Théorie psychanalytique

 
  • Imprimer
  • Envoyer

L'Inca Garcilaso de la Vega, ou la douloureuse naissance de la littérature péruvienne entre deux langues

Auteur : Monique Alaperrine 14/02/1994

Bibliographies Notes

L'Inca Garcilaso de la Vega est le premier grand écrivain péruvien. Ce fut aussi le premier latino américain à écrire sur l'Amérique depuis l'Europe car il composa en Espagne toute son oeuvre traçant l'histoire de ses ancêtres les Incas, oeuvre de maturité longuement germée et qu'il ne publiera qu'au crépuscule de sa vie. Mais l'Inca Garcilaso de la Vega, c'est avant tout le fruit de la semence espagnole en terre indienne.

Entre deux continents, entre deux langues, entre deux cultures, du côté des vainqueurs par son père, du côté des vaincus par sa mère, Garcilaso ne cessera de chercher à réparer l'irréparable, à concilier l'inconciliable, à ramener bord à bord cette déchirure qu'il symbolise, en même temps qu'il fera naître la littérature péruvienne dans un castillan parfaitement maîtrisé, non pas une langue transplantée, mais soigneusement cultivée sur place dans la terre féconde en hommes de lettres de ses aïeux paternels, car plus qu'à sa langue c'est plutôt à sa conscience d'homme à moitié déraciné que s'applique la métaphore d'Octavio Paz : il ne cessera d'être la même plante et l'autre, Espagnol et pourtant Indien au Pérou, Indien et pourtant Espagnol en Espagne. Mais il écrira dans une langue très pure, qu'aucun de ses contemporains humanistes ne pouvait récuser. Pour comprendre la naissance de cette écriture, il est nécessaire de retracer sa biographie.

Il naît à Cuzco en 1539 des amours d'un capitaine espagnol de la haute noblesse extréménienne Sebastian Garcilaso de la Vega et de la nusta Chimpu Ocllo descendante de l'Inca Huayna Capac appartenant à la lignée de Huascar. C'est-à-dire qu'il voit le jour au coeur de l'empire des Incas, dans un site sacré, nombril du monde d'où était née la tradition. Mais en 1539 pour les habitants de Cuzco le monde était, depuis six ans déjà, devenu un chaos incompréhensible : les conquérants s'y installaient en maîtres absolus des lieux et des hommes, et les princesses royales, consentantes ou non, ne pouvaient se soustraire à leur désir. La violente victoire de la croix sur le soleil c'était aussi le plus souvent la soumission par la violence des femmes indiennes.

Sebastian Garcilaso de la Vega, donne alors à son fils le nom de Gomez Suarez de Figueroa, ce qui signifie non seulement une pleine reconnaissance de cet enfant mais aussi qu'il le place symboliquement à son rang d'aîné dans un lignage qui appartient à la noblesse titrée depuis le début du siècle. En effet, les Suarez de Figueroa sont au nombre des grands d'Espagne, et depuis l'attribution du titre, le fils aîné s'appelle Gomez ou Lorenzo. Gomez est aussi le nom du frère aîné de Sebastian Garcilaso de la Vega.

La généalogie du côté maternel est moins facile à vérifier mais il est certain que Chimpu Ocllo était une princesse de haut rang ; le métissage, pour cet enfant pouvait donc à la fois être ressenti comme une déchirure, mais aussi comme une double noblesse. Tout dans les souvenirs qu'il nous laisse, montre qu'il a été un enfant reconnu de part et d'autre, et lorsqu'il prendra la plume ce sera pour témoigner d'une grande tendresse et d'un grand respect pour chacun de ses parents.

L'enfance de Garcilaso a pour cadre la demeure seigneuriale du père qui mène grand train et table ouverte comme le voulait son rang. L'enfant passe ses premières années entre sa mère qui n'a jamais appris l'espagnol : (son testament a été rédigé avec l'aide d'un interprète) et les servantes indiennes baignant ainsi dans la langue quechua qu'il dit lui-même, reprenant le mot de Dante, avoir têtée avec le lait maternel. Chimpu Ocllo, baptisée, vraisemblablement après lui, prend le nom d'Isabelle Suarez mais le capitaine ne l'épouse pas : elle reste au rang de concubine et ne peut bénéficier du " renombre ", le nom à particule qui était le signe distinctif de la noblesse titrée. Elle n'est que Suarez, parce qu'il fallait christianiser son nom et que Suarez était une partie de celui de son enfant. Lorsque dix ans plus tard, Sebastian Garcilaso de la Vega prend femme, il la choisit dans la noblesse andalouse, suivant ainsi les recommandations de la Couronne qui s'inquiètait de l'importance des concubinages et surtout qui tenait à ce que les biens des Espagnols ne retombent pas entre les mains des Indiens. Répudiant Chimpu Ocllo le capitaine la marie à son tour à un roturier espagnol. L'enfant vit alors une expérience douloureuse, témoin de l'humiliation de sa mère qui doit quitter la demeure familiale, il voit s'installer à sa place une étrangère, de quatre ans à peine son aînée qu'il appelle sa marâtre. La seule critique qu'il se permette de façon sybilline envers son père est à ce sujet : il donne en exemple un conquistador du Guatemala qui préfère épouser sa concubine indienne plutôt qu'une Espagnole venue plus pour l'attrait de l'encomienda que par amour du soldat fatigué. Il parle aussi de sa marâtre comme de la seconde veuve de son père, laissant entendre que la liaison avec Chimpu Ocllo avait valeur de mariage. Il continue à fréquenter la famille maternelle, et il évoque au début des Commentaires royaux ces réunions où " agé de 16 ou 17 ans ", il questionnait son oncle sur les coutumes de ses aïeux.

Son éducation est celle des fils d'Espagnols, c'est-à-dire qu'il apprend les humanités en compagnie des autres fils de conquistadors, métis ou non. Il semble d'ailleurs que son père ait tenu particulièrement à ce qu'il fît des études car à sa mort il lui laisse par testament une somme de 4000 pesos afin d'aller en Espagne étudier. Gomez Suarez, dans son adolescence du fait de sa résidence dans la demeure paternelle et de cette éducation, est sans nul doute devenu plus espagnol qu'indien. D'ailleurs dès sa plus tendre enfance, il est concerné par les guerres civiles que se livrent les Espagnols et raconte combien il fut marqué par un épisode de ces luttes auxquelles son père prenait part et où il vit sa maison assiégée et bombardée par les partisans d'Almagro : épisode traumatique qui faisait vraisemblablement écho à la conquête telle qu'il avait pu en entendre parler dans l'entourage maternel, et plus intimement encore peut-être à sa propre conception.

A la mort de son père, il a à peine 20 ans. L'encomienda lui échappe (elle revient en droit à la veuve) ainsi que les avantages liés à sa naissance dont il avait pu jouir jusque là. Il mesure peut-être alors pour la première fois le poids de son illégitimité, et surtout combien la loi espagnole marque la différence du sang. En réalité, déjà s'ébauche une politique de méfiance à l'égard des métis, qui s'appuie sur un profond mépris de la race indienne réputée " paresseuse et lascive ". Quelques années plus tard, le vice-roi Toledo, le " suprême organisateur du Pérou " selon Levillier, dira dans ses lettres au roi tout le mal qu'il pense des métis qui tiennent leurs mauvais penchants de leurs mères, et demandera qu'on leur interdise le port des armes de crainte qu'ils ne suivent la nature maternelle, ajoutant qu'il faut d'autant plus se méfier d'eux qu'ils ont hérité de leurs pères la fougue espagnole et la dextérité dans le maniement des armes et des chevaux.

Enfant choyé des deux côtés, Gomez Suarez de Figueroa dut à la mort de son père, faire face à la dure réalité de sa condition de métis. Il ne lui restait au Pérou que sa famille maternelle réduite à l'impuissance et au silence.

Deux ans avant sa mort, le Capitaine Garcilaso avait demandé et obtenu la permission de partir en Espagne, mais il ne put le faire à cause de la maladie qui allait l'emporter, et c'est son fils qu'il envoie pour ainsi dire à sa place. En tout cas c'est bien ainsi que celui-ci l'entendra.

Gomez Suarez de Figueroa part en Espagne dès 1560, et il nous raconte comment, à Lima, il eut juste avant de s'embarquer l'occasion de voir et même de toucher les momies de ses ancêtres que Polo de Ondegardo avait confisquées.Il part avec l'intention de faire reconnaître les droits de son père, et par conséquent d'obtenir pour lui-même et ses soeurs métis, une reconnaissance et une restitution des terres à sa mère. Sa demande est rejetée par le conseiller des Indes Lope Garcia de Castro qui s'appuie sur des écrits d'historiens, en particulier sur la relation de Diego Fernandez et de l'histoire de Lopez de Gomara attestant que le capitaine Sebastian Garcilaso de la Vega n'avait pas été toujours fidèle à la couronne (il était accusé de s'être montré partisan du rebelle Gonzalo Pizarro dans la guerre civile et de lui avoir sauvé la vie en lui donnant son cheval à la bataille de Huarina.) En réalité, tous les éléments de cette expérience vont se révéler signifiants par la suite pour l'homme et pour l'écrivain : d'abord le refus de reconnaissance des services rendus, et surtout l'accusation de trahison du père, enfin l'écrit sur lequel se fonde Lope Garcia de Castro pour établir son jugement disant que ce qui est écrit par les historiens ne peut être nié. Cette parole là, tombée comme un acide, restera gravée à jamais dans l'esprit du jeune métis.

A la suite de cet échec, Gomez Suarez de Figueroa demande licence pour repartir au Pérou, comme si devant l'hostilité de la terre paternelle, il ne lui restait plus qu'à retrouver la terre maternelle. Il l'obtient mais ne repart pas, rejouant là en quelque sorte ce qui s'était passé pour son père ; comme lui, il ne reverra jamais sa terre natale. En réalité, il a compris que sa condition de métis serait un handicap pire au Pérou qu'en Espagne. Il va vivre à Montilla près de Cordoue sous la protection de son oncle paternel Alonso de Vargas.

L'identification de Gomez à son père est alors d'autant plus manifeste qu'il s'inscrit sous son nom sur le registre de la paroisse, à l'occasion de deux baptêmes : Gomez Suarez de Figueroa devient d'abord Gomez Suarez de la Vega puis cinq jours plus tard Garcilaso de la Vega : on est en 1563, il a 24 ans et il a perdu tout espoir de faire reconnaître les droits de son père.

Il va donc prendre désormais sur lui de reconquérir l'honneur du capitaine Garcilaso de la Vega et il va le faire aussi en mémoire de son aïeul célèbre le poète tolédan du même nom, figure du parfait gentilhomme de la Renaissance et gloire des lettres espagnoles. Son désir de s'inscrire comme héritier de celui qu'on appelait le prince des poètes transparaît dans le prologue à sa première oeuvre littéraire où il parle du sacrifice offert de son temps " avec l'épée et avec la plume " ce qui rappelle, on ne peut plus clairement, un vers de la églogue où le poète tolédan disait avoir volé au temps son poème en " prenant tantôt l'épée tantôt la plume ". " Avec l'épée et avec la plume " sera aussi la devise qui ornera plus tard les armoieries hispano-indiennes de l'édition des Commentaires royaux et que l'on retrouve sur la grille de la chapelle de la cathédrale de Cordoue où il repose.

Il s'engage alors pour mater la rébelllion des Morisques dans les Alpujarras, alors qu'au même moment Lope Garcia de Castro, celui-là même qui avait rejeté sa requête à Madrid mate la rebellion des métis au Pérou. Manifestement Garcilaso choisit son camp dans le processus d'identification à son père : il se doit de réparer l'honneur paternel, donc de montrer sa loyauté à la couronne espagnole, mais n'y a-t-il pas quelque ambiguïté pour l'Indien Garcilaso à bouter hors du territoire ceux qui symboliquement étaient considérés par le père comme les anciens envahisseurs ?

Il se bat si bien qu'il gagne le titre de capitaine et quatre conductas, c'est-à-dire le droit de lever des hommes en armes, ce qui était un honneur mais il n'obtient pas de solde du roi.

On est en 1570. L'homme du siècle d'or espagnol a quatre chemins possibles pour obtenir reconnaissance : le sang, les armes, l'Église et les lettres. Garcilaso a la noblesse par sa naissance, il est maintenant capitaine. Il lui reste à prendre la plume et à rentrer dans les ordres ce qu'il fera. Lorsqu'il se met à écrire, il s'inscrit en droite ligne dans le sillage des hommes de lettre prestigieux que comptait la famille paternelle. Car outre le brillant poète dont il porte désormais le nom, deux autres grandes figures de la poésie espagnole du siècle lui sont apparentées : le marquis de Santillane et Jorge Manrique. Mais il a aussi d'autres motifs.

Si l'écriture c'est le père, ça l'est d'autant plus pour Garcilaso, pour les raisons que nous venons d'évoquer, et aussi parce que dans la conquête du Pérou l'écriture a été perçue par les Indiens comme une arme aussi puissante que les canons. Et puis, n'y avait-il pas eu cette parole définitive sur les écrits des historiens ?

Ce n'est toutefois pas par un livre d'histoire qu'il va engager son oeuvre d'écrivain mais par une traduction ; il traduit du toscan en espagnol et en quechua Les dialogues d'amour de Léon l'Hébreu. Il est particulièrement significatif qu'il choisisse la traduction pour ses premières armes en littérature. Entre deux langues depuis son plus jeune âge, il ne cessera en réalité de se faire interprète, d'abord au sens littéral du terme puis interprète de l'histoire de son pays. L'équilibre que requiert la traduction, la parfaite égalité de connaissance dans les deux langues ne pouvaient que solliciter cet homme entre deux mondes, profondément attaché à l'un comme à l'autre, et blessé par l'humiliation infligée à l'un par l'autre. D'ailleurs, il donne à sa traduction le titre suivant : " La traduction de l'Indien des trois dialogues d'amour de Léon l'Hébreu, faite de l'italien en espagnol par Garcilaso Inga de la Vega, natif de la grande ville de Cuzco, capitale des royaumes et provinces du Pérou ". Comme pour rétablir l'équilibre, il tient fièrement à ce que cette traduction pleine de finesse, dans un castillan irréprochable et qui a vite éclipsé celles qui l'avaient précédée soit l'oeuvre de l'" indien " Garcilaso, et pour la première et unique fois il signe Garcilaso Inga de la Vega, intercalant son titre de noblesse maternel entre le nom et la particule paternels.

Mais pourquoi choisir ces dialogues d'amour qui sont une oeuvre néoplatonicienne d'une grande complexité rhétorique et conceptuelle ? Une telle traduction demandait non seulement une parfaite maîtrise du Toscan mais aussi une grande aptitude à la pensée philosophique. Garcilaso ne pouvait mieux prouver le raffinement et la portée de sa culture occidentale, son rayonnement aussi puisqu'un peu plus tard, Cervantes dans son prologue à Don Quichotte citait Léon l'Hébreu comme le modèle de ce qui pouvait s'écrire de mieux sur l'amour (et il est vraisemblable qu'il l'ait lu dans la traduction de Garcilaso). Mais il tient à exiger de son lecteur sa reconnaissance en tant qu'Indien ajoutant dans son prologue au roi qu'il lui demande d'y voir le " tribut que vous doivent vos vassaux, les natifs du Nouveau Monde ".

Peut-être sentait-il aussi quelque sympathie fraternelle pour un écrivain expatrié comme lui (Léon l'Hébreu était juif expulsé d'Espagne en 1492), comme lui pas tout à fait reconnu espagnol, et qui construisait ses dialogues autour de l'idée de l'union par l'amour. Mais il semble que ce texte ait retenu son attention aussi pour d'autres raisons. Selon Miro Quesada, il y aurait trouvé une subtilité intellectuelle qui lui était chère de même que le sens de la hiérarchie bien ordonnée qu'il appliquera plus tard dans ses Commentaires royaux, enfin un équilibre qui était sa préoccupation constante. De son côté, Marcel Bataillon le soupçonne d'avoir trouvé dans la cosmologie platonisante des dialogues, une sublimation de la religion solaire de ses aïeux, comme un pont possible entre elle et la philosophie chrétienne. C'est en effet un des soucis constants de Garcilaso que de montrer que les Incas avaient préparé le terrain pour l'avènement du christianisme. Mais peut-être peut-on avancer encore d'autres raisons plus inconscientes. Le premier dialogue d'amour met l'accent sur la différence entre l'amour et le désir et à plusieurs reprises l'auteur revient sur l'idée que l'on aime ce que l'on a mais qu'on désire ce qui vous manque, et Garcilaso ne pouvait pas ne pas être concerné par cette idée, lui qui se trouvait constamment pris entre ce qu'il avait - une de ses phrases le plus souvent citées, est " des deux nations j'ai des qualités " -, et ce qui précisément lui manquait de ces deux nations puisque jamais il ne pouvait se dire tout à fait espagnol ou tout à fait indien. Si l'on a voulu voir dans son oeuvre le symbole de l'harmonie entre les deux mondes, il est bien évident que tout son effort pour donner cette image, toute son aspiration à l'union par l'amour entre l'Espagne et son pays natal est sous-tendu par la dure réalité de la possession par le viol. D'autre part, plus personnellement l'union par l'amour le renvoyait très certainement à la question de sa propre naissance, ce qui éclaire peut-être son étonnante signature. La traduction de l'Indien fut une réussite, mais elle se vit interdire par l'Inquisition quelques années plus tard. Dans cette insistance qu'il met à se déclarer indien, il y a l'amorce de ce que vont être les Commentaires royaux. Mais avant d'entreprendre cette oeuvre qu'il laisse longtemps cheminer, il s'essaie à l'histoire en écrivant La Florida del Inca où il entreprend de raconter la conquête de la Floride à la suite de l'expédition d'Hernando de Soto, l'année même de sa naissance. Il prétend que ce n'est pas lui qui parle mais qu'il se contente de retranscrire les mémoires patiemment reconstituées d'un vieux conquistador retrouvé en Andalousie. En réalité, il avoue implicitement être l'auteur de ce récit particulièrement dans un passage qui doit retenir notre attention, lorsqu'il parle de la mort de Hernando de Soto où l'hommage qu'il rend à ce grand capitaine se confond avec l'hommage à l'Espagne et à la race espagnole. En effet Garcilaso déclare alors dans un élan d'humilité qu'un Indien est bien indigne de rendre cet hommage, et que d'autre part les Espagnols quand ils ont enterré de Soto, l'ont fait comme leurs aïeux les Goths pour leur roi Alaric et de là découle un éloge des Goths, ainsi que l'affirmation d'une race de rois espagnols qui est restée pure malgré la longue présence des Arabes. C'est là un discours qui se tient en Espagne depuis le siècle, de manière plus ou moins épisodique, discours officiel, lié à la reconquête et à la lutte contre les Turcs mais discours qui ne laisse pas de nous surprendre de la part de notre métis si fier par ailleurs de son ascendance maternelle. Ce passage nous éclaire sur la souffrance qu'a dû être celle de Garcilaso oscillant entre la honte et la très grande fierté, souffrance d'une humiliation qui se résout formellement en humilité de bon ton.

Il est à peu près certain qu'il a alors recueilli les propos de la bouche de Gonzalo Silvestre et que celui-ci a dû représenter pour lui, par sa mémoire, un véritable trait d'union vivant entre son pays natal et l'Espagne, entre l'enfance et sa vie d'homme mûr (Gonzalo Silvestre avait participé aux guerres civiles du Pérou qui avaient tellement marqué le jeune enfant d'alors). Il a 53 ans lorsqu'il entreprend de recueillir ces souvenirs, il les organise, dans une forme romanesque tout à fait conforme au roman du siècle d'or, par sa construction, sa division en chapitres et sous-chapitres, ses digressions toujours dans un souci d'équilibre et d'esthétique, ses pointes de réflexions moralisantes. Il y laisse transparaître son admiration pour les deux peuples en lutte car, dit-il dans son avertissement au lecteur, " je me vois l'obligé des deux nations étant fils d'un Espagnol et d'une Indienne ". C'est pourquoi lorsqu'il raconte les cruautés indiennes, comme par exemple l'épisode des malheureux Espagnols tombés aux mains des cannibales, il prend la précaution de dire que ceux-ci avaient été injustement maltraités par les hommes de Panfilo de Narvaez. Il n'omet pas non plus une occasion de souligner l'importance des mauvais interprètes dans les erreurs et les malentendus. Mais il est évident que le souci littéraire l'emporte sur le souci historiographique, et c'est pour le plus grand plaisir du lecteur.

La Florida del inca ne paraît qu'en 1605 au Portugal, mais depuis longtemps Garcilaso travaille à son grand projet d'historien, les Commentaires royaux qu'il conçoit en deux parties : la première sera celle de l'histoire de ses ancêtres maternels, la seconde celle de la conquête du Pérou.

Sa mère est morte en 1571, lui laissant par testament le champ de coca qu'il avait hérité de son père et dont elle était usufruitière. Garcilaso fait vendre ce champ, et comme il avait obtenu la permission de rapatrier le corps de son père en Espagne et l'avait fait inhumer à Séville, il n'a plus d'autre attache au Pérou que ses souvenirs et la correspondance qu'il entretient encore avec quelqu'ami d'enfance. Le patrimoine maternel est désormais exclusivement le lieu de la mémoire et de l'imaginaire.

Capitaine, homme de lettres, ordonné prêtre, l'Inca Garcilaso de la Vega - car c'est ainsi qu'il signe désormais ses écrits, mettant en avant sa qualité d'Inca mais en utilisant la forme espagnole inga -, assuré de sa position sociale du côté des vainqueurs, peut enfin se consacrer à ce projet qu'il a laissé patiemment mûrir et qui s'inscrit en fait dans le processus de réparation qu'il a entrepris depuis la mort de son père. Il s'agit maintenant de réparer avec la plume, en commençant par le côté maternel car de même que son père avait été accusé de trahison par Lope Garcia de Castro, les Incas étaient accusés par les Tolédistes de tyrannie et de cruauté donc d'illégitimité. C'est pourquoi il entreprend d'écrire l'histoire de ses ancêtres maternels dans un ouvrage qui porte un titre dont la traduction française escamote l'ambiguité : Les Commentaires royaux. Los comentarios reales. Real en espagnol signifie aussi bien royal que réel. Ce sont donc des commentaires royaux parce qu'ils sont l'oeuvre de celui qui se présente comme un Inca, et aussi parce qu'ils racontent l'histoire des Incas, mais ce sont aussi, et Garcilaso tient à le souligner, des commentaires réels, vrais, parce que lui, de par sa position entre les deux cultures, entre les deux langues est seul en mesure de rendre compte de la réalité historique des Incas.

Garcilaso ne cessera d'utiliser l'argument de la langue mal comprise pour justifier son écriture de l'histoire de ses ancêtres maternels. Il se définit comme interprète et il est significatif d'ailleurs que parmi les trois mots espagnols qui ont ce sens : faraute, lengua, intérprete il utilise le plus souvent, contrairement à la plupart des chroniqueurs de l'époque, celui d'intérprete qui contient dans son étymologie l'idée de celui qui est entre les deux. Entre le monde inca et le monde chrétien entre la tradition orale et l'écriture, entre le passé et l'avenir, il est celui qui peut et doit traduire le plus fidèlement la réalité historique de ses ancêtres maternels afin de réparer les erreurs de certains historiens espagnols qui injustement mettaient les incas en accusation. Au début des Commentaires royaux il dit avec beaucoup de tact en parlant de ces historiens : " Mon intention n'est pas de les contredire mais de leur servir de commentaire et de glose et d'interprète pour de nombreux vocables indiens que, étant étrangers à cette langue ils ont interprété à côté du vrai sens. " On mesure bien là l'habileté de Garcilaso qui n'accuse pas ouvertement l'Espagne mais défend fermement le Pérou des Incas. La langue va être pour lui ce que la folie de Don Quichotte a été pour Cervantès, le prétexte qui permet de dire ce qui normalement ne peut pas être dit, de rectifier le discours officiel sans le heurter de front. Dans la Florida del Inca, il l'avait déjà utilisée pour souligner les défauts des conquistadors, jouant par exemple sur le comique du quiproquo dans l'épisode de Juan Ortiz. Juan Ortiz était un Espagnol qui était tombé aux mains des Indiens et avait été réduit par un cacique en esclavage. Le gouverneur Hernando de Soto avait appris son existence par un indien qui prononçait mal son nom et - nous dit Garcilaso - " comme à cette mauvaise prononciation de l'Indien s'ajoutait un pire entendement des braves interprètes qui déclaraient ce qu'il voulait dire et comme tous ceux qui écoutaient n'avaient d'autre empressement que d'aller chercher de l'or, en entendant l'Indien dire Orotiz, sans aller plus loin ils comprenaient que tout simplement il disait que dans son pays il y avait de l'or, et ils s'esbaudissaient et se réjouissaient rien qu'à l'entendre nommer bien que dans un sens si différent. " Avec cette anecdote qui fait sourire le lecteur, il est bien évident que Garcilaso met le doigt sur la cupidité des Espagnols dans la conquête et leur peu d'attention à la parole de l'autre.

Dans les Commentaires royaux, il dépasse ce procédé, il pousse plus loin sa réflexion sur la langue et se fait l'interprète privilégié de son peuple, sans jamais cesser de dire que les Indiens ont mal été compris des Espagnols. D'ailleurs il est remarquable que sa première page des Commentaires soit consacrée à la langue quechua, à la manière de la prononcer et aux incorrections que les Espagnols y ont introduites corrompant cette belle langue. Il consacre plusieurs chapitres à la langue générale du Cuzco qui était imposée par les Incas dans tout l'empire ce qui était, nous dit-il, un gage de paix car les hommes se battent lorsqu'ils ne se comprennent pas. " Grâce à cette sage décision, les Incas dirigeaient et gouvernaient en toute paix et quiétude leur empire, et les habitants de diverses nations s'accordaient fraternellement car ils parlaient tous une même langue. " Autre idée importante : cette généralisation de la langue du Cuzco, en même temps qu'elle facilitait le passage de la barbarie à la civilisation, préparait avec l'aide de la divine providence l'avènement de l'évangélisation. On le voit, la langue sert ici essentiellement à faire l'apologie des Incas et il la traite selon des critères humanistes et chrétiens. Mais c'est dans la deuxième partie de ces Commentaires qui paraîtra après sa mort sous le titre de L'Histoire générale du Pérou, qu'il l'utilise de la façon la plus magistrale, précisément au moment le plus décisif pour l'histoire de son pays, la rencontre d'Atahualpa et de Pizarre.

Il retranscrit le requerimiento, sorte de sermon sommation que le père dominicain Valverde fit à l'Inca en prenant soin de préciser qu'il le fait à partir des papiers du père jésuite Blas Valera qui l'aurait lui même recopié du manuscrit original. Bref il insiste sur le fait que nous avons affaire à un document authentique, contrairement aux reconstitutions d'autres historiens. Ce sermon en deux parties se termine par une violente menace : " Si tu t'y refusais, oh roi, sache que tu seras contraint par la guerre à feu et à sang, et que toutes tes idoles seront jetées à terre, et nous te contraindrons par l'épée à laisser ta fausse religion que tu le veuilles ou non... Dieu permettra que, tel Pharaon qui périt en mer avec toute son armée, ainsi toi et tes indiens vous soyez anéantis par nos armes. " Suit un chapitre où Garcilaso fait un long développement sur la mauvaise traduction de Filipillo qui, dit-il, ne connaissait des deux langues ni l'une ni l'autre. Nous sommes loin de l'accord fraternel autour d'une même langue des Commentaires royaux mais Garcilaso a pris soin de nous dire que cette langue générale si bien partagée dans la paix sous les Incas a été oubliée des Indiens par la suite de la faute des Espagnols et en particulier des guerres civiles. Puis au chapitre suivant, c'est le tour d'Atahualpa de prendre la parole et de se plaindre également de l'interprète car, dit-il, " se parler par l'intermédiaire de messagers et d'interprètes ignorants équivaut à se parler par l'intermédiaire d'animaux domestiques " et il ajoute très habilement qu'il ne peut comprendre autrement ce qu'il vient d'entendre car, alors qu'il devrait s'agir d'un message de paix, d'amitié et de fraternité éternelles et même d'alliances des lignages, il n'a entendu que menaces de guerre, de mise à feu et à sang, de destruction des Incas, ce qui l'amène à en déduire que, soit les Espagnols sont des tyrans qui sont entrain de détruire le monde, soit ils sont un châtiment du dieu Pachacamac. Tout ceci Atahualpa le dit en maîtrisant sa colère, et en prenant soin, contrairement au dominicain de parler lentement, par petits bouts de phrases et dans la langue du Chinchaysuyu, afin de donner le temps et l'occasion à l'interprète de mieux faire son travail. Pour le lecteur espagnol à qui ce livre s'adresse, il est évident que la traduction n'est qu'une fiction puisque le discours du dominicain est authentiquement fidèle à l'original et puisque le discours d'Atahualpa est la traduction de Garcilaso lui-même qui prend encore la précaution de nous dire que ces paroles ont été gardées dans les quipus, ces cordelettes à noeud qui servaient essentiellement à comptabiliser les tributs et de support à la tradition orale. Marcel Bataillon nous dit à juste titre que nous devons en sourire comme le lecteur de don Quichotte sourit de Cide Hamete Benengeli. Personne n'est dupe : c'est bien Garcilaso qui s'exprime là, et la mauvaise traduction n'est que prétexte pour renvoyer l'accusation de tyrannie dans le camp espagnol. D'ailleurs, conscient de la violence de ses mots il va aussitôt temporiser en prenant la défense du père Valverde donnant une nouvelle version de l'épisode fameux de la bible jetée à terre. Selon Garcilaso, le père Valverde aurait lui même malencontreusement laissé tomber le livre sacré, et cela aurait été mal interprété par des soldats prêts à se battre ; le cri d'alarme, l'incitation au massacre qu'on lui prête ne serait que le fruit de l'imagination d'historiens qui se trouvaient à trois mille lieues de là, ce qui lui permet d'ajouter au nom du bon sens, qu'il est impensable qu'un frère catholique et théologien ait pu inciter au massacre d'Indiens innocents, " ce qu'on peut croire, dit-il, d'un Néron mais pas d'un religieux qui par sa vertu et son oeuvre évangélisatrice a mérité d'être évêque ". Le lecteur aurait-il oublié les menaces certifiées authentiques de guerre à feu et à sang ? Malgré tout, on sent Garcilaso écartelé entre sa foi de catholique fervent, et l'amour qu'il porte à ses aïeux maternels martyrs. Sitôt qu'il dénonce les violences subies par les victimes, il s'empresse de ménager les bourreaux ; est-ce seulement dans le souci de ménager les censeurs, ou bien n'est-ce pas là la véritable déchirure de son être ?

Il serait long de détailler tout à fait ces chapitres essentiels de la deuxième partie des Commentaires royaux, mais il en ressort que l'Inca est un être pacifique qui manie d'ailleurs de façon surprenante des concepts européens de l'époque tels que la raison, la justice et le droit auxquels il dit être prêt à se plier, mais qui, parce qu'on lui a mal traduit, ne comprend pas pourquoi Charles Quint étant monarque universel aurait eu besoin que le pape lui donnât le droit de conquérir le Pérou, ni pourquoi il devrait payer tribut à ce roi qui n'a jamais été seigneur naturel de cette terre, ni ne l'a jamais vue. On reconnaît là, grâce à l'artifice de la mauvaise traduction tous les arguments du débat autour de la légitimité de la conquête, et Garcilaso ne manque pas non plus de nous faire sourire quand Atahualpa faisant le compte des noms que les Espagnols vénèrent : Dieu qui est trois et un, Adam, Jésus Christ, Charles Quint et le pape, trouve que ça fait davantage que les dieux incas qui ne sont que trois : Pachacamac, le Soleil, et la Lune.

L'oeuvre de Garcilaso bien sûr ne se résume pas à ces quelques traits ébauchés ici, mais il m'a semblé que son rapport à la langue, l'utilisation habile qu'il en fait, la langue mal comprise étant le seul moyen de pouvoir dire, les réflexions qu'il lui accorde en sont une articulation essentielle.

Homme du siècle d'or mais aussi du pays de l'or, à demi-conquérant, à demi-conquis, toute sa vie a été une reconquête opiniâtre d'une pleine reconnaissance du côté du père afin de réparer la déchirure, de laver l'honneur de l'une et l'autre branche et de permettre ainsi une reconnaissance des vaincus. Garcilaso trait d'union, Garcilaso interprète c'est aussi, dissimulant derrière l'harmonie de son style humaniste et l'élégance de ses constructions inspirées des Jésuites, l'inépuisable souffrance de l'humiliation.

Notes
Bibliographie