Jocaste au moment de la consultation chez le devin de service, elle avait 16 ou 17 ans à tout casser. Qu'on l'ait mariée à un riche vieillard, ça... déjà chez les Grecs ça se faisait, même chez les Grecs primitifs. Ils étaient moins sectaires que nous en ce sens qu'on pouvait aussi faire le contraire. C'est ce qui allait se passer avec Jocaste, après qu'elle ait souffert sous Laïos, elle a eu droit de se réjouir sous oedipe. Mais posons-nous une question : d'où est-ce que ça vient, cette tendance que nous avons à nous représenter ainsi la mythologie oedipienne, qui n'est rien d'autre qu'une nécessité dynastique, c'est-à-dire une jeune femme et un vieillard. Eh bien, ça presse un peu qu'ils se reproduisent parce que sinon du côté du vieillard on n'est pas tellement assuré de la survie. Mais ce n'était pas une urgence, on n'était pas en présence d'une urgence médicale, Jocaste avait devant elle encore pas mal d'années de fécondité, la suite l'a bien prouvé, mais du côté de Laïos on n'était pas tellement sûr.

Mais d'où ça nous vient à nous l'idée, quand on raconte cette histoire, qu'il s'agit d'un couple de vieillards ? Qu'est-ce qui traîne dans nos souvenirs, qu'est-ce qui traîne au fond de notre pensée, qu'est-ce qui traîne au fond de notre culture qui nous fait ainsi méconnaître ce que le mythe d'oedipe avait de particulièrement grec ? Il y a une autre histoire qu'on pourrait raconter exactement de la même façon. Il était une fois un vieux couple qui n'avait pas d'enfants. Comme ça se passait dans une autre région, sans doute plus affinée sur le plan commercial, on se passait des intermédiaires et on s'adressait directement à Dieu. Alors ce vieux couple s'est adressé à Dieu, enfin couple, c'était le vieux monsieur, les dames n'avaient pas tellement le droit à la parole à l'époque encore ; le mari donc s'adresse à son Dieu personnel pour lui dire : " Vois-tu, tu m'as comblé de tout ce que je pouvais espérer et puis qu'est-ce qui va advenir de tout ça je n'ai même pas de descendant. " Alors la scène se joue en plusieurs temps, ce n'étaient pas des simples, la scène se joue en plusieurs temps : dans un premier temps, Dieu dit à son quémandeur : " Ne t'en fais pas, t'auras un fils " seulement ce n'était pas avec la femme légitime. Alors on rejoue la scène. A ce moment-là ils ont réciproquement à peu près 100 ans et 90 ans, 100 ans pour le monsieur, et 90 pour la femme ; et quelques anges baladeurs en promenade arrivent chez Abraham, vous l'avez reconnu, pour lui dire : " Dans un an on reviendra et tu auras un fils. " Alors l'épouse légitime avec ses 90 berges elle rigole, et on précise pour les gens qui ne sauraient pas pourquoi elle rigole, qu'elle n'avait plus ses règles. On s'en doutait à 90 ans, donc elle rigole. Alors le patron des anges demande à Abraham : " Pour qui elle se marre ta bourgeoise ? En fait quand elle se marrait comme ça, elle avait dit que pas seulement elle n'était plus tellement féconde, elle avait dit aussi : " et mon mari est vieux. " Alors quand Dieu l'interpelle, Sarah, elle répond : " Moi je n'ai pas dit une chose pareille, penses-tu, tu te fous dedans, je ne pense pas à rigoler, je prends ça très au sérieux, moi. " " Si, si tu as rigolé ", fit Dieu qui voit tout, et là-dessus elle change un petit peu ses déclarations, elle ne dit plus " mon mari est vieux ", elle dit " je suis vieille ", parce qu'elle avait reconnu un Dieu mâle, et elle ne voulait pas le vexer.

Eh bien là s'arrêtent les analogies entre Laïos et Jocaste d'un côté, Abraham et Sarah de l'autre. La différence c'est que ce couple de vieillards qui vient constituer l'un des éléments du mythème ou une des formes plutôt du mythème, c'est à la Bible que nous le devons et, on trouve d'autres exemples, tous les patriarches ont été marqués par cette stérilité qui a exigé chaque fois une intervention, pas chirurgicale mais surnaturelle, de façon à ce qu'ils puissent se reproduire.

Restons-en à Abraham et Sarah parce que ce sont eux qui vont nous intéresser. Mais avant de voir le détail maintenant, on va peut-être situer le cadre dans lequel je voudrais vous communiquer quelques éléments destinés à renouveler un peu ma réflexion sur l'oedipe.

Certes, Freud est allé chercher un modèle grec. Seulement, ce modèle grec, on l'a dit, on l'a répété, c'était le sien propre puisqu'il est né d'une mère jeune et d'un père âgé, dont la mère était au moins la deuxième femme. Il y avait donc des prédispositions à se retrouver dans ce modèle grec. La seule chose curieuse, c'est que la vérité grecque ait été effacée, effacé, non, mais enfin elle n'a jamais été suffisamment soulignée dans le sens de la différence des âges entre Jocaste et Laïos. Et ce qui a effacé cette vérité, c'est un des autres éléments, une des autres origines culturelles de Freud, c'est bien la Bible. Il semble que Freud ait lu la Bible, mais ce que je voudrais vous montrer, c'est que lire la Bible cela ne nous sert à rien. Il faut restituer la Bible dans sa tradition ; ce qu'on appelle la tradition en matière de judaïsme, ça n'est pas la reproduction de certains rituels, de certains geste, de certaines habitudes, de certaines légendes. La tradition ça n'est pas ça. La tradition c'est la Bible orale, car cette tradition véhicule l'affirmation suivante, que ce que nous appelons habituellement la Bible, ou d'une façon plus restreinte l'Ancien Testament, ce que nous appelons la Bible n'est en fait qu'un aide-mémoire dans lequel sont consignées des indications qu'on n'aurait pas pu retenir par coeur, mais qui en tant qu'aide-mémoire, cette Bible ne représente qu'une toute petite partie, qu'une infime partie de la tradition, laquelle tradition est entièrement transmise par voie orale. Cette tradition, par la suite, bien sûr, mais uniquement à partir du 7e, 8e siècle de notre ère, a commencé à être écrite. Jusque là elle s'était transmise oralement dans les deux monuments que sont, d'un côté le Talmud et d'un autre côté la Kabbale. Ce qui fait que nous nous intéressons à un texte biblique. J'ai pris pour ses analogies mythémiques avec l'oedipe, j'ai pris une partie de l'histoire d'Abraham et Sarah. Mais si dans la culture occidentale on présente l'histoire d'Abraham et Sarah comme un des éléments de l'histoire sainte, ça n'est jamais de cette façon-là que ces textes sont étudiés dans le cadre de la tradition, et il n'est pas sûr que la psychanalyse soit tout à fait sans rapport avec la tradition, la tradition juive.

Pour illustrer ceci je vous rapporterai une anecdote racontée habituellement par Emmanuel Levinas à qui on avait proposé au cours d'un colloque oecuménique réunissant, bien sûr, des prêtres catholiques, des pasteurs protestants et lui, à qui on avait proposé de traiter les trois premiers chapitres de la Genèse. Les mauvaises langues disent que c'étaient les prêtres catholiques qui avaient fait cette proposition. Et sur quoi les pasteurs auraient dit que trois chapitres, c'était un peu prétentieux, que peut-être trois versets ce serait plus réaliste, et sur quoi Levinas aurait dit que trois versets cela lui paraissait encore beaucoup, qu'à la rigueur trois mots on pourrait tenter le pari, mais qu'il lui paraissait tout de même plus raisonnable de s'en tenir aux trois premières lettres.

Ce qu'il ne dit pas, c'est que ça n'était absolument pas tenable ces trois première lettres étant donné que les traités entiers viennent compléter ce que ces trois premières lettres représentent comme indice, comme coche mnémonique, comme aide-mémoire pour un ensemble de commentaires, de récits, de gloses, de sollicitations des verbes, des termes. Et encore cet ensemble de commentaires, c'est le commentaire transmis auquel chacun est sollicité d'apporter son propre commentaire qui est pour le moins quadriphonique. Je m'excuse auprès de ceux qui m'ont déjà entendu raconter cette histoire des quatre niveaux de lecture d'un texte traditionnel. Comme il y en a tout de même quelques uns qui ne l'ont pas entendu, je vais le répéter. Je vous ai mis là quelques gribouillis en hébreu : la première colonne droite représente quatre lettres qui sont le P, le R, le D, le S où il vous suffira d'intercaler des voyelles pour trouver le Pa Ra Di S. L'hébreu est caractérisé par ceci

' P(a) Pschat

R(a) Romez

D(i) Drach

que la plupart des voyelles sont laissées à l'inspiration du lecteur, ce qui permet à partir des consonnes de fabriquer pratiquement autant de mots qu'on veut. Ce qui est l'une des sources utilisées dans les commentaires, ce qui est aussi, je pense que vous l'avez reconnu au passage, l'un des modes usuels de l'interprétation psychanalytique. On se sert d'une partie du mot seulement, d'une partie du signifiant pour développer à partir de là une voie nouvelle, un aiguillage nouveau reprenant sans le savoir une technique tout à fait codifiée par, aussi bien les maîtres du Talmud que de la Kabbale. Ces 4 lettres représentent 4 niveaux de lecture. Le premier, le P représente la littéralité, c'est-à-dire le texte tel que le présente la Bible. Vous verrez tout à l'heure, nous prendrons des exemples, ce qu'il faut entendre par la littéralité de la Bible. Ce premier niveau, si vous voulez on va compléter le tableau en allant du côté de la psychanalyse, ce premier niveau de la littéralité c'est, le contenu manifeste, aussi bien d'un rêve que d'un lapsus, que de n'importe quel discours.

Vient un deuxième niveau représenté par la lettre R, niveau qui signifie en hébreu : rémez, ça veut dire : allusion. L'allusion, on a dit que les premiers psychanalystes pratiquaient une psychanalyse allusive. On leur a même reproché de n'aller au fond des choses comme s'il était concevable qu'on aille jusqu'au fond des choses, comme si un psychanalyste qui prétendrait connaître le fond des choses de ce que dit son analysant ne faisait pas autre chose que l'enfermer dans un savoir parfaitement aliéné. Autrement dit, le niveau de l'allusion est un niveau qui garde en psychanalyse son efficacité. Vous savez qu'en allemand allusion ça se dit Andeutung et cette Andeutung est, si vous voulez, l'une des formes, peut-être préparatoire, mais ça n'est pas sûr, elle peut être suffisante, l'une des formes de ce qui va être l'essence de la psychanalyse à savoir la Deutung. Deutungl'interprétation. Or, le niveau suivant que nous trouvons, je ne vais pas jusqu'à dire dans notre mille feuille, mais dans notre portée, le niveau suivant représenté par la lettre D qui est le drach, c'est le niveau du commentaire, le niveau de l'interprétation. Le D pourrait d'ailleurs se prêter à être l'initiale de la Deutung.

Et enfin le dernier niveau représenté par un S, ça n'est pas le niveau du savoir, c'est le niveau du secret, le niveau du sod en hébreu. Le niveau du secret par où tout texte soumis ou proposé à l'interprétation échappe à celui qui tente de l'interpréter et ne peut parfois révéler une partie de son secret qu'à celui-là même qui l'a, ce texte, composé. Le secret, c'est ce que nous retrouvons dans la Traumdeutung sous le nom de l'ombilic du rêve.

Voilà donc les quatre niveaux d'interprétation auxquels peut se livrer ou doit se livrer chacun qui étudie un texte de la tradition. Ce qui fait toujours d'après Levinas qu'il y a à peu près 2 millions 400 mille interprétations possibles de la tradition étant donné qu'il y avait 600 mille personnes au Sinaï au moment de la révélation de la loi, que chacun a entendu cette révélation et bien sûr chacune l'a entendue à sa façon et chacune l'a traduite dans les quatre registres offerts.

Si vous êtes prêts maintenant, on peut se lancer dans un premier essai qui n'est pas tellement étranger à l'oedipe qu'on pourrait le croire. Oui, vous auriez pu vous apercevoir en cours de route déjà que je prends certaines libertés avec le sujet proposé, car c'est le seul moyen, en prenant quelques libertés avec lui, de pouvoir, au détour d'un chemin, le surprendre. Parce que si le sujet en question sait qu'on le guette, il est évident qu'on n'en tirera rien.

Quand j'étais petit j'étais assez épargné par la tradition, tradition n'était pas tellement répandue dans un milieu où je vivais, et j'apprenais comme tout un chacun l'histoire sainte. Et je n'arrivais pas à comprendre dans les traductions, je n'arrivais pas à comprendre l'un des premiers événements cités dans cette histoire sainte, à savoir les bricoles qui se passaient entre Caïn et Abel. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi ce malheureux Caïn avait été victime d'une injustice. Je pense que vous vous souvenez à peu près pourquoi le sacrifice d'Abel avait été accepté toujours par la même divinité et pourquoi celui de Caïn ne l'avait pas été. Parce que dans les Saintes Bibles que l'on vous mettait dans les mains à l'époque il était écrit que Caïn était agriculteur et avait apporté une offrande de fruits et Abel qui était berger avait apporté une offrande d'animaux. On pouvait bien sûr en conclure qu'ils étaient tous les deux victimes d'un Dieu carnivore qui préférait la bidoche aux légumes, mais ça n'était pas très satisfaisant pour l'esprit parce que Dieu était bien élevé et qu'il avait appris à manger de tout. Pas de raison qu'il mange seulement de la viande. Or, si nous prenons le texte, rassurez-vous, je ne vais pas le lire en hébreu, je vais vous le prendre dans la traduction de la Bible de Jérusalem, celle-là qui est accessible à tout le monde, voilà comment la Bible de Jérusalem traduit les événements en question : " il advint que Caïn présenta des produits du sol en offrande à Dieu, - je préfère dire Dieu que l'espèce de curieuse transcription du tétragramme - et qu'Abel de son côté offrit les premiers nés de son troupeau et même de leur graisse. " C'est déjà une traduction qui laisse entendre un peu plus mais ce " et même de leur graisse " n'est pas tout à fait satisfaisant. Alors on va voir ce que donne une traduction soi-disant plus conforme à l'hébreu qui est la Bible type du Rabbinat : " Caïn présenta du produit de la terre " et Abel aurait pris de son côté " les premiers-nés de son bétail de leurs parties grasses ". Ce n'est pas tellement différent. Il y a juste le même qui vient faire une petite allusion raciste. Parce que le même n'existe pas en hébreu. C'est un terme purement rajouté pour montrer que ces premiers juifs étaient déjà généreux puisque même De la graisse ils en donnaient, en veux-tu en voilà. En fait, et ceci grâce à la laxité, grâce à cette disponibilité de l'hébreu et surtout de l'hébreu archaïque, à cette laxité que je vous ai indiquée par rapport aux voyelles, la traduction peut être toute différente. L'adjectif, car c'est un adjectif, qui est traduit tantôt par " les parties grasses " ou tantôt par " même de leur graisse ", peut très bien se traduire par : parmi les plus grasses de ces bestioles. Et il apparaît immédiatement, lorsqu'on prend le texte originel que Caïn a pris n'importe quoi, a pris quelque chose de ses fruits alors qu'Abel choisit ce qu'il y a de mieux. Ne croyez pas qu'Abel dans cette histoire ait forcément le beau rôle, ne fût-ce que par son nom déjà. J'ai écrit là-haut à gauche H B L , c'est la transcription, non pas phonétique mais littérale française du terme Abel, mais qui peut voir dans les traductions françaises que ce mot est le même que l'on va retrouver dans l'Écclésiaste, les premiers mots même de l'Écclésiaste. Vanité des vanités. Le terme de vanité est le même que le nom d'Abel. Vanité des vanités. C'est le nom d'Abel qui apparaît, il a nom Vanité. ... Vanité non pas au sens de se vanter mais au sens de la légèreté. De l'inconséquence. Il n'est pas tout à fait éliminé de l'esprit du rédacteur qu'il y a eu dans l'acte d'Abel une provocation à l'égard de Caïn.

Nous n'allons pas lâcher si vite cette édifiante histoire parce qu'elle contient encore pas mal de choses dont nous allons pouvoir nous servir.

Reprenons la traduction. Vous savez donc ce qui se passe après. Il y a les sacrifices, il y a une petite remontrance adressée à Caïn et après ces remontrances vient l'épisode connu, connu dans sa traduction. Je reprends la Bible de Jérusalem : " Cependant Caïn dit à son frère Abel : allons dehors, et comme ils étaient en pleine campagne Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua. " C'est déjà pas mal concis mais il y a des tas de choses rajoutées qui ne figurent pas dans le texte initial. On va prendre la traduction du Rabbinat qui reste assez puritaine. " Caïn parla à son frère Abel. Mais il advint, comme ils étaient aux champs, que Caïn se jeta sur Abel son frère et le tua. " On perçoit déjà quelques nuances mais il faut que ces nuances soient accentuées par une traduction plus littérale. Je ne vais pas vous infliger le verset en hébreu mais je vais vous le traduire. " Et il dit, Caïn à Abel son frère. " Il est tout à fait évident dans le texte hébraïque qu'il y a là une scansion, une scansion qui est interprétée, et ça nous le verrons dans les interprétations qui peuvent venir, quelques unes parmi les 2 millions 400 mille, nous verrons quelques unes des interprétations qui peuvent venir. Ce qui est important c'est que sur le plan grammatical il ne fait pas de doute que nous avons à faire à une phrase incomplète. Et la phrase continue, donc " Et il dit, Caïn à Abel son frère, et voici ils étaient au milieu des champs. Et il se leva, Caïn sur Abel son frère et le tua. " Nous avons deux verbes que nous allons solliciter comme on le ferait en analyse. " Et il dit ". Le verbe utilisé n'est pas le verbe parler ; dire et parler, la plupart des langues l'expriment par deux verbes différents. Le verbe ici " et il dit " donne à la phrase un son tout différent puisque ce " et il dit " nous laisse en suspens, nous impose la question : qu'est-ce qu'ils ont dit ? La généralité de la tradition nous dit qu'on n'a pas rapporté les paroles de Caïn à Abel parce que de toute façon le résultat aurait été le même, quoiqu'ils aient pu dire, quoiqu'ils aient pu dire le destin des deux personnages était déterminé, c'était joué d'avance. N'empêche que la tradition s'est un peu exercée sur cette phrase. Qu'est-ce qu'ils ont bien pu dire ? Voilà un exercice de choix pour développer les commentaires. C'est amusant de voir, de repérer ce qu'ils ont pu dire. C'est là que nous allons nous retrouver en terrain plus oedipien ; nous n'avons d'ailleurs jamais quitté ce terrain. Qu'est-ce qu'ils disaient ? Eh bien, nous n'avons vu que l'un deux, Caïn était agriculteur. Abel était berger. Caïn dit : " Ôtes-toi de mon sol. " Abel dit : " Rends-moi tes vêtements. " Alors Caïn se leva et tua Abel.

Autre interprétation : Caïn disait à Abel : " Le temple sera construit sur mon terrain " et Abel lui disait : " Non, il sera construit sur mon terrain. " En s'appuyant là-dessus, sur l'accueil réservé à son sacrifice, Caïn n'a plus rien à dire, il n'a plus qu'à se lever et à tuer son frère. Il y a eu d'autres variantes : ils se disputaient à propos de la première Eve. Vous savez que le récit de la création de l'homme est répété. Alors les commentateurs ont voulu voir là deux fragments de textes différents qui ont été juxtaposés, ainsi que les spécialistes de la science biblique. Bien sûr ça n'est pas du tout l'avis des tenants de la tradition pour qui cette répétition est chargée de sens, donc il y a une première création de l'homme et puis une deuxième et ces deux nouveaux hommes qui sont là sur terre, sans femme, se disputent la première Eve non pas Eve leur mère mais l'Eve qui n'avait pas enfanté. La dispute finit toujours de la même façon, Caïn se lève, se dresse et tue Abel et puis vient l'une des dernières interprétations c'est qu'ils se disputent encore une fois pour une femme mais non pas pour une femme à fonction maternelle mais pour une soeur, une soeur non nommée.

Ah oui, j'ai oublié de dire que la première Eve en question c'est celle qui apparaît parfois sous le nom de Lilith. Il a paru naguère une étude assez infâme sur ce mythe qui serait sûrement intéressant à suivre mais qu'il faudrait le faire de façon plus sérieuse.

Donc revenons à la deuxième femme qui est la soeur de Caïn et Abel, soeur que Caïn va s'approprier par le meurtre d'Abel.

Dernier élément que je vais tirer de ce verset biblique, nous sommes toujours sur un seul verset, une partie du verset, " il se leva et tua son frère ". Il se leva... Le terme, je vous l'ai écrit là. Si vous aviez une teinture de langue sémitique vous sauriez que ... c'est le verbe ..., laqoum, se lever ; il n'y a pas de doute quant à la signification qu'il peut avoir. Donc si dans le verset, dont je vous rappelle qu'il s'agit d'un aide-mémoire, si dans le verset il est écrit " il se leva ", c'est donc qu'ils avaient commencé à se disputer et qu'Abel avait mis son frère par terre et s'apprêtait à le tuer. Mais Caïn lui dit à ce moment-là, nous avons vu que le nom d'Abel n'était pas à proprement parler significatif de l'intelligence, il était vain ce frère, Caïn était le moins fort, Abel était peut-être une espèce de gardien de troupeau style cow-boy, Lucky-Luke, ce que vous voudrez, alors que l'autre était du côté des ploucs, Caïn lui dit : " Abel écoute, si tu me tues, qu'est-ce que tu vas raconter à notre père quand tu rentreras à la maison ? " Alors Abel dit : " Ah oui, c'est vrai ", il le lâche et à ce moment-là Caïn se redresse et tue Abel.

Tout ceci pour donner un exemple de ce que sont les commentaires de ce qu'on pourrait faire d'une partie au moins des commentaires sur les versets bibliques à proprement parler. Vous voyez que les sens, les significations possibles se mélangent, que nous avons à faire à tout autre chose qu'à ce qu'en psychanalyse on pourrait appeler des projections, nous avons affaire à un ensemble de récits et de commentaires et de mises en oeuvre techniques de sollicitations des textes qui ne sont pas des jeux imaginaires, qui sont vraiment l'application de règles.

Que tirer de cette première rencontre ? Ceci. Vous vous souvenez que Caïn est le frère aîné. Or tout l'affrontement avec Abel vient du fait que le sacrifice de Caïn a été rejeté. Et c'est quelque chose que nous allons retrouver avec une très grande régularité dans tout le récit biblique. L'aîné est toujours frustré par rapport au puîné. Nous en avons là un premier exemple, mais nous allons le retrouver chez Jacob et Esaü l'aîné qui est brimé par sa mère au profit de Jacob, nous allons le retrouver parmi les enfants de Jacob eux-mêmes : Joseph préféré à tous ses aînés. Nous allons retrouver la même chose pour les enfants de Joseph, lorsque Joseph les amène à Jacob, au moment où Jacob meurt, pour obtenir la bénédiction de Jacob, il met à sa droite l'aîné Manassi et à sa gauche le plus jeune Ephraïm et au lieu de tourner la bénédiction de la droite à l'aîné et de la gauche au plus jeune, Jacob croise les mains et bénit le plus jeune avant de bénir l'aîné, répétant ainsi ce qui s'était déjà passé pour Jacob et Esaü même.

Est-ce qu'il y a une leçon à tirer de cette curieuse préférence. Bien sûr qu'il y en a une. Le droit de priorité, le droit d'aînesse attribué d'office au plus âgé, simplement parce que la nature en a décidé ainsi, est contraire à l'esprit de la tradition juive.S'il fallait résumer la tradition juive en une phrase ce serait celle de la lutte systématique contre ce qui est naturel. Or le hasard qui fait naître quelqu'un en premier dans une famille ne présume en rien des qualités de ce sujet et derrière tous ces commentaires il y a toujours un aspect légal, un aspect législatif à tirer, l'aspect législatif ici est que le droit d'aînesse n'est pas un droit acquis d'office. Il y a un terme que je ne vous ai pas écrit : c'est le mot de ... ça se lit de droite à gauche, R C B ça veut dire l'aîné. Or les trois lettres qui constituent ce mot représentent - vous savez que les lettres hébraïques ont valeur numérique - représentent dans ce terme qui désigne l'aîné, chacune de ces lettres représente non pas la première mais la deuxième de chacune des catégories numériques. Le B est la 2e lettre de la catégorie des unités, il représente le chiffre 2 ; la lettre que j'ai symbolisée par C (je ne sais plus si c'est k ou q) est la 2e des lettres représentant les dizaines et représente le chiffre 20 ; et le R est la 2e des lettres représentant les centaines et elle représente le nombre 200. Donc on retrouve, et c'est l'un des exemples de cette curieuse sollicitation des textes auxquels se livrent les commentateurs traditionnels, c'est un exemple de la façon de mémoriser que l'aîné est en fait souvent le deuxième. On peut prendre ça dans tous les sens.

Revenons-en maintenant, après ce détour qui va s'éclairer, revenons-en maintenant à nos personnages de départ, à savoir Abraham et Sarah. Vous savez donc qu'après l'annonce de la naissance de ce fils de vieillards, naît Isaac, Isaac dont le nom signifie : il rira. Il rira, d'après la phrase prononcée par Sarah lors de la visite des anges, la phrase " qu'est-ce que je rigole en vue d'avoir un gosse à mon âge. " " Tu as ri ", " Non, je n'ai pas ri ". Ça a donc donné Isaac. Et vient ce curieux appel où l'on pourrait retrouver un des éléments du mythème, un des éléments du mythe oedipien, à savoir l'ombre du sacrifice. " Sacrifie-moi ton fils unique. " Et cette curieuse marche au sacrifice est extrêmement émouvante à lire. Il s'y avère que ce n'est pas un

père tout puissant qui va sacrifier un innocent enfant. Voyez comme les questions d'âge reviennent en permanence. Quel âge avait Isaac au cours de ce qu'on a appelé le sacrifice ? Ce n'était pas un petit enfant qui ne pouvait pas se défendre ; c'était un homme de 40 ans face à un vieillard de plus de 120 ans. Et il apparaît, à lire de la façon dont je vous ai montré tout à l'heure qu'on pouvait lire un texte, il apparaît que dès qu'Isaac a posé la question " Où est l'animal du sacrifice ? " il apparaît qu'Isaac savait que c'était de lui qu'il s'agissait. Mais comme non seulement il n'a rien fait pour se défendre mais encore il n'a pas voulu priver son père de la joie d'offrir ce sacrifice, car si le père avait su que son fils savait, il est évident que l'on aurait eu à faire à un auto-sacrifice et que la joie du sacrifice aurait été souillée pour Abraham. D'ailleurs, c'est Abraham qui en fin de compte, et là je me réfère aux commentateurs, c'est Abraham qui en fin de compte se sent frustré. Car au milieu de la scène apparaît un bélier, un ange qui dit " arrête ", qui arrête le couteau. Abraham sacrifie le bélier. Et alors apparaît une technique qu'on trouve souvent dans les commentaires de la Bible, c'est un dialogue - nous avons vu tout à l'heure un pareil dialogue apparaître entre Caïn et Abel, là c'est un dialogue qui s'établit entre Dieu et Abraham. Abraham qui dit : " Mais, tu me fais venir et maintenant tu veux que je remplace mon fils par un bélier. " et Dieu dit : " Oui, c'est bien, c'est ce que je veux. " Alors Abraham qui se met à marchander, il l'a fait d'ailleurs tout au long de la Bible, on retrouve à plusieurs reprises ce marchandage notamment, au moment de Sodome et Gomorrhe. Est-ce que s'il y a 50 Sages tu vas détruire la ville, et 40, et 30 et 10. Alors là aussi il marchande : " Laisse-moi au moins lui couper un membre ! laisse-moi au moins lui faire une estafilade ! " Et ils reviennent. Alors ce que disent les commentaires, c'est qu'à leur retour du sacrifice, Sarah était morte. Et c'est où s'offre à nous un nouveau dispositif oedipien où ce n'est plus le père qui est tué, ce n'est plus le père qui meurt et où nous avons à faire au contraire - nous verrons tout à l'heure s'il y a des choses à dire de cette mort de Sarah - nous avons donc à faire à une transmission où jamais la loi n'est mise en doute, où à aucun moment il n'y a d'hésitation sur la direction à prendre, sur la direction à donner à la loi. Le fait que le père - j'allais dire à quelque niveau qu'il soit, c'est faux - le fait que le père soit un transmetteur incontestable, élimine une certaine possibilité de vacillation qui est certes grosse de possibilités créatrices mais qui est aussi susceptible d'engendrer une foule de psychoses.

J'ai dit qu'il ne fallait pas dire : le père à quelque niveau qu'il soit. En effet dans la tradition juive, ce qui est désigné par le terme de Dieu et qui est un tétragramme imprononçable, imprononçable non pas pour des raisons mystiques mais simplement parce qu'on a juxtaposé quatre lettres qui ne peuvent pas être phonétisées ou du moins on peut inventer toute une série de phonations toujours en fonction de ce jeu des voyelles dont je vous ai parlé, mais aucune tradition ne vient dire qu'elle est la bonne prononciation. Ce qui fait que ce terme de Dieu n'est donc pas représenté en hébreu et en plus il n'y a à aucun moment la moindre possibilité de représentation. Ce qui fait que l'idée même de cette divinité se comportant comme le premier Dieu du Panthéon venu est parfaitement impensable dans la tradition juive. Ce Dieu ne va pas plus courir le guilledou avec les nymphes de service qu'il ne lui viendra l'idée de se reproduire. Ça n'est pas de l'ordre de la divinité de la tradition juive.

Mais ce qui est visé dans cette divinité c'est évidemment une certaine lignée paternelle car ç'ont toujours été des pères, des patriarches qui ont été en relation plus ou moins directe avec cette entité.

Nous avons donc un autre modèle d'oedipe et on pourrait démontrer son efficacité aussi bien positive que négative par toute une série de phénomènes, l'un de ces phénomènes étant ce curieux maintien contre vents et marées d'une tradition juive et de porteurs de cette tradition, porteurs qui ont d'une génération à l'autre toujours représenté la même rigueur et la même rigidité, c'est intentionnellement que j'utilise les deux termes, représenté cette même rigidité et cette même non-variation. Cette absence de variation dans la tradition est tellement vraie que le premier Talmud qui a été imprimé en 1520 à Venise a toujours été reproduit tel quel et les éditions les plus contemporaines, les plus modernes, représentent à la virgule j'allais dire, il n'y a pas de virgule, au point près, exactement la même disposition que cette première édition de 1520. Il n'y a jamais eu la moindre modification et les porteurs de la tradition sont convaincus que cette tradition n'a pas varié depuis qu'elle a été donnée en même temps que la loi écrite : tout au plus déplore-t-on que les nécessités historiques ont fait parfois qu'il a fallu rédiger ce qui était initialement destiné à rester oral et on a ainsi en rédigeant, en écrivant quelque chose, on a ainsi réduit la fécondité de ce qui jusque là était un texte parlé.

Est-ce que nous trouvons dans la Bible une autre image oedipienne, une autre image oedipienne que celle que j'ai tenté de greffer autour de l'histoire d'Abraham, Sarah et Isaac. Isaac est également un exemple de cette préférence accordée au puîné puisque c'est au détriment d'Ismaël qui était l'aîné qu'Isaac a dû son statut patriarcal. Je vous ai montré dans ces jeux entre frères cette prédominance du puîné, cette défaveur portant sur l'aîné, je vous ai montré une autre illustration de ce que donnait un oedipe que je dirais dénaturé, c'est-à-dire un oedipe débarrassé de sa dimension naturelle. Il est naturel en effet, c'est dans l'ordre de la nature de chasser le mâle le plus faible pour s'emparer de la femelle. L'oedipe tel qu'il est donné par le mythe grec est une sorte d'hymne à la nature. Et les psychanalystes en sont pas mal empêtrés à vouloir faire de la psychanalyse ce que Freud a voulu en faire, à savoir un mécanisme qui nous aide à échapper à la tendance naturelle, Freud ne savait pas qu'à ce moment-là il répétait à son insu l'oedipe biblique. Les psychanalystes donc sont empêtrés par ce naturalisme oedipien. Et Freud scelle le dépassement oedipien par - vous vous souvenez dans Totem et Tabou - par l'association, par l'unité des frères. Or ce que nous montre la Bible c'est que justement ça n'est pas le plus fort qui domine, pas forcément le fils fort sur le vieux père, ou le frère aîné sur le frère plus jeune, mais que c'est quelque chose de l'ordre de la Loi qui domine et que cette loi chacun a à la conquérir à son tour d'où cette image très peu édifiante de ces frères qui s'entretuent tout au long de l'histoire biblique.

Y a-t-il maintenant dans la Bible une autre image oedipienne sur laquelle nous pourrions nous arrêter ? Oui. Il y a une image oedipienne mais elle est collective. Elle concerne la formation de ce qui a été appelé dans la Bible le peuple d'Israël. Nous avons vu que les patriarches, que l'histoire des patriarches aboutit en Egypte. En Egypte, au bout de quelques générations le peuple se met à pulluler et le pays devient trop étroit, trop étroit pour lui, étroit ça s'écrit......, ça se dit z a r, étroit. Si nous poursuivons le développement de ce terme, de cette racine pour une fois dilittere, si nous développons cette racine nous obtenons le terme m z r, ... mezar qui veut dire frontière. Et si nous mettons ce terme au pluriel m z m r, ... nous obtenons le terme mizraïm, c'est le terme qui veut dire Egypte. L'Egypte a été pour le peuple d'Israël la matrice dans laquelle le peuple s'est formé et la sortie d'Egypte qui est le point crucial de toute l'histoire biblique, la sortie d'Egypte n'est pas autre chose qu'une représentation de la mise au monde d'un peuple. Et s'il y avait un doute sur la signification de cette sortie d'Egypte, il serait levé par cet interdit, ce commandement négatif parfaitement inexplicable autrement, l'interdit pour un juif de résider en Egypte. C'est un interdit talmudique qui est commenté comme si habiter en Egypte, non pas y voyager, comme si habiter en Egypte était un inceste.

L'oedipe biblique nous la trouvons probablement là sous cette forme un peu interloquante sur laquelle les commentaires vont bon train.

Notes
Bibliographie