Inconscient et féminité
Auteur : Marie-Charlotte Cadeau 10/09/2002
Dans Encore, Lacan écrit : "Si la libido n'est que masculine, la chère femme, ce n'est que de là où elle est toute, c'est-à-dire là où la voit l'homme, rien que de là que la chère femme peut avoir un inconscient... Elle a des effets d'inconscient, mais son inconscient à elle... qu'en dire ? - sinon à tenir avec Freud qui ne lui fait pas la partie belle."
Ceci commente, à partir des formules de la sexuation, ce qu'il en serait d'un parlêtre en pure position féminine. Qu'en est-il des rapports d'une femme avec l'inconscient, "d'une femme", puisque les femmes ne forment pas une classe. Le 26 Janvier 1975, Lacan reprend cette question en affirmant "qu'il est perceptible que l'inconscient est moins intimement tressé à la réalité d'une femme qu'à celle de l'homme".
Comment éclairer ces propos à première vue étonnants puisque le refoulement est interne au fonctionnement d'une langue. Un signifiant renvoyant toujours à un autre, toute chaîne signifiante implique la possibilité permanente d'un trou virtuellement présent où les lettres porteuses des signifiés exclus peuvent trouver refuge. Eventuellement. Car, la présence de ce trou virtuel ne suffit pas pour que le mécanisme du refoulement soit en place : il faut l'intervention d'un signifiant maître, signifiant s'autorisant de l'Au-moins-un pour que précisément soit décidé ce qui est à exclure où pas ; c'est le signifiant maître qui a la capacité de Bejahung, de bénédiction, d'admission dans la réalité ou de rejet dans le Réel.
C'est ainsi qu'une lettre peut supporter l'objet a d'être exclue mais érotisée par l'intervention phallique qui la rejette. Elle se trouve alors fondée d'être cause du désir.
Le problème est que ce mécanisme se trouve en défaut chez une femme.
A lire les formules de la sexuation nous voyons que Lacan écrit S A barré, l'Autre auquel une femme a affaire. Ce grand A qui "ne sait rien" (Encore), Lacan en donne une formalisation mathématique, les nombres réels, c'est-à-dire une série infinie sans aucune limite, sans exception fondatrice, sans signifiance, orientée seulement par une faille reculant sans cesse, inaccessible. Dans un tel ensemble précisément, le signifiant maître qui assurerait un refoulement et du même coup une signifiance, est absent.
De ce point de vue, une femme n'a donc pas d'inconscient, elle a affaire avec un flux d'éléments littéraux, aléatoires et incertains, une écriture dans le Réel mais flottante et sans cesse modifiée et déplacée. On comprend que les messages qui lui viennent de ce lieu soient plutôt énigmatiques, voire une sorte d'appel du vide.
Une femme peut-elle avoir accès au refoulement à partir de sa relation au phallus ? Certes si elle accepte de se faire représentante dans le Réel de l'objet d'un partenaire, elle sera amenée à refouler en fonction de celui-ci ; mais ce refoulement relève plutôt de l'Imaginaire, soit de conditions qui sont exposées à une certaine fragilité d'organisation. C'est "de là où le partenaire la voit toute", toute à lui peut-être, qu'elle peut avoir un inconscient, encore n'est-ce pas vraiment le sien puisque le signifiant maître est du côté du partenaire : aussi bien Lacan parle-t-il "d'effet inconscient". Mais c'est aussi pourquoi il souligne paradoxalement la liberté des femmes à l'égard de l'inconscient, leur faculté de mieux le percevoir et ordinairement de mieux en rendre compte.
