L'Association et la proposition de 67 : un "pas de plus", un "pas" de plus, impasse de plus
Auteur : Pierre Bastin 05/11/1992
Il me semble nécessaire, au début de ces journées, de brosser un tableau rapide de ce qu'était la procédure de la passe au moment de sa mise en place dans l'École Freudienne de Paris (EFP). L'impression que j'ai pu retirer depuis 18 mois que nous travaillons la question dans l'Association, est que pour certains, ... cette Proposition... ils savent à peine de quoi il retourne, pour d'autres même, rien du tout, et après tout, n'est-ce pas une histoire vieille de 25 ans ? Ce qui est apparu plus préoccupant, symptomatique même, a été le grand nombre d'idées reçues s'exprimant sur le mode : j'ai une vague idée de la Proposition mais,... je suis pour..., je suis contre...
Donc, en 1967, après un vote de l'Assemblée Générale de l'EFP, cette procédure est mise en place. A cette époque l'EFP est composée des " membres de l'EFP " ; parmi ceux-ci, des non-analystes qui non seulement manifestent leur intérêt pour la psychanalyse mais y apportent leur richesse propre ; également des " membres correspondants ". Il existe aussi la catégorie des " analystes praticiens " (AP) c'est-à-dire des membres qui ont déclaré à l'EFP qu'ils pratiquaient l'analyse, l'EFP se limitant à enregistrer ces déclarations sans, en aucune manière, garantir quoi que ce soit de ces pratiques pour l'extérieur.
Vous le constatez, jusqu'à présent notre Association présente le même type de structure.
Autre catégorie maintenant, les " Analystes Membres de l'École " (AME) c'est-à-dire des membres de l'EFP à propos desquels un " jury d'accueil " a constaté qu'ils avaient une pratique professionnelle régulière dans la ligne de l'enseignement et de la recherche dans l'EFP, et leur a décerné le titre de AME, constituant, lui, une garantie de leur pratique pour l'extérieur. A la question : quel genre de pratique ?
Lacan avait un jour répondu : entr'autre ils du travail " propre ", à entendre : pas du sale travail, pas n'importe quoi !
Dans les statuts de l'Association est prévue la catégorie en principe similaire aux AME de l'EFP : les AMA, qui n'existe pas actuellement.
Enfin, la catégorie des " Analystes de l'École " (AE).
A cette époque de la mise en place de la procédure il existe déjà une première liste de AME et AE établie de manière tout à fait arbitraire par Lacan, il le fallait bien pour commencer.
Que sont donc les AE ? Dans la proposition ils sont définis comme constituant l'organisme central de l'EFP, comme étant ceux qui peuvent témoigner des problèmes cruciaux de la psychanalyse, qui sont à la tâche ou sur la brèche de les résoudre ! Il nous est présenté là, apparemment, une classe qui semble tout à fait exceptionnelle.
Et maintenant : La Procédure.
Le passant est un analysant qui, estimant en être arrivé au point de terminaison de son analyse personnelle éprouve qu'il aurait quelque chose à dire et sur son analyse, et sur la terminaison de l'analyse, comment ça s'est passé, et pourquoi il a choisi ou été poussé à devenir analyste.
L'analysant en question se rend alors chez le secrétaire de la Passe, Jean Clavreul, qui lui fait tirer au sort les noms de deux passeurs.
Le passeur est un analysant encore en analyse pour un bout de temps (je souligne) dont l'analyste considère qu'il en est dans son analyse à des points vifs de l'histoire de son passé, en quelque sorte il est la Passe (nous allons y revenir), et qu'à ce titre il le considère comme pouvant porter témoignage du dire du Passant.
Seuls les AE peuvent désigner des passeurs. Les passeurs, Lacan le souligne, sont désignés à leur insu, il ne leur est pas laissé la possibilité de dire oui ou non, c'est comme ça. Retenez bien ce point également, nous y reviendrons. Ils ignorent donc que leur nom a été envoyé à Clavreul sous pli cacheté, pour être tiré au sort par un candidat passant.
Les protagonistes. Au point où nous en sommes de leur mise en place, je voudrais vous donner mon interprétation du principe de fonctionnement de la procédure. Le passeur, donc, au plus vif de l'histoire de son passé, se trouve dans une espèce d'orage par rapport à ce qu'il commence à entrevoir, et c'est avec sa subjectivité dans l'orage qu'il va entendre le témoignage du passant. Il ne va pas se contenter d'enregistrer ce qu'un autre lui dit, qui prétend être allé plus loin, avoir franchi un cap, un pas irréversible, il va réagir vivement, ça l'intéresse vivement, il questionne voire il conteste vivement.
Il me faut déjà nuancer, vous signaler que cette distinction des protagonistes n'est pas aussi tranchée, la présentation que j'ébauche est seulement logique. Par exemple l'état du passeur est quelque chose de ponctuel, ça peut très bien se refermer dans son analyse, et revenir plus tard, en quelque sorte il faudrait le saisir au vol pour l'utiliser dans la procédure.
Le témoignage du passant. Le candidat à la passe va donc, chez Clavreul, tirer au sort les noms de deux passeurs ; pour de multiples raisons qui lui appartiennent il peut récuser l'un des noms et tirer une troisième enveloppe.
Nanti de ses deux adresses, il va contacter ses passeurs et à partir de là mener l'affaire comme il lui semble. C'est de lui que dépendra que chaque passeur connaisse l'identité de l'autre, il les rencontrera ensemble ou séparément, au rythme qu'en principe il décidera, dans le style qui lui est propre mais qu'il lui faudra bien articuler au style propre et aux réactions de ses témoins... en somme tout restait ouvert... et il s'en est passé de toutes les couleurs ! Quand le passant estimait en avoir assez dit à ses passeurs, qu'il en restait là de son témoignage, il leur signifiait qu'il allait demander à Clavreul de les faire convoquer devant le " jury d'agrément ".
Le jury d'agrément. Tel que Lacan le présente dans la Proposition, il est composé de six membres, tous des AE, et un septième, lui-même, Lacan, directeur de l'EFP. Ce jury devait être renouvelé par tiers tous les ans, et donc au bout de six ans, les AE du début, arbitrairement nommés par Lacan, auraient été remplacés par des AE nommés dans la passe, eux-mêmes renouvelés par tiers tous les ans ce qui fait, entr'autre, qu'il se serait agi d'une instance symbolique et non pas d'une assemblée de notables. Vous saisissez là une des raisons qui vont me faire dire que la finalité de la Proposition était d'abord et avant tout la tentative d'instauration d'un type tout à fait inédit de " communauté d'expérience analytique ". Lacan n'a pas manqué de souligner l'aspect très révolutionnaire d'une telle idée : confier le fonctionnement du Jury d'Agrément à des gens issus de la passe, c'est-à-dire des gens très jeunes, à peine en fin d'analyse, des " non analystes " disait-il, (" non analystes " à entendre dans le sens de " non analystes professionnels " ou pas encore, mais " analystes " en ce qu'ils sont le produit du discours analytique, c'est-à-dire de leur analyse), qui, à s'agréger aux plus anciens faisaient courir le risque de changer même l'esprit de l'École ; et il ajoutait qu'il était prêt à courir un tel risque s'il pouvait en résulter un " pas " en avant. Bien entendu, un tel type de désignation et de renouvellement total des membres du jury n'a jamais existé.
Revenons-en au témoignage des passeurs devant le jury. Là aussi les choses étaient très ouvertes : les passeurs ont témoigné un par un, hors la présence de l'autre ou non, simultanément, contradictoirement, ont participé ou assisté aux discussions précédant le vote du jury, le jury s'est réuni une seule fois ou plus à propos d'un même passant... Toujours est-il qu'à un moment il avait à se prononcer par un vote sur ce qu'il avait entendu de ce qui se disait dans le dire des passeurs à propos de ce qu'eux-mêmes avaient entendu qui se disait dans les dires du passant. Vous saisissez je suppose pourquoi Lacan avait imaginé un tel montage, créé empiriquement une telle chaîne symbolique, à travers et grâce à laquelle il supposait que les signifiants transmis à l'insu des divers protagonistes pouvaient à ce moment logique du vote du jury lui faire donner une réponse moins mauvaise que les verdicts habituels.
Je voudrais maintenant vous présenter une métaphore de la machine-procédure, passeur-passant. Imaginons un cylindre de métal souple d'un diamètre par exemple de deux mètres, disposé horizontalement sur le sol dans lequel un homme peut avancer, marchant debout. Si le passeur est la passe il est représenté par ledit cylindre. Le sujet qui s'aventure marchant dans le cylindre serait donc le passant, dans la passe.
Le moindre de ses pas va faire vibrer, résonner, bouger ce cylindre, cette caisse de résonnance. D'aucuns objecteront que les choses ne sont pas aussi simples : Lacan ne dit-il pas aussi en d'autres passages de la Proposition que le passeur est lui aussi dans la passe, voire même appartient au jury, donc à l'extérieur du cylindre d'où il entend les bruits de résonnance ? Effectivement c'est la nécessité logique de la présentation qui fait dire passeur/passant là où il s'agit en fait de désigner des places plutôt que des sujets. L'expérience a d'ailleurs montré que l'erreur d'appréciation de l'analyste pouvait exister, que tel avait pu désigner comme passeur un de ses analysants qui lui, avait décidé de faire l'épreuve comme passant et avait été nommé AE. Pourrrait-on dire que l'erreur d'appréciation a porté sur un état réversible (celui du passeur) alors qu'il s'agissait d'un état irréversible (celui du passant nommé) de la situation d'un sujet en analyse ?
La confusion des termes utilisés par Lacan n'est donc qu'apparente, elle reflète bien ce que l'expérience a fait apparaître et rappelle aussi qu'il n'y a pas d'intérieur et d'extérieur (cf la bande de Moebius) ; je vous laisse apprécier le rudimentaire de la métaphore du cylindre dont je viens de me servir. Cette apparente confusion des termes utilisés par Lacan a donné lieu à un certain nombre d'erreurs d'interprétation. Par exemple d'aucuns ont imaginé que leur désignation comme passeurs équivalait à " être nommés contrôleurs ! " ; d'autres, puisqu'ils participaient du jury, se sont institués " analystes " de leurs passants, allant même quelquefois jusqu'à vouloir faire payer les rencontres de témoignage, d'autres passeurs encore se sont réunis pour délibérer des cas de leurs passants. Il a même existé, puisque les passeurs pouvaient être tirés au sort plusieurs fois, de petits groupes de " passeurs professionnels " !
Ce que l'on a constaté, souvent hélas, était que ce fantasme : passeur = promotion, a provoqué l'arrêt prématuré de leur analyse.
Pour en terminer avec ce rapide survol de l'histoire de la procédure, quel était l'enjeu sous-jacent à tout ce montage ? Aux nombreuses critiques qui lui étaient adressées quant à ce montage, Lacan à de nombreuses reprises avait répondu : écoutez, je sais bien que ce que je propose est tout à fait mince..., ce qui est important c'est l'enjeu de cette procédure c'est-à-dire la psychanalyse, le discours analytique, sa radicalité, qui ne peut se maintenir, se transmettre, qu'à un certain prix qui serait celui-là. Enjeu tout à fait capital en fonction duquel j'ai bâti cette procédure, j'aurais pu en proposer une autre, mais il me fallait être prudent, ma prudence a peut-être été trop humaine ; dans l'état où en sont les psychanalystes il fallait cette prudence parce que ce que je propose est quelque chose d'assez catastrophique.
A la Grande Motte, en 1973, il ajoutera : non seulement c'est catastrophique mais c'est révolutionnaire. Heureusement que ma Proposition, c'est en 1967, que je l'ai produite ; si je l'avais faite en 68 on aurait dit : Lacan a été induit par Mai 68 ! et ça aurait enlevé beaucoup de poids à ce que j'avançais !
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Il serait temps maintenant de vous signaler de quelle place je vous parle aujourd'hui. Eh bien, c'est de la place d'un passeur qui devant vous témoigne de ce qu'il a entendu de la Proposition, de ce qui s'en est suivi, des questions cruciales qu'elle a fait surgir. Ceci n'implique pas que je vous constitue en jury d'agrément, vous n'en remplissez pas les conditions au sens de la Proposition. Disons que dans l'univers des discours vous allez forcément entendre quelque chose qui se dit dans ce que vous entendez de mon discours ; je vous rappelle cette citation de l'Étourdit" dire reste caché derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend ".
De ce qui résultera de mon dire, aussi du dire des collègues qui se sont dévoués à la préparation de ces journées, avec quelquefois une pointe d'angoisse, le thème de la passe ne pouvant laisser indifférent par tout ce qu'il soulève, nous verrons peut-être apparaître d'autres modes d'appréhension de cet enjeu capital souligné par Lacan.
Passeur, c'est-à-dire que, au point où j'en suis de ma position dans le champ analytique cet enjeu m'intéresse vivement, que la Proposition et ses conséquences dans notre histoire, tout ce que j'ai pu en entendre continuent à me faire réagir vivement, que donc ce que j'en dis aujourd'hui n'est qu'un témoignage, marqué de ma subjectivité, de ma part d'inconscient, de ce fait qu'on ne peut que mi-dire, témoignage et non pas vérité sur la Passe.
1967, époque où Lacan propose avec prudence une procédure dont il ne méconnaît pas la minceur, est une époque pas tellement éloignée du temps où il fonctionnait à l'Institut avec ses commissions, ses hiérarchies, ses programmes d'enseignement... et il me semble que bien que voulant se démarquer de tous ces standards il n'en reste pas moins relativement imprégné, témoin la minutie de sa structuration de l'EFP, témoin la création de deux catégories d'analystes, AME/AE et leur distinction aussi tranchée..., nous y reviendrons.
Dans la première version de la Proposition, j'avance que Lacan met surtout l'accent sur l'Institution analytique, créer sur un mode tout à fait nouveau " une communauté d'expérience analytique ".
Dans la version définitive, l'officielle, celle qui sera adoptée par l'Assemblée Générale de l'EFP, il semble s'agir davantage d'éclairer ce qui se passe dans une analyse, qui fait qu'un analysant passe à la position d'analyste, pourquoi et comment. A propos de ce " pourquoi " je voudrais vous signaler un propos de Lacan allant dans le sens d'une hypothèse que je fais depuis longtemps : " Je ne cherche pas d'excuse aux analystes, car, c'est évident, ce n'est pas de leur faute s'il le sont ".
L'accent mis sur quelque chose à éclairer a fait que d'une manière générale et encore actuellement tous se sont focalisés sur ce point avec l'insuccès que l'on sait, occultant la question pour moi fondamentale d'un mode institutionnel d'un type tout à fait nouveau, dirais-je " lien social nouveau " ?, consistant en une implication réciproque" formation d'une communauté d'expérience - éclairages ponctuels - nominations ".
Le troisième aspect de la Proposition concerne les nominations. Le passant qui " l'avait bien dit " se trouvait être nommé Analyste de l'École (AE) ; Dieu sait à quel point la possibilité de bénéficier d'une nomination implique communément ce besoin de " reconnaissance ", cette demande d'être reconnu au principe même de toute demande d'analyse. Roland Chemama traitera, à ma suite, de ce désir de reconnaissance et vous constaterez en l'occurence à quel point ce qu'il dira fera contraste par rapport à mon dire, comment les exposés de ces journées feront contraste les uns par rapport aux autres. Il n'y a pas de doctrine de la passe.
Une anecdote si vous le voulez bien quant à ce titre de AE décerné éventuellement à l'issue d'une passe. Françoise Dolto avait demandé un jour à Lacan pourquoi diable il avait inventé ce titre de AE. La réponse avait été du genre : ce que je leur propose est déjà assez difficile comme ça et si je ne mets pas un objet à la clef, personne n'ira ! Disons que c'est un premier pas vers un recrutement de style différent.
Je vous disais au début de mon exposé comment la formulation de Lacan avait pu induire le fantasme de l'existence d'une catégorie exceptionnelle d'analystes, fantasme qui n'a pas été sans conséquences, comiques ou dramatiques. Par exemple pour certains, les AE étaient les cardinaux de Lacan ! Par exemple qu'une brillante soirée soit organisée pour célébrer une nomination à l'instar de ce qui se fait à l'occasion d'une nomination de Professeur à la Faculté, par exemple un passage à l'acte dramatique du fait de n'avoir pas été nommé, par exemple, comme le soulignait R. Tostain, les conséquences ravageantes chez certains qui avaient été nommés...
Car enfin, je vous livre mon point de vue, cette distinction AME/AE ne me semble pas tenable. Qu'est-ce en effet qu'un analyste si ce n'est quelqu'un qui ayant valablement terminé son analyse ne peut pas ne pas se trouver mis au travail du fait d'être un " produit " du discours analytique, qui de ce fait ne peut pas ne pas être à la tâche de témoigner des problèmes cruciaux de la psychanalyse, être sur la brèche de tenter de les résoudre ? et ce, que son style l'oriente d'abord vers le professionnalisme ou davantage vers la recherche.
Et qui, en l'occurence ne peut pas ne pas faire institution pour maintenir cette ouverture. Ce qui me permet d'avancer que le problème d'une institution est d'abord et avant tout le problème des analyses personnelles de chacun de ses membres. Je ne peux pas m'empêcher de penser que c'était l'idée de Lacan dans sa Proposition initiale, idée tempérée par prudence, vu l'état des psychanalyses, mais l'idée principale tout de même ; j'en donnerai pour indice le titre initial de la Proposition : " D'un seul mode d'accession au titre de psychanalyste " vite relégué à l'oubli, par pragmatisme je pense.
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Préparant ce témoignage, j'ai beaucoup pensé aux journées de l'EFP à la Grande Motte en 1973, et sans cesse me revenait le Theetet De Platon associé à une histoire d'éclair et de voyageur perdu dans la montagne. Point trop féru d'histoire ancienne j'ai questionné un certain nombre de plus savants que moi, et sans cesse m'était renvoyé Héraclite et le tonnerre mais ce n'était pas celà qui m'intéressait d'abord. Poursuivant ma recherche j'ai retrouvé quelques notes griffonnées à l'occasion de ces journées. Ces journées avaient été quelque chose de formidable, une véritable prise de parole générale ; peut-être due au fait qu'il avait été préparé en catastrophe, ce n'est pas à Montpellier que ce congrès aurait dû se tenir. Le peu de temps laissé aux organisateurs ne leur avait pas permis de structurer soigneusement le travail, d'où peut-être ce qui en est résulté. J'ai donc retrouvé ce qui s'était dit dans une petite salle dont je me souviens confusément, où Lacan avait inventé une histoire de voyageur perdu dans la montagne et cité le Theetet, je ne sais plus dans quel ordre. Y a-t-il eu enregistrement, était-il inaudible vu le brouhaha ambiant, ou bien a-t-il été égaré ? Toujours est-il qu'il s'est agi de l'histoire d'un voyageur égaré dans la montagne, dans la nuit, dans l'orage. Montagne à vache, donc vaguement des traces de sentier, montagne assez élevée cependant. C'est la nuit, le voyageur, fatigué, sait dans quelle grande région il se trouve, mais n'a aucune idée de l'environnement immédiat, ni de la situation de cet environnement dans un contexte géographique plus élargi. La haute vallée qu'il a empruntée avant sa montée vers le col était-elle la bonne ? Et dans l'orage, un éclair... Un très court instant il entrevoit tout le paysage : le très fond de la vallée, vaguement des voies de communication tout en bas, la sinuosité d'un torrent, une cascade, quelques masures ou groupes de masures, la limite supérieure d'une forêt, une cabane de berger, la hauteur et la distance du col vers lequel il chemine, si toutefois il s'agit bien de ce col... L'obscurité revenue, il sait qu'il a vu, mais serait bien incapable d'en dessiner la topographie. " La connaissance qu'il a acquise d'une chose dont il se souvient encore, il ne la sait pas, il se souvient de la chose mais ne la voit plus. " La citation que je viens de produire n'est pas la suite de l'histoire du voyageur, c'est un énoncé de Socrate dans Theetet. C'est une des premières choses étonnantes que j'ai trouvées à la lecture du Theetet et je ne m'étonne plus de l'association du voyageur et du Theetet dans le dire de Lacan, lequel à propos de l'histoire ancienne avait dit : " A tel ou tel des fragments émergés de l'histoire ancienne, nous pouvons redonner un sens qui s'inscrit d'une expérience actuelle ".
Et c'est vraiment la fonction essentielle et la définition du passeur qui apparaissent dans Theetet. Pardonnez-moi si à partir de maintenant je vous assène quelques citations extraites de ce dialogue Socrate/Theetet à propos de la nature de la science, dont vous allez découvrir avec moi combien il éclaire le sens de l'expérience de la passe, expérience actuelle en 1973 dans l'EFP.
Socrate a entendu parler de Theetet, jeune et beau guerrier, savant doté de nombreuses qualités, et il a décidé de le rencontrer pour lui extirper quelque chose à propos de la nature de la science, la sensation, l'opinion vraie, l'opinion vraie assortie de raison...
Il situe bien la nature de son désir en l'occurence, et la détermination de ce désir par l'histoire de son passé : (je vous rappelle ici les conditions qui définissent le passeur) " Je suis fils d'une vaillante sage-femme, j'exerce le même art et je jette les gens dans l'embarras... "
" Si l'on s'approche de Socrate il faut s'attendre à être examiné à fond dans sa vie, et à voir tout ce qu'on dit passé au crible... "
Jeter les gens dans l'embarras, tout passer au crible... ne peut pas ne pas nous évoquer l'embarras du passant questionné vivement, voire contesté par son passeur.
Continuons notre promenade dans les énoncés de Socrate : " Mon office est supérieur à celui des sage-femmes. Elles ne peuvent enfanter que des êtres véritables et non pas des chimères... " tandis que : " mon art difficile surveille des âmes en travail, il rend capable de discerner si l'esprit du jeune homme enfante une chimère et une fausseté ou un fruit réel et vrai ".
Avant d'aller plus loin, il est une chose dont je n'ai pas encore fait mention à propos de ce que seraient le savoir du passant et le savoir acquis par le passeur dans son écoute et son questionnement du passant, à propos de la passe. Je cite ici Lacan : " Combien il est impossible qu'un témoignage juste soit porté par celui qui franchit cette passe, sur celui qui la constitue... [...] que ce soit plutôt devant quelqu'un... [...] que s'éprouve... ".
Alors, et Socrate ? , que dit-il de son savoir, de celui de Theetet ?
" Je suis stérile en matière de sagesse... on m'a souvent fait le reproche d'interroger les autres sans jamais me déclarer sur aucune chose parce que je n'ai en moi aucune sagesse, c'est en partie vrai... (n'était le contexte, n'était le " en partie vrai ", nous ne pourrions pas ne pas penser à certains comportements obsessionnels), il est clair que ces autres que j'interroge n'ont jamais rien appris de moi mais qu'ils ont eux-même trouvé en eux Les belles choses qui y étaient ".
" Tu es en butte aux douleurs de l'enfantement parce que ton âme n'est pas vide mais grosse ". (rappelez-vous la pointe d'angoisse à s'exposer dans ces journées !)
Nous abordons maintenant, par le biais des énoncés de Socrate
La dynamique de la passe.
" Ceux qui s'attachent à moi tous des progrès merveilleux à leur jugement et à celui des autres ".
La passe sans passeur, la nécessité de communauté d'expérience.
" Plusieurs ont méconnu mon assistance s'attribuant à eux-mêmes leur progrès et ont avorté des germes qu'ils portaient en eux, les ont mal nourris, les ont laissé périr ".
Reprise d'analyse d'un passant.
" Il y a aussi ceux dont l'âme n'est pas apparue grosse... je me suis entremis en toute bienveillance... j'ai conjecturé quelle compagnie leur serait profitable ".
Après la passe, dans une association où les différents travaux se répondraient, ne seraient plus une accumulation d'exposés seulement justaposés :
" Si donc Theetet, tu essaies par la suite de concevoir d'autres pensées, tu seras plein de choses meilleures grâce à la discussion présente, et si tu demeures vide, tu seras moins à charge à ceux que tu fréquentes, et plus doux parce que tu seras assez sage pour ne pas croire que tu sais ce que tu ne sais pas ".
" C'est là tout ce que mon art peut faire et rien de plus ".
Cette passe, avait dit Lacan, comme une tentative d'appréhension, pour une fois peut être de dialogue, entre ceux qui ont vécu l'expérience.
Et aussi, à propos des journées à la Grande Motte : " Je me félicite donc, que dans les groupes chacun ait parlé et apporté son expérience, ici j'ai pu participer, pas seulement conclure... C'est ainsi que peuvent se produire les points noeuds, les points de précipitation, une sorte de cristallisation, qui feraient que le discours analytique ait enfin son fruit. Toutes choses, bien sûr, qui ne se conçoivent que dans notre idée du réel. "
J'ajouterai pour ma part que toutes ces choses possibles ne peuvent être que la conséquence logique de la terminaison effective des analyses personnelles des membres du groupe, et non point de régles de conduite édictées par quelque association que ce soit.
Et, de ce que je viens de citer de Lacan, les points noeuds, les points de précipitation... me vient l'idée d'encore une utilisation de l'histoire du voyageur égaré. Ce voyageur, ces voyageurs successifs, qui racontent à leurs passeurs ce que, égarés dans l'orage ils ont entr'aperçu l'espace d'un éclair, ces passeurs devenus à leur tour passants et ce qu'ils raconteront à leur passeurs ; ... de tous ces racontars cumulés par une instance " jury d'agrément ", ne peut-on penser qu'il ne pourrait surgir des points noeuds, des points de précipitation ? Choses ponctuelles, éclair, et non pas réalisation de ce fantasme généralisé : faire la théorie du moment de la passe !
Donc ... cet éclair..., et ce qu'il aurait pu provoquer de " bouleversant " !? De ne pas en faire prétexte à je ne sais quelle envolée lyrique, mais à le réduire, cet éclair... bouleversant, à sa fonction de signifiant quelconque, a fait apparaître un certain nombre de constatations vécues comme bouleversantes par différents protagonistes de l'expérience de la passe.
Des passants, en principe en fin d'analyse, ne pourront jamais oublier...
Des passants ont vu s'éclairer plus précisément ou plus complètement certains points abordés dans leur analyse, voire d'autres laissés dans l'ombre...
Claude Conté, qui dans son récent livre relatant son expérience de membre du jury nous parle du style de témoignage de certain passant...
Françoise Dolto dont vous avez pu lire dans les transcriptions préliminaires à ces journées les sentiments éprouvés dans son expérience de membre du jury...
Lacan, à propos de la " fraîcheur " de certains témoignages...
Safouan découvrant plus précisément au travers d'un témoignage ce que pourtant il croyait bien savoir de " la dépression caractéristique "...
Des passeurs, quant à l'impact dans leur analyse personnelle...
Certain passeur ayant eu à entendre tel témoignage d'un passant pas du tout passant ni même passeur : " c'est effrayant la méconnaisance, que ça puisse avoir une telle puissance ; ce type me parlait avec tant d'assurance ! "
Tel autre passeur à propos d'un cas de figure de passant similaire : " mais alors... Lacan... il n'a rien entendu ?... "
Pour en terminer avec l'histoire ancienne, un mot à propos d'Héraclite. Si pour Héraclite " le tonnerre régit l'univers ", Lacan modifiant ce fragment va quant à lui énoncer : pas le tonnerre mais l'éclair, " l'éclair, non pas sur l'univers, mais sur les tous...divers, un tas de tous radicalement distincts ".
Je voudrais vous rappeler qu'au moment de la dissolution il avait qualifié l'EFP finissante : " Un tas de tas " !
Peut-on dire que le danger d'évolution du " tas de tous radicalement distincts " vers le " tas de tas " ne nous guette pas nous aussi, que peut-être même, les " envahisseurs sont déjà là ", ou tout au moins à l'oeuvre d'y parvenir ?
Est-ce que la passe, ou quoi d'autre, pourrait pallier ce danger ?
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Je voudrais vous dire maintenant ce qui paraît être l'évolution de la position de Lacan par rapport à sa proposition initiale.
Si en 1973 il espère encore quelque effet de l'expérience en cours il signale cependant que jusqu'à présent ça n'a pas donné grand-chose, peut-être, dit-il, parce que le jury est resté le même ?
Par contre, fin 1974, à Rome, répondant à trois praticiens italiens qui l'interrogent sur la manière de fonder une institution analytique il fait apparaître une fonction nouvelle de la procédure de la passe, leur conseillant, en substance, de passer les candidatures à l'admission dans cette institution au crible de l'expérience de la passe aux fins de vérifier l'effectivité de l'analyse personnelle desdits candidats ; vous le voyez, nous sommes loin de cette passe comme produisant une catégorie exceptionnelle d'analystes ! Si, ajoute-t-il, cette vérification se révélait négative, ne fondez rien !
Fin 1976, dans une séance du séminaire L'une-bévue, dont tout à l'heure Marc Darmon vous parlera plus précisément, j'ai noté deux points importants.
D'une part, ce sujet en fin d'analyse se trouve dans un état par rapport auquel il ne peut y avoir de retour en arrière, et Lacan appuie cette affirmation de tout le poids de son expérience d'analyste, mais, en même temps, cet état caractérisé par un retournement par coupure du tore du symbolique qui de ce fait recouvre entièrement les tores du réel et de l'imaginaire est un état qui ne peut demeurer tel, il y faut une seconde coupure pour rétablir la structure borroméenne. Il évoquera à ce point, mais sans développer, la nécessité apparue chez Freud de tranches périodiques pour les analystes.
J'avais avancé, dans nos travaux préliminaires, que la passe était peut-être ce qu'il avait imaginé pour remplir cette fonction de seconde coupure, de même que la communauté analytique de type nouveau produite par la passe aurait bien mieux accompli une fonction permanente de contrôle interne et externe, de maintien d'ouverture, que les tranches successives envisagées par Freud.
Rappelez-vous maintenant ce qu'en tout début de mon exposé je vous avais signalé quant à la désignation des passeurs à leur insu, parce que... c'était comme ça...
Je ne peux m'empêcher de penser que l'évolution apparente de Lacan entre 1967 : produire des AE et maintenant : seulement vérifier l'effectivité des analyses n'est pas en fait le dévoilement, qui reste prudent, d'une idée déjà là en 1967, ... la passe comme appartenant à la structure de toute analyse didactique, comme seul mode d'accession au titre de psychanalyste, ... la passe comme condition nécessaire à la constitution de toute société qui se veut analytique freudienne et s'efforce à le rester...
Enfin, au moment de la dissolution de l'EFP, c'est à juste titre que Lacan pourra proférer : " l'échec de l'EFP c'est l'échec de la passe ", non pas comme a pu le clamer un manager bien connu qui, s'il avait à peu près réussi son OPA sur l'EFP n'avait pu en aucune manière infiltrer l'expérience : " l'échec des AE qui n'avaient rien produit ", ...mais l'échec d'une idée peut-être impossible à réaliser, échec à partir duquel l'EFP a subi le destin commun jusqu'à présent à toutes les sociétés analytiques, devenir un tas de tas.
... Bon, j'en reste là...
