Guillemets
Auteur : Marc Darmon 22/11/1997
"Ah vous êtes lacanien, vous pratiquez donc la scansion, la séance à durée variable !"
C'est ainsi que je me trouvai un jour apostrophé par un illustre membre de l'IPA, qui se qualifie lui-même "d'ancien compagnon de route de Lacan". Cet analyste, fort sympathique au demeurant, me révéla que Lacan pratiquait les séances courtes parce qu'il ne supportait pas l'agressivité de ses patients.
Les séances à durée fixe permettraient selon lui, une mise au jour de l'inconscient échappant aux effets imaginaires de la séduction réciproque qui ne manquerait pas de se produire lorsque la maîtrise du temps est laissée à l'analyste.
"Mais si la durée de la séance est déterminée par l'horloge, répliquai-je sans malice volontaire à mon interlocuteur, comment levez-vous donc la séance, vous arrive-t-il d'interrompre l'analysant au milieu d'une phrase ? - Mais non, bien sûr ! répondit-il en riant".
Cet apologue a l'ambition de présenter quelques questions sur la ponctuation dans le champ analytique. Outre le fait que ponctuation, scansion, durée des séances paraissent caractériser une analyse lacanienne, l'analyste qui défend ici la durée fixe oppose le discours de l'inconscient qui serait ainsi sollicité comme un flux continu, et la ponctuation en particulier celle de la fin de la séance, qui reléverait des sujets en tant que Moi soumis aux effets imaginaires, d'où l'idée de neutraliser ces effets avec un contrat où l'un et l'autre des contractants n'y seraient plus pour rien une fois la convention établie. Mais la rigueur chronométrique s'accommoderait d'une certaine dose d'humanité ou de politesse.
Pourtant ce qui semble caractériser le dialogue analytique par rapport à celui de la conversation habituelle, c'est bien l'absence de politesse.
Dans une conversation, celui qui écoute ponctue, mais il ponctue pour signifier à celui qui parle la réception de son message au niveau de sa signification. Cette ponctuation équivaut au message : " Je vous comprends. " Il est aussi de bon ton dans une conversation de laisser l'autre conclure son développement avant de le couper. C'est à ce prix que se perpétue pour le confort des deux protagonistes le mal entendu qui règle nos relations sociales de la façon la plus commune.
Dans le dialogue psychanalytique, l'analyste se soucie peu de la politesse. Il pratique une lecture dans l'énoncé de l'analysant en se demandant à chaque fois à qui cet énoncé s'adresse et d'où il s'origine. L'analyste ne ponctue pas en fonction de l'intentionalité du discours conscient, mais en fonction des ouvertures et fermetures de l'inconscient, du lapsus, de ce qui trébuche, de ce qui sonne bizarrement, de ce qui peut en bref être lu différemment que dans le sens intentionnel conscient. Il ne lève pas la séance forcément à la fin d'une phrase, à la suite d'un long développement menant à une conclusion, mais si possible sur un signifiant qui permet de lire, d'éclairer ce qui s'est fait entendre à l'insu du sujet au cours de la séance.
Ici des questions surgissent : Pourquoi parlons-nous de ponctuation et de lecture alors qu'il s'agit de parole ? La ponctuation fait-elle partie de la chaîne ? Et enfin qui ponctue ?
La chaîne " parlante "
Il est a priori surprenant de parler de ponctuation alors que l'analyse est essentiellement une pratique de parole. La ponctuation adoptée peu à peu pour le texte écrit semble bien pauvre au regard de la complexité des caractéristiques d'une parole vive. Cela nous a été montré de façon particulièrement brillante par les linguistes ce matin. Dans le flux de la parole il est possible de distinguer des pauses plus ou moins longues qui ont une fonction de disjonction discursive ou de disjonction syntactico-sémantique séparant phrases, groupes de propositions, propositions, ou des entités plus petites à l'intérieur de la proposition : groupe nominal, verbal, circonstanciel etc., mais aussi des pauses brèves qui peuvent avoir des fonctions de topicalisation ou d'emphase, c'est-à-dire qu'elles permettent d'isoler une entité en la soulignant. A côté des pauses, l'allongement syllabique recouvre des fonctions similaires. Mais il y a également tous les paramètres concernant le ton, l'accentuation, le rythme, le débit, voire la musique propre à la parole. Ce sont là des éléments échappant pour la plupart à la ponctuation écrite, mais dont l'importance est évidente. Le travail de l'acteur démontre bien comment la vocalisation différente d'une même phrase peut en changer totalement la signification.
Pourquoi parlons-nous à la suite de Lacan de ponctuation et de lecture ? Pourquoi se référer à l'écriture ?
Cette lecture de l'analyste établit un découpage faisant surgir un effet de sens venant rompre avec le sens manifeste du discours.
De façon générale il y a un lien étroit entre coupure et effet de sens. Ces coupures ne se confondent pas avec les pauses, avec des interruptions de la chaîne parlée, mais elle s'établissent plutôt rétroactivement.
Dans l'exemple de Saussure (1) la phrase qui commence par " si je l'apprends... " reste ambiguë tant que le dernier terme n'est pas énoncé. La coupure passe-t-elle entre l et a ou entre a et p ? Dans ce dernier cas il faudrait lire cette phrase comme " si je la prends... ". La coupure en question ne correspond ici à aucune pause, c'est-à-dire à aucune interruption physique de la ligne sonore. C'est plutôt la pause après " prends ", matérialisée par les points de suspension qui produit dans cet exemple rétroactivement l'ambiguité, voire l'équivocité qui n'échappe pas à l'oreille de l'analyste. Cette équivocité se serait manifestée de la même façon si Saussure avait choisi comme exemple " si je l'attends... " ou " si je l'attire... ". En effet, cette autre lecture que pratique l'analyste fait le plus souvent surgir la signification sexuelle. Retenons de cet exemple que si la pause n'est pas la coupure, la ponctuation agit après coup sur la chaîne énoncée pour y produire la coupure signifiante, donc qu'une simple scansion peut engendrer un effet de sens. Par exemple une analysante rapportant un rêve où dans la maison de son enfance la rampe de l'escalier se mettait à branler dangereusement, s'exclame : " mais pourtant je me souviens que dans la réalité elle ne branlait pas ! " Une simple interruption de son discours par l'analyste lui permet de lire ce qu'elle vient de dire, et lui permet aussi de se souvenir de joyeuses glissades sur cette fameuse rampe. Il s'agit bien de lire puisque l'équivocité du signifiant souligné se révèle dans sa matérialité littérale lorsque les différents éléments soutenant la mise en parole : dénégation, exclamation, figuration sont découpés, isolés et retournés comme signes du refoulement ou du retour du refoulé.
Si l'analyse est une lecture des productions de l'inconscient, une lecture équivoquant sur l'orthographe bien sûr, cela suppose l'existence d'une écriture dans l'inconscient.
Il faudrait ici opposer comme le fait Lacan dans La logique du fantasme d'une part Le Ça, c'est-à-dire le flux du langage dans sa complexité, avec les structures grammaticales, porteur de significations et d'autre part l'inconscient, considéré comme les alluvions qui se déposent au fond de ce fleuve. L'inconscient étant ici réduit à la matérialité de la lettre, ensemble littéral dont le fonctionnement repose sur l'exclusion d'une lettre.
L'analyse par les césures qu'elle provoque dans le discours manifeste, tend à mettre au jour cette structure littérale latente, il s'agit donc d'une pratique qui dégage un autre sens, mais qui vise au delà de ce sens un non-sens radical, celui de la lettre.
Qu'en est-il de la ponctuation au niveau de l'inconscient ?
Dans sa description des procédés par lesquels le rêve exprime les relations logiques, Freud2 indique que le rêve procède comme le peintre qui réunit en une Ecole d'Athènes simultanément tous les philosophes ou tous les poètes qui ne se sont jamais trouvés ensemble dans ces conditions, le rêve rapproche des éléments pour indiquer qu'il y a un rapport étroit entre eux. " Il en est de cela comme de notre écriture, ab indique une seule syllabe, a et b séparés par un espace nous laissent comprendre que a est la dernière lettre d'un mot, b la première d'un autre. " Ce passage permet de faire l'hypothèse que le rêve procède à partir d'une batterie inconsciente synchronique, à une mise en ordre élémentaire où ces éléments sont réunis en ensembles et séparés d'autres éléments par une ponctuation réduite à sa plus simple expression : un espace. La référence ici à l'écriture est essentielle.
Il est utile de nous rapporter à la formalisation proposée par Lacan3 dans son Introduction au séminaire sur La Lettre volée. La chaîne construite à partir d'une batterie de quatre lettre a, b, g, d et d'une syntaxe élémentaire possède des propriétés essentielles de la chaîne signifiante. Elle rend compte de la surdétermination symbolique en tant qu'elle se distingue d'un déterminisme réel. Elle rend compte aussi de l'automatisme de répétition lié à une mémoire propre au symbolique, résultant de la syntaxe de la chaîne et différente de la mémoire naturelle.
Cette chaîne élémentaire se soutient également de l'existence d'un refoulement primordial qui fonde la loi, c'est-à-dire de l'exclusion de certains assemblages de lettres du fait de la syntaxe même.
La chaîne en question est rétroactive, c'est-à-dire que le choix d'une lettre au premier et au quatrième temps entraîne des exclusions aux deux temps intermédiaires. Nous retrouvons là un effet discuté plus haut à propos de l'exemple de Saussure appliqué à la ponctuation. Lorsque Lacan reprend en 1966 dans son texte Parenthèse des parenthèses cette construction formelle, c'est justement pour y souligner ce qui relève dans cette chaîne d'une ponctuation. En effet, dans la chaîne a, b, g, d, il existe une liaison très rigoureuse entre les b et d qui se correspondent exactement comme des parenthèses ouvertes et fermées. Lacan transcrit a et g en 1 et 0 et souligne que dans cette nouvelle présentation, la parenthèse redoublée est fondamentale, il la nomme guillemets ce qui rend, dit-il, la chaîne L plus " parlante ". Cette écriture4 fait grossièrement apparaître dans la chaîne quatre places que Lacan rapporte aux quatre pôles du schéma L : - un espace entre les guillemets, c'est la suite des 000... du sujet, - un espace hors guillemets, c'est la suite des 111..., ensemble de traits unaires qui constitue le lieu de l'Autre, - deux espaces à l'intérieur même des guillemets qui correspondent à ce que Lacan appelle " le gril imaginaire " des 0101... pairs.
Les guillemets, signes typographiques que nous devons à l'imprimeur Guillaume, dans la chaîne de Lacan donnent la parole au sujet, mais il s'agit justement des temps silencieux de la chaîne.
La ponctuation scande les ouvertures et fermetures de l'inconscient, bien que les parenthèses fassent partie de la chaîne au même titre que les autres éléments, il n'y a pas de ponctuation au niveau de l'inconscient proprement dit.
Si bien que la ponctuation se trouve à la fois en dehors de l'Autre mais aussi à l'intérieur.
Cela traduit bien la position du sujet qui comme le dit Lacan dans D'un Autre à l'autre, " (n')est point inclus dans l'Autre ", c'est-à-dire en exclusion interne par rapport à l'Autre.
Des conséquences cliniques s'en déduisent. Si la ponctuation fait partie de la chaîne, c'est-à-dire relève de la structure du sujet, il en résulte certaines caractéristiques cliniques liées à la partition que chacun vient ici jouer : à chacun sa musique !
Il serait facile de reconnaître par exemple ceux qui ne concluent jamais leur phrase, ceux qui déploient leur discours comme un arbre logique infini, impossible à interrompre, c'est-à-dire remettant la scansion toujours à plus tard. Ou ceux au contraire dont le discours est haché, précipité, découpé.
Le rôle du paiement est aussi à reconsidérer sous cet éclairage, l'acte de paiement est en effet une ponctuation. Il est banal de constater comment la non observance du paiement des séances manquées peut entraîner des perturbations durables dans la suite de la cure, ceci non pas pour les raisons psychologisantes ou économiques souvent évoquées, mais pour des raisons qui tiennent à la structure de la chaîne.
En mathématiques et en logique les parenthèses sont considérées comme des signes de ponctuation, ce sont d'ailleurs les seuls véritables. Mais il existe des procédés d'écriture permettant de supprimer ces signes de ponctuation, nous les devons en partie au logicien Lukasiewicz. Cette écriture est présentée dans Bourbaki5. Il est théoriquement possible d'écrire la théorie des ensembles et donc toutes les mathématiques à l'aide d'assemblages de signes, sans ponctuation à l'intérieur d'un assemblage. Ainsi l'ensemble vide est désigné par : tX(("x)(xoeX)), c'est-à-dire ce qui est à la place de X, soit un ensemble tel que quelque soit l'élément x, cet élément ne lui appartient pas. Cet ensemble vide peut être écrit plus rigoureusement t... , c'est-à-dire sous la forme d'un assemblage à lire en un seul bloc, sans ponctuation. En fait, cette écriture est en pratique impossible à réaliser pour des énoncés mathématiques plus compliqués et il est nécessaire pour véritablement la lire d'introduire des ponctuations.
Mais l'idée d'une écriture en bloc d'où le sujet est donc radicalement forclos est bien là posée comme un principe.
Ces assemblages nous donnent une idée de l'inconscient comme assemblages de lettres, la pratique analytique consiste à conduire le sujet à se retrouver dans ces assemblages, c'est-à-dire dans son savoir inconscient et à partir de là à prendre ses responsabilités, cette pratique se confond jusqu'à un certain point à ouvrir des guillemets.
Notes
1. F. de Saussure, Cours de linguistique générale, Payot, Paris 1981, p. 146.
