Guerre et identités
Auteur : Pierre-Christophe Cathelineau 28/10/1992
Partons de ce fait : il est bien naturel de haïr son ennemi. Dans ce conflit qui oppose depuis près de cinquante ans la communauté juive d'Israël à la communauté palestinienne, peu de chose nous indique pour l'instant un début d'humanisation réciproque, si ce n'est la volonté récente de négocier.
Nous assistons plutôt à un long cauchemar depuis longtemps ponctué d'offensives et de contre-offensives, de victoires humiliantes et de répression sans issue. L'Histoire, d'ailleurs, n'est-elle pas ce long cauchemar dont il est urgent de sortir ? Pourquoi est-il naturel de haïr son ennemi ? Je ne répondrai pas tout de suite à cette question.
Je soulignerai d'abord combien la guerre qui oppose ces deux filiations religieuses, ces deux traditions culturelles ne saurait être ramenée à la sempiternelle question du juste et de l'injuste. Qui a tort ? Qui a raison ? L'interrogation est sans fin. Parce que les Palestiniens comme les Israëliens s'efforcent d'évaluer la gravité des fautes de leurs adversaires et s'adressent des condamnations définitives, parce que certains revendiquent la reconnaissance de "leurs droits" ancestraux, ils s'engagent avec détermination dans la voie d'une impasse.
Or c'est une chose de ne pas céder, comme Antigone, sur un désir dont la reconnaissance impose à tout pouvoir qu'il respecte la loi signifiante des pères réels. C'en est une autre de revendiquer quelque droit de propriété imaginaire sur le territoire de l'esprit, sauf à faire valoir que le sol réel, qui pour les Livres fondateurs en fut l'abri, est en dernière instance la seule protection fiable contre la persécution. La haine poursuit le peuple juif à travers les siècles, parce qu'au nom de l'Autre ses représentants les mieux avertis dénient aux idoles le droit de régenter les affaires humaines. C'est un fait. Que l'Etat d'Israël ait été fondé contre la volonté des Palestiniens et des Etats arabes est un autre fait. Qu'il l'ait été, après que les nazis, les gouvernements de collaboration et leurs complices aient presque réussi à tarir la source la plus universaliste de la culture européenne, est aussi un fait. Jamais les morts ne renaissent des cendres. Fausse mémoire, les cendres seules ne transmettent que la désespérance d'un deuil inachevé.
Quelle est dans ces circonstances l'essence du juste ? C'est la volonté aveugle d'aller jusqu'au bout dans la voie d'une réparation hypothétique pour des dommages sans commune mesure. Que signifie, dans ces circonstances la volonté d'obtenir réparation ? Cela ne peut signifier que la mort de l'ennemi. L'essence du juste, c'est donc la destruction, lorsqu'entre les adversaires aucune Loi, aucune instance tierce, aucun symbole commun ne sont reconnus, qui permettraient de dire la Loi. Tant que cette autorité n'existe pas, la guerre continue, et son cortège d'atrocités délibérées et d'actes terroristes.
Alors dans quelle mesure la mémoire du peuple palestinien, comme la mémoire des Juifs d'Israël, pourraient-elles être ici utiles ? Dans un premier temps, je dirais que, lorsqu'un conflit n'est pas pacifié, la mémoire maintient vivant le souvenir des injustices commises, c'est-à-dire qu'elle sollicite sans fin le désir d'une réparation. Elle se mue facilement en désir de vengeance.
Dans un second temps, je dirais que le souvenir est notre manière habituelle de nous inscrire dans la lignée d'une filiation. Quelle est cette filiation? C'est la filiation d'un père idéal, image de nos traditions, auquel nous consentons tous les sacrifices, précisément au nom de l'Idéal qu'il représente.
Notre amour de la Patrie et du sol de nos ancêtres procède de ce Père. Cet amour normal fait le plus souvent notre identité, notre identité nationale et donne à notre jouissance sa couleur locale. Mais en échange il exige tout de nous, l'ultime sacrifice. Il veut parfois que nous prenions le risque de mourir, lorsque nous détruisons l'ennemi. En général, les maîtres politiques qu'il délègue au lieu de pouvoir, ont comme seule fonction de nous rappeler pour quel Idéal nous Devons mourir, pour quel Idéal nous devons jouir de la mort, la nôtre et celle de l'ennemi, comme le rappelait récemment C. Melman.
Ainsi, si nous en restions à cette perspective, nous ne pourrions trouver au conflit israëlo-palestinien le moindre commencement de solution pacifique, puisque telle est la nécessité et que finalement israëliens et palestiniens s'y soumettent de bonne grâce, pour mieux s'entredétruire.
Le Père réclame son dû. Il veut que nous fassions notre Devoir. Comme le faisait remarquer Freud dans ses Considérations sur la Guerre et sur la Mort nous honorons les morts de notre communauté lorsqu'ils sont tombés au champ d'honneur et nous traitons avec la plus rare férocité et la plus grande inhumanité celui qui a le malheur d'être un ennemi vaincu. Nous lui dénions tout honneur et toute dignité. Nous le traitons comme si nous étions les seuls à pouvoir nous inscrire dans la lignée d'une filiation respectable et comme si cette filiation imaginaire était universelle et qu'elle excluait toutes les autres. C'est là un problème de logique - celle de l'inconscient - plus que de psychologie. Si ce n'était la réduction en esclavage, les choses auraient peu changé depuis la guerre de Troye. L'Etranger est hors filiation - en tout cas hors de ma filiation, qui est la seule légitime - hors lien symbolique, et donc hors humanité. Car je n'humanise que ce que je respecte, les personnes de ma communauté.
Bref nous ravalons mentalement d'abord, physiquement ensuite l'Etranger. Il n'aurait jamais dû cesser d'être cette chose, que nous méprisons, cet "être" que nous croyons sans idéal et sans parole. Nous éjectons l'Etranger comme le mauvais objet. Mais au fond c'est un fonctionnement ordinaire de notre psychisme, et que la persécution subie ne vient le plus souvent qu'entretenir et relancer.
Parce que nous avons été à cette place d'Etranger, où le mépris nous abaisse, nous nous autorisons nous-mêmes à mépriser et à terroriser, lorsque nous sommes en position de le faire. Ce cycle infernal intéresse les Juifs d'Israël comme les Palestiniens. Car nous ne pardonnons pas à celui qui nous a obligé à nous haïr nous-mêmes, et à détester notre supposée bassesse. Nous nous vengeons de l'humiliation par l'humiliation. Nous avons vu telle personne mitrailler ceux qu'il supposait être ses ennemis dans un restaurant, rue des Rosiers à Paris, ou telle personne jeter un vieillard infirme dans la mer, ou telle autre tirer sur des enfants qui lui lançaient des pierres. Ils ont tous un passé de victime ; ils sont ennemis, mais leur conduite ne diffère pas sur le fond. Nous cherchons donc la reconnaissance dans l'abaissement de celui qui, dès lors, ne peut plus nous reconnaître.
La question est donc : comment sortir de la Haine et de l'amour du Père imaginaire ? A question difficile, réponse énigmatique.
"L'affrontement est père de toute chose", puisque, comme le montre Héraclite, nous sommes parfois aux ordres de ce père imaginaire qui exige de nous que nous ravalions l'Idéal des autres au nom de notre Idéal. Car ce père imaginaire détruit notre aptitude à la parole et peut-être à entendre la parole de l'ennemi supposé.
Si l'on appelle la parole, l'ordre symbolique qui est la commune mesure des mémoires différentes - ce fait que nous soyons capables d'articuler des mots -, si nous admettons que le verbe fonde l'ordre symbolique, alors l'on peut comprendre que ce père imaginaire, en se posant comme l'Unique, porte atteinte à ce qui est au-delà de lui : la Loi contenue dans le verbe lui-même, comme d'ailleurs certains philosophes l'ont fort bien vu au Moyen-Age. Tel est cet Autre, que l'agitation idolâtre des peuples en l'honneur de leur père imaginaire indiffère, Lieu insensé, apatride et fait de rien, qu'il convient d'honorer comme un Père parce que la présence de nos pères réels l'exige. Une réunion peut avoir lieu entre Palestiniens et Israëliens grâce à lui.
A quel titre parlerons-nous à celui qui dans ce face à face mortel nous hait ? Cela peut après tout ne pas nous paraître nécessaire. C'est que notre Désir de l'entendre réclame de nous que nous ne fassions plus tout à fait référence à ces Pères imaginaires. Nous n'oublions pas notre appartenance mais le point d'appui qui fait la légitimité de notre discours et de notre action est ailleurs.
Nous appartenons au secteur de la santé. Nous sommes médecins, psychiatres, psychologues, ou nous parlons d'une position soucieuse de la psychanalyse. Ces professions s'intéressent au sujet en souffrance, cet individu collectif, et à son désir d'être entendu, quelle que soit son appartenance imaginaire, de telle sorte que le malheur, l'humiliation et la mort ne soient pas les seules conclusions à tirer de l'existence.
Il y a finalement en nous une profonde lassitude à l'égard de la souffrance et une envie d'inaugurer un savoir-faire politique qui dépasse les clivages nationaux habituels. Nous ne voulons pas laisser à la mémoire du Père imaginaire le soin de régler dans le sang les relations internationales. Nous voudrions inventer autre chose.
Concernant les relations entre la communauté juive et la communauté arabe, il y a des précédents moins malheureux. Je pense à l'époque médiévale espagnole. Maïmonide, penseur juif, commentait les philosophes arabes et tirait des enseignements précieux de leur doctrine.
Il reste que nous pouvons toujours choisir de rester dans la Haine. Mais nous savons d'avance quelles seront les conséquences de ce choix - déjà fixées. Le conflit des Balkans en témoigne.
