Inhibition et procrastination
Auteur : Brigitte Balbure 18/04/1994
Il n'est jamais facile de faire état, dans une communication, d'une cure en cours. Non pas tant pour les raisons de discrétion que chacun connaît, que pour les effets de sens, voire d'anticipation, que cela produit en général, et qui ne s'intègrent pas forcément bien dans le temps logique spécifique de la cure. Quant à faire état d'une cure achevée, je me suis bien vite rendue compte qu'en regard de mon sujet - inhibition et procrastination - cela m'était finalement tout aussi difficile - allez savoir pourquoi ! Aussi vais-je introduire mon propos par un fragment clinique extrait d'un cas que je ne connais que parce qu'on me l'a rapporté.
Victor - appelons-le ainsi - n'est pas à proprement parler obsessionnel. C'est plutôt le paradigme de l'obsession - l'obsession faite chair. Les séances avec lui, dit son analyste, sont particulièrement éprouvantes, tant il met de temps à avancer le mot juste, tant il multiplie les parenthèses et les incises, tant il répugne à achever la moindre phrase et déploie la plus grande ingéniosité à éviter le moindre point de capiton. Que fait-il de sa vie ? Il est prof - si peu, et homosexuel - si peu aussi. Il vit seul, confiné dans ses activités rituelles dont il dit toucher, au moins, le bénéfice d'une sorte d'anesthésie psychique et émotive. Comme le dit Lacan, il attend. Quoi ? La mort, certainement. Il a fait au moins une dizaine de tentatives d'analyse, sans suite, et c'est la mort de sa mère qui l'a amené à commencer celle-ci qui, cette fois, se poursuit. De quoi se plaint-il ? De pas grand chose, si ce n'est - quand même - de cette léthargie, de cet empêchement majeur qui le forcent, par exemple à se laver depuis des années dans une salle de bain quasi obscure, parce qu'il n'arrive pas à se décider à changer l'ampoule cassée de la lampe, ou que, lorsqu'il s'y décide, un rituel préventif, sous forme de masturbation, vient à chaque fois le détourner de faire un peu de lumière sur la question. Et puis il se plaint aussi de cette homosexualité, dont il fait une question d'identité, et à laquelle il attribue la raison de sa coupure essentielle d'avec le monde.
Dans cette routine tissée de fantasmes où rien ne se passe jamais, un événement finit pourtant par advenir. Il rencontre, par minitel, un homme dont les goûts exacerbés de domination répondent à ses voeux d'esclavage. Une correspondance s'engage, au terme de laquelle Victor - totalement capté en position masochique, ce qui n'est pas tout à fait sans inquiéter son analyste, qui se demande comment sa structure le supportera et en émergera - Victor, donc, est mis en demeure d'adresser à son maître putatif une lettre de totale soumission, un pacte scellé de son sperme émis suivant un cérémonial bien particulier, qui le livrera corps et âme au diabolisme de ce dernier. C'est là que, pressé d'agir, l'on voit à nouveau la névrose obsessionnelle reprendre tous ses droits et imposer au sujet son mode de fonctionnement. Victor écrit sa missive, pratique tous les rituels prescrits, se livre sans réserve à son futur seigneur et bourreau, mais est repris pas son habituelle inertie au moment de jeter la lettre à la boîte. Le lendemain, il téléphone au maître pour s'excuser de ne lui avoir envoyé son acte de soumission. Celui-ci le tance, d'autant plus férocement que le pli devait être adressé poste restante, et qu'il a donc dû se déplacer en vain jusqu'à la poste. Qu'à cela ne tienne. Victor s'engage à pratiquer un nouveau cérémonial d'humiliation et à ce que le maître reçoive le lendemain la lettre. Las ! les rituels effectués, l'apathie va l'emporter et l'envoi de la lettre sera à nouveau différé. Pendant une semaine, le même scénario va se répéter presque chaque jour, et la fureur du maître, en croissant, n'aura d'égale que sa frustration avouée et que la férocité des châtiments promis. Au terme de la semaine, quand Victor se décide à raconter à son analyste tout l'épisode, celui-ci lui en fait remarquer un aspect : l'inversion des rapports de domination entre le maître et lui. Car, en effet, c'est à présent clairement lui qui dirige le maître par le bout du nez, le forçant par exemple à se déplacer quotidiennement jusqu'à la poste, où le sentiment de son triomphe anticipé ne vient rencontrer, à chaque fois, que le constat d'une impuissance renouvelée. A la séance suivante, Victor a visiblement pris acte de ce qui se passait. Il explique qu'il a laissé tomber ; ça ne l'intéresse plus. D'ailleurs, ajoute-t-il, le maître a fini par commettre une erreur impardonnable. Lors du dernier coup de téléphone, ne l'a-t-il pas sommé de s'enfiler dans l'anus, pour prix de son inqualifiable retard, je ne sais quel concombre géant ou quelle formidable courgette ? Entendons-nous bien : ce n'est pas la taille de la chose qui l'a rebuté, précise-t-il, mais franchement, a-t-il vraiment du temps à perdre avec ces "amours potagères" ?
Faisons un saut - le mot s'impose. Comment rendre compte de ce type de conduite, de cet embarras du sujet qui le saisit précisément quand il s'approche de la réalisation de son désir - de cet empêchement d'agir qui est particulièrement sensible dans la névrose obsessionnelle, certes, mais qui est aussi tellement opérant dans n'importe quel cadre névrotique, qu'il constitue de fait l'un des phénomènes cliniques les mieux représentés qui soient ? Le terme freudien classique est celui d'inhibition, et l'on peut noter qu'il a fait fortune, ne serait-ce que dans le milieu de la psychologie scolaire - ce qui n'est quand même pas le moindre des symptômes sociaux.
Mais que faut-il entendre exactement par ce terme d'inhibition ? Et n'y a-t-il pas lieu de distinguer, parmi ces différents empêchements d'agir, au moins deux catégories distinctes, qui renverraient chacune à une position subjective propre ? Telles sont les deux questions, simples, auxquelles je me propose de répondre ce matin, tout aussi simplement.
L'inhibition, Freud la repère de façon bien précise en 1925, dans un ouvrage essentiellement destiné, je vous le rappelle, à répondre aux thèses de Rank sur le traumatisme de la naissance et accessoirement à celles de Ferenczi sur la thérapie active, ainsi qu'à unifier et remettre à jour les différentes théories de l'angoisse qu'il avait promues jusque là, et que l'avènement de la seconde topique rendaient à l'évidence, non pas caduques, mais en tout cas bancales. Mon propos n'est certes pas de reprendre toutes les démonstrations d'Inhibition, Syntôme, Angoisse ce matin. Je voudrais juste vous faire souvenir de la thèse centrale de l'étude, qui formalise une bascule essentielle dans les conceptions freudiennes. L'angoisse, qui jusqu'à présent était grosso modo conçue comme l'une des conséquences du refoulement, et à ce titre était située sur le même plan que le symptôme, va prendre un statut totalement différent. Définie comme étant la cause du refoulement, elle va dorénavant être située sur un plan radicalement autre que celui du symptôme : le plan du " noyau de l'être ", ou - disons-le en termes lacaniens - de la structure constitutive du sujet.
Auparavant, Freud pensait que lorsqu'un refoulement intervenait, le destin du " quantum d'affect " était distinct de celui de la représentation. Si cette dernière, pour faire retour, empruntait les méandres des processus primaires, il estimait que le quantum d'affect, par contre, obligé de trouver un mode de décharge, se convertissait quasi automatiquement en angoisse. L'angoisse était donc l'expression systématique et nécessaire d'un affect refoulé. Mais cette conception " mécaniste " de l'angoisse était à l'évidence démentie par le fonctionnement phobique lui-même - c'est-à-dire le fait que l'élection de l'objet phobique était d'une part un phénomène hautement signifiant, et d'autre part une manière de circonscrire l'angoisse, soit un processus tout à la fois contemporain du refoulement et secondaire de l'émergence de l'angoisse proprement dite. Aussi désormais propose-t-il de considérer que l'angoisse n'est pas un effet du refoulement au même titre que le symptôme, mais au contraire qu'elle est à l'origine du refoulement, qu'elle en est la cause et le moteur. En ce sens, d'ailleurs, on peut aller encore plus loin et poser que non seulement ce n'est ni un événement ni même un processus psychique comme le refoulement qui peuvent causer l'angoisse, mais qu'il n'y a de fait aucune cause qui soit à l'angoisse, puisque celle-ci est au principe même de l'organisation subjective, qu'elle est un des éléments essentiels autour desquels le sujet se constitue. " Être angoissé ", dans cette mesure, n'est qu'une des façons de dire que l'on est sujet. Et la névrose, quelle qu'elle soit, est, toujours dans cette mesure, une stratégie subjective pour éviter la confrontation directe à ce noyau d'angoisse constitutif de l'être. Ce qui rend bien compte du fait que lorsqu'on se dit angoissé, ce n'est pas parce qu'on l'est plus qu'en temps ordinaire, ou que l'angoisse vous est tombée dessus à l'improviste, mais tout simplement parce que la stratégie habituelle d'évitement de l'angoisse - c'est-à-dire la névrose, ou le symptôme familier - ne remplissent plus leur fonction. Ce n'est finalement pas autre chose qu'explique Freud dans Inhibition, Syntôme,.Angoisse ; en reprenant le cas du petit Hans, il pointe le fait que l'angoisse à " l'état pur " est première, qu'elle provoque le refoulement - tentative un peu dérisoire pour y échapper - puis l'élection de l'objet phobique, le cheval, ce qui est un processus économique, puisque le sujet, auparavant angoissé en permanence, ne va désormais plus ressentir l'angoisse qu'en présence de l'objet élu.
Angoisse et symptôme sont donc à appréhender sur deux plans radicalement distincts, l'un venant ordinairement se substituer à l'autre. Et l'inhibition est introduite alors comme le résultat dernier de ce processus. Une fois l'angoisse fixée sur un objet, pour ne plus l'éprouver, il n'est plus besoin que d'éviter la rencontre de cet objet - ce que réalise l'inhibition. Pour ne plus ressentir d'angoisse, le petit Hans reste enfermé chez lui et ne va même plus à la fenêtre ; ainsi ne voit-il plus de chevaux. L'inhibition est donc le temps second de l'évitement de l'angoisse, à situer dans le même écart au symptôme que celui-ci entretient avec l'angoisse. D'où le titre de Freud, et le commentaire qu'en fait Lacan dans le Séminaire X, ce tableau à deux entrées où les trois termes occupent chacun un plan autre.
La raison de cette différence de niveau entre inhibition et symptôme n'est pas seulement à trouver dans le " remplacement " de l'un par l'autre. Elle est aussi, et avant tout, à situer dans la mise en jeu subjective qui s'y réalise. En effet, si le sujet apparaît dans le symptôme (et c'est bien en cela qu'on peut dire le symptôme analysable, ou le considérer comme une métaphore), si le sujet est " parlé " par le symptôme, l'inhibition, au contraire, fait à terme disparaître le sujet - le fait, somme toute, taire.
Voilà, finalement, le paradoxe - qui est aussi la spécificité même - de l'inhibition. Stratégie subjective destinée à éviter l'angoisse - c'est-à-dire en fait rejeton de l'angoisse, formation substitutive censée remplir comme telle la même fonction que l'angoisse, à savoir préserver le désir - l'inhibition a pour caractérisique de toujours finir par amener au résultat inverse : non plus préserver, dans la suite de l'angoisse, le désir, mais au contraire, en le conservant à l'abri, épuiser le désir et le soumettre au risque de la mort lente, voire de l'embaumement. Expliquons-nous.
L'angoisse, que nous avons saisie avec Freud comme étant au coeur de la subjectivité, a au fond cette propriété d'y aménager le manque, en d'autres termes d'y faire la place de l'objet, de l'objet a, de l'objet manquant. C'est ce qu'énonce Lacan dans les dernières leçons du Séminaire X. L'angoisse constitue, au sein du sujet, le manque, et ainsi fonde la dialectique du désir, dont les méandres névrotiques vont masquer l'origine. Et si ce manque menace à l'occasion de manquer, alors l'angoisse réapparaît pour le réassurer, un peu comme un dernier rempart du désir. Dans ce cas, on peut considérer l'inhibition, qui vient relayer le symptôme, lui-même relayant l'angoisse, comme une formation destinée fondamentalement à remplir la même fonction : protéger, péréniser le manque du sujet, et ainsi permettre à son désir d'exister. Or ce que montre parfaitement bien la clinique la plus quotidienne, c'est qu'au jeu de ces substitutions une bascule intervient, qui amène l'inhibition non plus à protéger le vif du désir, mais au contraire à l'étouffer, parce qu'elle finit en fait par protéger le sujet de son propre désir, donc à l'en couper, à éteindre ce dernier et à faire, en somme, mourir le sujet à son propre désir en lui épargnant de courir ce risque sans cesse renouvelé qu'on appelle la vie.
La logique de l'inhibition - est-ce assez clair ? - est de faire passer le sujet d'une position d'évitement de la confrontation à l'angoisse à une position de renoncement à toute confrontation qui soit à son propre désir. Le prix de sa tranquillité, le sujet le paie ainsi de son être propre.
Posée en ces termes, on le voit, l'inhibition n'est pas très éloignée de certaines positions dépressives, voire mélancoliques, ou plutôt il faudrait dire que la torsion logique que l'inhibition fait subir à la position du sujet met finalement ce dernier dans une situation dépressive qui pourtant ne peut se confondre avec la mélancolie, ne serait-ce que parce que la perte de l'objet-soutien du désir n'y occupe pas la même place, et donc ne peut y précipiter le même type de passage à l'acte. Mais est-ce bien là la seule logique de l'inhibition ? Et correspond-elle vraiment à ce dont nous avons essayé de rendre compte tout à l'heure, à propos de Victor, de ce fonctionnement qui consiste à repousser une rencontre, à y surseoir, à toujours la différer, parce que... Parce que quoi ? J'ai choisi de prendre l'exemple de Victor pour illustrer mon propos, mais je n'avais, à vrai dire, que l'embarras du choix. Le plus beau cas clinique, en la matière, n'a-t-il pas été décrit par la aine ? Relisons, de grâce, Le lièvre et la tortue. Pourquoi donc le lièvre, qui ne dédaigne nullement de remporter la course, bien au contraire, attend-il si longtemps pour s'élancer ? Est-ce désir de rendre son triomphe, assuré s'il court dès le départ, d'autant plus grand qu'il s'est lui-même infligé ce handicap ? Est-ce coquetterie de joueur ? Témoignage d'une culpabilité latente ? Peur de gagner bien connue de certains champions ? Désir obscur d'auto-punition ? Ou jouissance masochiste savamment organisée ? Difficile à dire. Les lièvres, en définitive, ne se livrent pas facilement. Mais l'écho de cette problématique se retrouve aisément ailleurs. En témoignent ces quelques lignes, extraites du Démon de la perversité, d'Edgar Poe, que je ne résiste pas au plaisir de vous lire :
" Nous avons devant nous une tâche qu'il nous faut accomplir rapidement. Nous savons que tarder, c'est notre ruine. La plus importante crise de notre vie réclame avec la voie impérative d'une trompette l'action et l'énergie immédiate. Nous brûlons, nous sommes consumés de l'impatience de nous mettre à l'ouvrage ; l'avant-goût d'un glorieux résultat met toute notre âme en feu. Il faut, il faut que cette besogne soit attaquée aujourd'hui, - et cependant nous la renvoyons à demain ; - et pourquoi ? Il n'y a pas d'explication, si ce n'est que nous sentons que cela est pervers, - servons-nous du mot sans comprendre le principe. Demain arrive, et en même temps une plus impatiente anxiété de faire notre devoir ; mais avec ce surcroît d'anxiété arrive aussi un désir ardent, anonyme, de différer encore, - désir positivement terrible, parce que sa nature est impénétrable. Plus le temps fuit, plus ce désir gagne de force. Il n'y a plus qu'une heure pour l'action, cette heure est à nous. Nous tremblons par la violence du conflit qui s'agite en nous, - de la bataille entre le positif et l'indéfini, entre la substance et l'ombre. Mais, si la lutte en est venue à ce point, c'est l'ombre qui l'emporte, - nous nous débattons en vain. L'horloge sonne, et c'est le glas de notre bonheur. C'est en même temps pour l'ombre qui nous a si longtemps terrorisés le chant réveille-matin, la diane du coq victorieuse des fantômes. Elle s'envole, - elle disparaît, - nous sommes libres. La vieille énergie revient. Nous travaillerons maintenant. Hélas ! il est trop tard."
Lacan, et ce n'est après tout pas le moindre de ses apports, propose d'épingler du terme de procrastination, cette étrange, et familière, conduite. Sa référence, pour ce, est presqu'aussi classique que la nôtre : il la trouve chez Shakespeare, dans Hamlet. Vous savez que tout un pan de la critique littéraire s'est consacré, pendant des siècles, à élucider le mystère d'Hamlet, c'est-à-dire la raison pour laquelle il tarde tant - cinq actes, et fort longs - à tuer Claudius. Les explications proposées sont très diverses - faiblesse de caractère, aboulie, perversion -, parfois farfelues - travestisme -, et pratiquement toujours aisément récusables.
Freud (et Jones à sa suite) va en produire une très différente : une explication oedipienne, qui inscrit Hamlet dans la série des tragédies de Sophocle et des Frères Karamasov de Dostoïevski. Si Hamlet a tant de difficulté à agir, pense Freud, c'est parce que Claudius n'est qu'un substitut de son père. Et tuer son père est très difficile, surtout quand cela ne peut se faire, rappelons-nous en, in effigia. Mais cette interprétation, si elle rend compte d'un certain mouvement de la pièce, est pourtant bien périlleuse à soutenir dès lors qu'on ne cherche plus seulement à éclairer son aspect mythique mais aussi, et avant tout, sa dimension tragique. Ce que se propose Lacan, dans sept des leçons du Désir et son interprétation, où il fait très précisément d'Hamlet la tragédie du désir. La lecture qu'il en produit est somme toute fort simple, et en même temps caractéristique tant de son mode d'appréhension que de la différence essentielle existant entre les modes d'interprétation freudien et lacanien. Il y a une différence radicale, dit-il, entre dipe et Hamlet. C'est que le premier avance à la rencontre de son destin sous le manteau de l'ignorance - il ne sait pas qui est son père, ni sa mère, ce pourquoi il tuera l'un et épousera l'autre - alors que le second, lui, sait tout ce qu'il y a à savoir, et plus encore. La vie du premier se noue à son destin quand il apprend ce qu'il a fait et il peut alors crever ses yeux soudain dessillés, car désormais il n'en a plus besoin pour y voir clair : il sait. Le second, par contre, ne peut en rien se leurrer : son père revient d'entre les morts dès le tout début de la pièce pour lui révéler toute la vérité et lui confier une mission - tuer Claudius - dont la particularité est qu'elle redouble parfaitement ses propres voeux. Le nouage tragique a donc lieu d'entrée de jeu et il a ceci de très singulier qu'au lieu de le diviser, comme c'est plutôt le cas d'ordinaire, il rassemble, il unit au contraire le sujet. C'est bien là l'originalité de l'interprétation de Lacan : montrer que tout, absolument tout, pousse Hamlet à tuer Claudius : l'ordre de son père, son intérêt politique, sa jalousie, ses motifs de vengeance personnels, etc. Et pourtant, comme le lièvre de tout à l'heure, il ne peut s'y résoudre. Non parce qu'il est lâche, ou mollasson : il n'hésite pas, on le sait, à embrocher sans autre forme de procès le propre père de celle qu'il aime, Ophélie. Mais pour une autre raison, où réside le secret du désir, si simple pourtant qu'il est finalement éminemment décevant de le livrer. Hamlet finit, au terme du cinquième acte, par tuer Claudius. Ce n'est pas n'importe quelle circonstance qui le lui permet. C'est parce qu'il est, lui-même, touché à mort par l'épée empoisonnée de Laërte. Et c'est alors, alors qu'il est déjà mort symboliquement, alors qu'il se trouve pour quelques instants dans cet " entre-deux morts " que Lacan avait repéré grâce à Antigone, qu'il peut enfin agir. Pourquoi ? Parce qu'il n'a dès lors plus rien à perdre. Et qu'avait-il à perdre avant ? Tel est le secret, telle est la réponse : son désir, tout simplement. La tragédie d'Hamlet est la tragédie du désir, en cela qu'elle met en scène un sujet qui peut toucher à la réalisation pure et entière de son désir, et qui sait - ou qui le pressent en tout cas - que là est aussi sa perte. Réaliser - au sens de faire advenir le réel, l'impossible - réaliser son désir, c'est mourir comme sujet. Que fait Hamlet pendant cinq actes ? Que fait le lièvre pendant que la tortue chemine ? Que fait Victor pendant que le désir gronde ? Ils procrastinent. Parce qu'ainsi ils maintiennent vivace le manque qui soutient leur désir, et vivace ce dernier.
Si l'inhibition, d'évitement de la confrontation à l'angoisse, finit toujours par éviter la confrontation à la vie du désir, la procrastination, elle, autre face de l'inhibition, évite bien la confrontation à la complétude, à la réalisation complète du désir. L'une éteint le désir ; l'autre le maintient. Le processus est le même, la fonction subjective opposée. Ce qui permet souvent, sur un plan clinique, de les voir emmêlées. À nous de nous y retrouver.
