Guerre et identités (2)
Auteur : Pierre-Christophe Cathelineau 15/11/1993
Selon les formes qu'il prend, le (fascisme)
s'inspire à des degrés divers, tant des régimes qui avaient
cours lors de la seconde guerre mondiale que du communisme. L'équation
de base se résume ainsi : une nation, un État, un leader, un parti.
La seule ligne rouge que je vois dans cette guerre est celle qui passe entre
démocratie et fascisme. C'est tellement vrai que, en Croatie et en Serbie,
des démocrates opposants sont eux-mêmes menacés, par les
pouvoirs en place.
Zlatko Dizdarevic - Directeur du journal Oslobodenzeà Sarajevo
Je voudrais à nouveau poser une question banale : comment la haine se transmet-elle d'une génération à l'autre ? S'agit-il d'une vocation liée au hasard ou d'un fait de structure ? Bien sûr, puisqu'il est question aujourd'hui de l'actualité de la psychologie des masses, j'évoquerai le conflit des Balkans. Mais il est entendu que l'analyse de l'actualité européenne à partir de Freud concerne au fond n'importe quel sujet confronté à la guerre civile, voire à une guerre entre religions, nations rivales, voire clans ou sectes idéologiques.
Peut-être convient-il de dire d'abord quel type d'approche Freud, de sa position même d'analyste, nous évite-t-il d'avoir, si, bien sûr, nous voulons tenir compte de ses remarques. Ce sera le premier temps de mon exposé.
Ensuite si nous admettons avec lui que l'une de nos maladies structurales, c'est notre identité, le sentiment de notre appartenance à une foule - celle que d'ordinaire l'on appelle un peuple -, alors je voudrais vous montrer pourquoi cette maladie collective peut faire de chacun en des circonstances données un bourreau, s'il n'y prend garde.
D'abord, qu'est-ce qu'un analyste est-il tenu de refuser dans l'examen des faits politiques, s'il suit les conseils donnés par Freud dans la Psychologie des masses ? Disons-le, il est tenu, par sa place même, de ne pas sacrifier aux dieux obscurs, c'est-à-dire aux explications qui découlent de la psychologie des masses elle-même. Cela va peut-être sans dire. Cela va mieux en le disant.
"Rappelons à ce propos, nous dit Freud, combien nombreux sont les phénomènes de dépendance dans la société humaine normale, combien peu on y trouve d'originalité et de courage personnel, à quel point l'individu est dominé par l'influence d'une âme collective, telles que propriétés raciales, préjugés de classe, opinion publique etc. L'énigme de l'influence suggestive s'obscurcit davantage, si nous admettons que cette influence s'exerce non seulement de meneur à menés, mais aussi d'individu à individu."
Vous vous souvenez qu'alors Freud reprend les analyses de Trotter sur l'instinct de la horde en paix et en guerre. Puis il le critique sur un point qui me semble crucial et dont nous pouvons encore saisir l'enjeu aujourd'hui. Il regrette que cet auteur, pourtant fort lucide, n'ait pas réussi à se soustraire aux antipathies déchaînées par la grande guerre. Bref, il déplore que ce savant y aille dans ses analyses de ses préférences nationales, et se laisse influencer du fait de son appartenance à un groupe.
Or, nous percevons assez bien que les analyses de la situation en Bosnie-Herzégovine faits par maints experts ressemblent à des prises de position passionnelles en faveur de telle " nation " contre " telle autre " et qu'elles enflamment - d'ailleurs à peu de frais - le débat, plus qu'elles ne l'éclairent. Dès lors comment un psychanalyste, sans haine ni amour à l'égard de telle ou telle faction, peut-il faire entendre que cet aveuglement à une origine plus structurale qu'historique ? Comment peut-il faire entendre que cet aveuglement concerne quelquefois autant les belligérants de ces conflits nationalistes que nous-mêmes, au moment où nous l'analysons ?
Freud ne s'intéresse pas à l'Histoire, ni aux identités et aux mémoires qu'elle véhicule. Car il perçoit en effet, selon le mot de Joyce (bien informé des ravages du nationalisme dans son pays) que l'Histoire est un cauchemar ; et il convient, pour lui aussi, d'en sortir et de s'intéresser de plus près à la structure étrange de ce cauchemar. L'Histoire est pourrie d'explications passionnelles qui aggravent les conflits. Les intellectuels, les experts, - dirions-nous les psychanalystes ? -, les journalistes ne contribuent pas toujours à les rendre plus lisibles.
Mais de quelle structure parlons-nous ? Cette structure est simple. Elle comporte au moins deux termes : le sujet et son Idéal. Je ferai à nouveau quelques remarques triviales, qui tiennent du lieu commun. L'enfant fait de son père un idéal. C'est l'identification au père, nous dit Freud. Il cherche à imiter les qualités de ce père. Il se conforme à ses exigences éthiques. Mais alors quel lien y-a-t-il entre cette structure et la foule ? Comment se constitue la foule primaire ? Comme une réunion d'individus ayant tous remplacé leur idéal du moi par le même objet. Cette substitution a eu pour conséquence l'identification de leur propre moi. D'un point de vue imaginaire, ils se prennent tous pour les mêmes. Ce n'est plus d'une identification symbolique qu'il s'agit, mais d'une identification de moi à l'autre dans une identité imaginaire. Certes, elle ne serait pas possible si elle ne s'enracinait dans le père, mais de lui elle ne reçoit que l'envers des exigences éthiques, les attributs imaginaires de la toute-puissance.
Les individus de la foule grégaire sont, comme les frères de la horde, tous égaux et ils revêtent leur chef de ces attributs et des traits qui le distinguent, en y puisant les raisons d'exercer cette toute-puissance contre les autres peuples. La foule nationaliste - ou nationale comme on voudra - est la résurrection de ce groupe mythique, qu'est la horde primitive.
" L'abaissement de son activité intellectuelle, son degré démesuré d'affectivité, son incapacité à se modérer et à se retenir, sa tendance à dépasser toutes les limites et à donner des issues à ces manifestations " l'y rendent comparable.
Que voit-on apparaître, lorsque cette foule est organisée en armée et qu'elle bénéficie du soutien d'une Église ou d'une institution hiérarchisée ? Le détournement de la haine sur tout ce qui est étranger à elle et la levée radicale de tous les interdits que comportait naguère l'allégeance à l'idéal paternel. Bref la foule devient féroce à l'égard de ses ennemis supposés. L'étude de Freud est lumineuse. Le plus surprenant sans doute - pour ceux qui mettent leurs espoirs dans les élucidations théoriques - est que cette explication bien connue soit à tel point méconnue, au moment où elle permettrait une résolution pratique. En un sens ce n'est pas surprenant.
Le conflit des Balkans constitue de longue date et d'une manière assez banale l'illustration des effets de la structure. Nous avons bien affaire à un creuset de populations d'une origine slave commune. L'histoire des foules s'est chargé d'enfouir ce fait dans les mémoires.
Les musulmans sont des serbes convertis de force par les Turcs, des chrétiens convertis, qui au nom du nouveau pouvoir ont exercé depuis le XVe siècle à partir des villes une autorité - peu modérée - sur des paysans serbes restés orthodoxes. La partition sociale a été entérinée par une partition religieuse. Les Croates qui parlent la même langue que les Serbes représentent l'une des marches avancées de la catholicité autro-hongroise. Leur identité semble s'être construite dans la lutte contre la magyarisation, la germanisation et la latinisation. Quant aux Serbes, les Turques les ont contraints à fuir la vieille Serbie vers la vallée du Danube et de la Bosnie. D'excellentes analyses historiques le rappellent.
Bien entendu, ces lourds antécédents fournissent aux nationalistes des prétextes pour la continuation des guerres ancestrales. Ils assourdissent la voix de ceux qui, tel Zlatko Dizdarevic, se tourne vers la démocratie pluraliste.
L'idéal n'y serait, à les en croire, articulé qu'au traumatisme de guerre, à la vengeance.
Au fond l'unité retrouvée est pour eux source d'une grande joie. Comme Freud le laissait prévoir la rentrée de l'Idéal dans le Ich équivaut à une fête. Cette fête s'accompagne des excès de la fête, la vidation des commandements les plus sacrés. Elle libère les impulsions au meurtre, à la torture et au viol. Bien sûr, l'on va dire que ces impulsions et ces crimes sont le fait d'une faction plutôt que d'une autre. Il est cependant clair que l'ampleur des exactions commises dépend seulement de la puissance respective des ennemis en présence. La gravité de ces actes est la même, quelles que soient ces factions. Aucune n'est aujourd'hui à l'abri d'accusations pour crimes contre l'humanité.
Les fascistes serbes ont les premiers officiellement mis en pratique la purification éthique. D'autres facistes, musulmans et croates, les ont suivis et le plus lourd tribut a été payé par les populations civiles. En outre, c'est bien le terme de " fascistes ", terme générique, qui convient pour qualifier les milices serbes d'abord, les milices croates et musulmanes ensuite. Elles se distinguent par les chefs et les traits distinctifs auxquelles elles se rallient. Elles se ressemblent dans la ferveur nationale et la rage. Une nation, un État, un leader, un parti, voilà leur équation, comme le dit Zlatko Dizdarevic. Les démocrates n'ont donc aucune raison de soutenir l'une plutôt que l'autre, si ce n'est d'autres démocrates.
Dans cette guerre, l'histoire, la religion, la littérature, la poésie, la psychiatrie, la psychanalyse ont été successivement mises à contribution pour justifier la levée des prohibitions sociales élémentaires. Si ce fait démontre une fois de plus que ni la science, ni la culture n'épargnent quiconque s'en autorise de l'abjection, il laisse entendre qu'elles lui offrent parfois ses meilleurs soutiens. Ni l'historien, ni le poète, ni le philosophe, ni le psychiatre ne sortent indemnes de la tuerie qu'ils ont encouragée et la culture sert à l'usage que de nombreux intellectuels lui ont souvent reservé au XXe siècle.
L'histoire reste toutefois l'argument principal des lettrés et des chefs de guerre. Les Serbes invoquent les massacres perpétrés contre eux par les Croates et les Musulmans durant la seconde guerre mondiale. Les Croates et les Musulmans parlent d'exactions plus récentes et chacun dénonce la cruauté - irréfutable - de ses adversaires pour retourner à la tuerie. Il n'est pas douteux que des responsables politiques comme Messieurs Hizetbegovic, Tujmann et Milosevic " connaissent " l'Histoire et savent se justifier.
Mais à quoi servent les justifications de cette nature ? De " simples prétextes aux appétits destructeurs ", nous dit Freud dans Pourquoi la Guerre. Bien entendu, ces parures de l'horreur, où se faufile la pulsion de mort, nous concerne en premier lieu, dès lors que nous prenons la responsabilité d'en parler. C'est de l'intrication de notre idéal à la pulsion de mort qu'il s'agit. Il n'y a pas de différence de structure entre les protagonistes d'une guerre civile et nous-mêmes, aux actes près. Quelle position nous préserve de poursuivre avec l'intention de le détruire, le semblable - venu à la place de l'objet qui trouble notre principe de plaisir -, surtout si par ses traits distinctifs il témoigne d'une différence dans l'ordre de l'idéal, sinon une certaine relation au grand Autre ?
Dans ce texte fameux sur la Dénégation, Freud nous dit comment nous recrachons ce qui est mauvais et quelle hostilité à l'égard de ce qui est xénos, étranger, fait de nous des xénophobes et des épurateurs. C'est là notre conduite fondamentale. Elle trouve à s'exprimer lorsque s'y ajoute l'enjeu d'une référence à une identité imaginaire. L'idéal national est donc bien un excellent prétexte aux appétits destructeurs.
Ce constat éveille en nous un fort sentiment de honte. Si notre conduite fondamentale est marquée par cette relation terroriste à la Chose, la honte chemine à nos côtés et nous inspire une sorte de répulsion devant cette maladie de structure si peu aimable. Peu de chose en effet nous sépare de l'étranger, sinon parfois l'intelligence qu'il met à ne pas être l'esclave de ses traits distinctifs et de sa filiation imaginaire. Cette intelligence qui nous permet aussi de rester divisés par rapport aux impératifs de la structure nous rend méfiants à l'égard de nous-mêmes, ou des formes politiques ou sociales enracinées dans les passions de l'identité : identité nationale, identité de groupe.
