Formation, information, transformation
Auteur : Elena Sormano 01/02/1993
J'essaierai - à partir de mon expérience de travail dans le champ de l'adoption, et plus précisément de l'adoption internationale - de poser quelques questions sur le rôle du psychothérapeute appelé à opérer dans des champs qui ne sont pas spécifiques de la psychothérapie ou de la psychanalyse (le débat sur les psy est ranimé en Italie, en ce moment, par la formation de l'ordre professionnel des psychologues et psychothérapeutes). Et j'essaierai de le faire, en partant de la question à laquelle mon travail me confronte toujours : qu'est-ce qu'on entend quand on parle de "formation" ?
À mon avis le terme " formation " est strictement lié à celui de " transformation " et jamais - à l'intérieur d'un groupe qui a comme seul instrument la parole - on ne peut parvenir à quelques effets transformatifs, si l'on ne garde toujours à l'esprit ce qui constitue l'essence de la découverte freudienne : à savoir que dans le rapport de l'être parlant à son discours s'introduit un élément de distance, de fracture, comme quelque chose qui ne permet pas sa totale identification à son discours, et qui introduit donc des éléments de dissonance, ou un écart : le parlêtre ne sait pas ce qu'il dit quand il parle. L'effet transformatif d'un travail entrepris dans cette optique consiste justement, à mon avis, à faire perdre - à certains moments - l'amarrage discours dans lequel celui qui parle est complètement plongé, à ébranler le rapport institué entre signifiant et signifié, à lui faire saisir un décollement entre parole et chose, afin que dans le décrochage de ces deux moments, de ces deux articulations, de ces deux plans du discours, quelque chose puisse arriver et se briser. C'est la condition pour que quelque chose puisse s'organiser de manière différente.
Nous sommes ici aux antipodes d'une " formation " entendue en termes pédagogiques, c'est-à-dire en termes qui, tout en postulant eux aussi un changement, une transformation, les lient à la transmission d'un savoir, à l'enseignement, ou même à l'endoctrinement : là où émerge une incertitude, une perplexité, on fournit une réponse, une solution adéquate pour dissoudre les doutes. Ça signifie faire disparaître le vacillement, la fracture, qui pour un instant s'était produite ; ça signifie aussi fermer l'interstice qui s'était ouvert et qui aurait pu apporter quelque chose de nouveau ; ça signifie encore ne pas remplir l'espace qui s'était ouvert avec un savoir su, un savoir qui s'actualise et qui se déverse sur le " disciple " pour modifier ses convictions, le faire participer de cette vérité que le "pédagogue" croit posséder.
J'essaierai d'exemplifier ma façon d'entendre la formation à partir de la situation dans laquelle j'opère.
La loi italienne sur l'adoption prévoit un long cheminement : les parents sont soumis à une " enquête préalable " par les équipes des services sanitaires, c'est-à-dire soumis à des entretiens avec les psychologues et les assistants sociaux, entretiens qui visent à vérifier leur "idoinité" à accueillir un enfant ; et, après l'arrivée de celui-ci, ils doivent subir une année de "contrôle", de la part des mêmes équipes, sur le bon fonctionnement du nouveau noyau familial. C'est seulement au terme de cette longue procédure que l'adoption peut être réalisée à plein titre.
L'association pour laquelle je travaille est une institution privée qui intervient parallèlement à l'institution publique, et qui vise spécifiquement l'adoption internationale : les parents s'y adressent au terme de la première partie de leur parcours - c'est-à-dire quand ils ont obtenu l'" idoinité " à l'adoption - pour entrer en contact avec les institutions étrangères qui pourront leur confier un enfant (les tribunaux italiens se limitent en fait à déclarer l'"idoinité", mais ne s'occupent pas des contacts avec les pays d'où proviennent les enfants). En attendant que les tribunaux étrangers remplissent leurs fonctions, l'association propose aux parents un moment de " formation " qui vise à l'approfondissement des problèmes de l'adoption internationale ; et c'est à l'intérieur d'une telle formation que je suis chargée d'intervenir en tant qu'"experte".
À ce moment de leur parcours, l'enquête à laquelle les parents ont satisfait les a amenés à mûrir quelques convictions :
- l'adoption vise en premier lieu le "bien" de l'enfant et un tel " bien " consiste en son droit à avoir une bonne famille éducative : la famille adoptive - spécifie en effet l'article 6 de la loi - doit être "apte à éduquer, instruire et entretenir" un enfant. L'optique dont on part est donc une optique pédagogique.
- les assistants sociaux, les psychologues, les psychiatres ont évalué les parents à partir de leur propre savoir sur un tel "bien", et les conditions minimales à remplir pour qu'il puisse être réalisé ; donc c'est sur cette base qu'ils ont pu donner des indications et des conseils : une mère raconte, par exemple, que la psychologue l'a longuement entretenue sur les carences affectives de l'enfant qui lui sera confié, en la convainquant que, pour l'aider à dépasser et à combler ses vides précédents, il serait préférable qu'elle renonce à son travail et qu'elle se voue complètement à lui.
- aux parents, il est donc demandé, pour être considérés comme "idoines", de posséder un savoir analogue, c'est-à-dire une connaissance des problèmes de l'adoption qui puisse les aider dans les moments difficiles qu'ils pourront rencontrer : très souvent les parents racontent que le psychologue leur a présenté des exemples de "situations typiques" de l'adoption, en demandant ce qu'ils auraient fait dans des cas semblables.
L'adoption est ainsi placée au croisement de deux savoirs qui peuvent être discordants : la mère dont je viens de parler, par exemple, n'était pas tout à fait convaincue de la nécessité d'abandonner son travail ; elle pensait qu'elle aurait pu offrir à son fils assez d'assurance tout en continuant à travailler (elle s'est gardée d'exprimer un tel avis, de le confronter avec celui du psychologue, craignant de ne pas être "reçue" à son examen).
Et à l'"expert" qui leur est proposé par l'association (expert supposé "savoir en plus", grâce à une majeure expérience, grâce à une plus longue fréquentation des familles adoptives, grâce enfin à une plus systématique observation de ce qu'y se passe) les parents demandent donc un ultérieur élargissement de ce savoir ou un jugement, en cas de désaccord entre leur savoir et le savoir "officiel" de l'institution.
La seule transformation possible, si une telle demande est acceptée et satisfaite, consiste éventuellement à les amener à abandonner les " fausses " idées en faveur des " justes " : ce qui est une transformation liée à l'endoctrinement. C'est - en d'autres termes - une façon de travailler exclusivement sur l'imaginaire, en fixant rigidement les parents sur la voie que l'" expert " considère être la meilleure, et en les mettant ou bien dans la situation d'opposer leur imaginaire à celui de l'" expert ", ou bien de feindre d'accepter la position suggérée par celui-ci, et donc de se cramponner à un pur semblant.
Il me semble qu'une façon d'éviter de telles conséquences consiste à introduire quelque chose qui provoque un " déconcertement ", un vacillement, une fissure dans le semblant.
Tout d'abord, on devrait refuser le rôle d'" expert ", en essayant de ne pas offrir des réponses qui liquident les questions et laissent accroire d'avoir trouvé la solution " technique " adéquate, mais plutôt en accueillant et en renvoyant des questions capables de remettre en circulation des doutes qui paraissent résolus. Je me souviens de la réaction stupéfaite et effrayée d'un groupe de parents au début de mon travail avec eux lorsque, en réponse à la conviction exprimée par un père d'être " apte " puisque le tribunal l'avait considéré comme tel, j'ai demandé si l'autorisation du tribunal était une condition suffisante pour pouvoir adopter ; l'effarement provoqué par ma demande a tout d'abord constitué le moteur d'une réflexion renouvelée sur les motivations qui les avaient conduits à l'adoption, en faisant émerger la possibilité de réponses moins univoques, plus articulées, plus nuancées ; cela a surtout amené des nouvelles questions, qui auraient continué à se présenter mais auxquelles il n'aurait pas toujours été possible de trouver une réponse.
Il me semble - en d'autres termes - que ces parents avaient considéré jusqu'à ce moment l'adoption comme un pacte entre deux contractants (eux-mêmes et l'institution publique), pacte placé dans un lieu précis (défini justement par le rapport parents-institution) et vécu dans l'imaginaire comme seul élément fondant l'adoption. Du moment où ce pacte a été conclu et a donné ses fruits (l'" idoinité "), on peut passer sur un autre terrain, considéré comme moins périlleux en tant qu'il ne remet pas en discussion le pacte même. Mais justement, pour ça, il est important de favoriser une réflexion qui aide à saisir le lieu du pacte en tant que lieu symbolique, en dehors de la réalité sensible, de l'expérience quotidienne, de la contractualité privée ; réflexion qui aide à saisir que le pacte d'adoption ne peut se référer qu'au Père mythique mort, et que sa place est donc dans la parole qui met en acte et vérifie un désir.
- Là où c'est possible, les signifiants en jeu dans le discours des parents peuvent être soulignés et repris dans leur équivocité, dans leur fonction de cacher-révéler, et il peut en être proposé une écoute différente et riche d'ultérieures significations. " Nous nous sommes saignés pour cette adoption ", a dit pendant une rencontre un couple ; le renvoi, de façon interrogative, du signifiant " saigner " a provoqué d'abord une réaction de banalisation (" la pratique adoptive coûte beaucoup de temps, d'argent et de peine "), mais a abouti à une interrogation sur la valeur attribuée à la " voix du sang ", à une maternité-paternité qui ferait abstraction de ça, à l'acceptation en tant que fils d'un enfant qui n'est pas sang de son sang, ainsi qu'à l'anxiété que ça comporte. Le soulignement d'un signifiant a donc permis de ne pas l'aplatir sur un signifié précis, conclusif, univoque, de ne pas effacer la barre entre signifiant et signifié, d'ouvrir le signifiant même à sa richesse de significations : en saisissant la métaphore en tant que productrice de sens et en la renvoyant à celui qui l'avait prononcée, il a été possible de faire entendre l'écho d'un discours Autre qu'elle portait, de provoquer un décollement entre l'image de " bons parents " (capables de tout donner, y compris son propre sang, pour avoir un fils) et le discours Autre qui, lui, se place dans un vide, dans un trou, dont telle image essaie de défendre celui qui l'a construite pour le boucher.
- C'est, à mon avis, une des façons possibles d'introduire quelque chose de la castration, d'un manque symbolique, là où les parents essaient de tout résoudre en termes de privation et de frustration : à l'enfant qui leur sera donné, il a manqué dans le réel beaucoup de choses (soins maternels, alimentation suffisante, etc.) ; en plus, il a été lésé en son droit d'avoir des parents. Mais les parents ont été eux aussi privés d'enfants et frustrés en ce qu'ils considèrent être comme un droit. Tout leur discours tourne, en général, autour de ces deux pôles et ils s'interrogent autour de ces deux manques, en essayant de comprendre comment ils pourraient les combler ; le manque, maintenu dans les registres du réel et de l'imaginaire, est vécu comme quelque chose à quoi on pourrait porter remède : il y a un vide, un trou - pour eux comme pour l'enfant - que quelque chose viendra combler. L'image de " bons parents " est fonctionnelle à ça : la présence constante, les soins prêtés à l'enfant, vont l'aider et, au même moment, ses parents recouvrent ce qu'ils ont perdu, en réparant ses blessures. Je pense, par exemple, à une mère que j'ai vue un an après qu'elle ait adopté : à partir du moment où elle avait reçu l'enfant (qui était âgé d'un mois) elle l'avait tenu dans ses bras jour et nuit, convaincue que c'était la seule façon pour l'aider à dépasser l'abandon subi ; et elle soutenait qu'elle se sentait " pleine " de joie et de bonheur, quand elle le tenait dans ses bras...
- Cette expérience m'a amenée à prendre en considération, avec les groupes de parents, une autre modalité d'approche du travail, qui rende possible quelques effets de transformation. Cette modalité consiste à prendre comme point de départ et d'ancrage de la réflexion, non pas la mère - comme en général les parents (et souvent aussi les opérateurs des équipes) tendent à le faire - mais le père (ce père si totalement absent du discours de la mère dont je viens de parler). Ce renversement a tout de suite l'effet de déplacer, de déconcerter, pour au moins deux raisons
1. - Il est très rare que les parents, si soucieux de la mère naturelle de leur enfant, pensent au père : c'est dans des cas tout à fait exceptionnels que celui-ci paraît dans leur discours, et toujours d'une façon fortuite et ininfluente. Le père non seulement n'est pas associé à l'abandon - qui est vu comme question concernant exclusivement la mère - mais ne l'est pas davantage à la procréation : il semblerait que les enfants adoptés ne soient que les enfants de la mère.
2. - Les pères adoptifs tendent à occuper une place qui est bien plus maternelle que paternelle : ils soulignent toujours avec grande conviction qu'ils seront des " bons pères ", puisqu'ils ont désiré l'enfant avec la même intensité que les mères, et puisqu'ils se sont donné autant de mal qu'elles pour l'avoir ; ils partagent donc avec elles les soins et les peines de l'élevage, tous deux s'aidant à chaque occasion en évitant de se poser aux yeux de l'enfant, comme des rivaux dans l'amour "maternel" dont il a extrêmement besoin.
Le père symbolique semble ainsi disparaître derrière le père imaginaire, dans une situation dans laquelle le père réel - le "géniteur" - est évidemment absent ; et, par contre, en même temps, on cherche à annuler, à effacer ce père qui a été réel et symbolique, puisque, après avoir procréé l'enfant, il l'a séparé (souvent très précocement) de la mère. Il paraît donc nécessaire d'introduire quelque chose de l'idée que, à l'intérieur de la famille adoptive, il convient de substituer à la castration réelle une castration symbolique.
Nous sommes ici devant un paradoxe : le père adoptif, qui se pose dès le début de son parcours comme père symbolique, risque de faillir dans cette fonction, de rester collé à cet imaginaire qui, dans l'adoption, paraît être l'élément dominant. Et c'est un paradoxe que je crois important de faire remarquer : la richesse de l'imaginaire constitue bien en effet la pierre angulaire qui soutient la fécondité du rapport qui est en train de naître, mais il faut favoriser l'accès des couples à la symbolique qui ordonne les places, en évitant ainsi que le manque qui les produit soit caché par une présence trop encombrante. Comment réussir à le faire en termes qui ne soient pas ceux de l'" explication " ou de la " leçon " ?
Dans ces années de travail, il m'a paru possible d'introduire quelque chose de tout cela, à partir d'une question qui émerge toujours (ou bien qu'il est très facile de faire émerger) des paroles des parents : celle du nom de l'enfant. Avec l'adoption, en effet, l'enfant perd son nom d'origine et, avec lui, tout accrochage aux références symboliques antécédant l'adoption, pour acquérir le nom du père adoptif, s'insérer dans une nouvelle chaîne, et gagner une place dans sa nouvelle famille. " Quand est-ce que, selon la loi, l'enfant pourra prendre notre nom ? " - je dois ici préciser que pour la loi italienne l'enfant ne prend pas le nom des parents adoptifs au moment où il leur est confié, mais seulement au terme de l'année de " contrôle ", c'est-à-dire de l'année pendant laquelle le tribunal se réserve de vérifier ce qui se passe dans la nouvelle famille. A partir de cette demande d'une mère, il m'a été possible de travailler sur le signifiant " loi " en suscitant des interrogations qui ont permis à la mère d'aboutir aux souvenirs de son enfance - quand "pour moi, ce que mon père disait, c'était la loi " - et de sa propre mère" qui était très attachée à mon père ". Ainsi dans son discours ont trouvé une place, non seulement la loi du père, à savoir le père symbolique et sa parole, mais aussi l'entrelacement de cette parole avec celle de la mère, c'est-à-dire le problème de l'origine, de la naissance, non pas au sens biologique mais au sens de la constitution du sujet : " De quelle parole suis-je né ? ".
- C'est aussi un moyen pour faire émerger le fantasme de "dire la vérité à l'enfant sur son origine", toujours présent chez les parents adoptifs, et souvent d'une façon tellement angoissante qu'ils essaient de prévenir ses questions, de lui offrir des explications avant qu'elles ne soient requises, ou de fournir à ses questions des réponses partielles et fourvoyantes. Là aussi, il est indispensable d'assumer à l'intérieur du groupe une position qui véhicule (et je reviens ainsi là d'où j'étais partie) non pas un savoir constitué mais un non-savoir qui aide chacun à chercher sa propre vérité, à saisir et à accepter que le parcours dans cette direction ne soit jamais totalement accompli, qu'on ne puisse pas tout comprendre, tout dire.
À partir de ce que j'ai pu observer dans mon travail, cette façon d'entendre la formation et le rôle de l'"expert" n'est pas très répandue, alors qu'on emploie souvent la façon "pédagogique". Toutefois, mon expérience me dit que les renseignements qu'on peut offrir (quelle que soit leur importance et pour qu'ils ne soient pas négligés) ne produisent pas par eux-mêmes un effet transformatif : celui-ci naît, à mon avis, de la capacité de l'" expert " d'écouter les paroles des parents en portant son attention sur les signifiants plutôt que sur les signifiés, et en leur renvoyant quelque chose qui est déjà dans leurs paroles mais qu'ils ne peuvent pas, par eux-mêmes, entendre.
Il me semble - en d'autres termes - que quelque chose peut arriver seulement si l'"expert" n'assume pas la position d'un miroir qui renvoie aux parents leurs belles images, ni celle d'un sujet supposé savoir (en l'occurrence savoir plus que les opérateurs des services sanitaires) sur l'adoption, mais la position d'écoute participante, capable de saisir, dans la chaîne métonymique du discours, le moment où quelque chose vient faire métaphore, en le renvoyant à celui qui parle, et en lui permettant ainsi de s'interroger sur une signification Autre, pour ne pas se renfermer sur ses pseudo-certitudes, pour garder une marge de doute, qui ne peut pas ne pas être féconde.
